ANDRÉ JACOB

La philosophie, source ou
consécration du transdisciplinaire ?




Tout au long de notre histoire, la philosophie a été l'objet de jugements contradictoires, tant de la part des savants que du sens commun : dénigrement ou admiration, ambivalence de rester dans les nuages - donc de parler pour ne rien dire - ou d'exprimer une quête de l' essentiel . Le versant négatif, quand il n'a pas donné lieu à quelque suffisance de l'homme de la rue a abouti au positivisme, si actif dans la seconde moitié du XIXème siècle. L'autre attitude s'est au contraire partagée entre la simple remarque que " tout homme fait de la philosophie sans le savoir " et une récente réconciliation dialogante entre scientifiques et philosophes, corrélative d'une visée transdisciplinaire .

Dès lors, la philosophie pourrait aujourd'hui plus que jamais avoir une position-clé dans la transformation contemporaine de la connaissance de l'univers. A vrai dire, elle n'est pourtant pas une discipline comme les autres et, hors de la dure école de la " tradition " - de l'histoire de la philosophie - le philosophe risque d'être indiscipliné, en étant tenté de recomposer le monde à sa manière. Inversement, face au passif d'un " disciplinaire " dont les formes inférieures correspondent à des camps de redressement, le transdisciplinaire implique au minimum la discipline de la pensée. Tributaire de tout ce qui advient à l'espèce humaine dans les connaissances et créations qui la haussent au-dessus d'elle-même, l'activité philosophique - à distance d'une référence fantasmatique, parce que non conforme à sa vocation, à la philosophie - ne devrait jamais donner lieu qu'à un usage adjectif (comme " exigence " ou comme " esprit "). De ce point de vue, mieux elle aura su surmonter critiquement ses tentations de dogmatisme, plus elle aura été constitutivement transdisciplinaire : quitte, par un mouvement inverse de celui de la mutation épistémologique à laquelle nous assistons, à cultiver la pluri- et l'inter-disciplinarité, afin d'assumer des contenus consistants.

Pour sa part, la recherche transdisciplinaire, en stipulant la sévère médiation des sciences existantes, appelle à substituer à la subjectivité pensante des plus audacieux la mise en place de Sujets opérants, par delà subjectivations et objectivations antécédentes. Aussi l'eau de Jouvence de la transdisciplinarité suscite-t-elle la conversion philosophique des savants, au coeur des révolutions scientifiques comme celle de la mécanique quantique.

Cependant, si l' " échelle humaine " ne permet pas de monter au Ciel, tout ce qui dans la science de notre siècle a extraordinairement spécifié et précisé l'infiniment grand et l'infiniment petit dont parlait Pascal, sans se traduire directement dans des discours appropriés à cette échelle, doit y parvenir ultérieurement: non sans que la voix des philosophes se fasse entendre. Car la conceptualisation, qui demeure prioritairement leur affaire, peut apporter déterminations et qualifications irremplaçables - face aux approximations souvent rétrogrades de " spécialistes " touchant (comme on pourrait s'en féliciter) aux " humanités ".

Trois moments devraient alors contribuer à éclairer le ressourcement philosophique des sciences, en consacrant une exigence transdisciplinaire dont l'esprit philosophique aura sans doute été la source.

1° Celui de la mise en rapport de la visée philosophique avec des sciences particulières et leurs méthodes propres ;

2° Celui des motifs essentiellement " trans " de l'activité philosophique ;

3° Celui de l'aboutissement éthique de la philosophie, comme de toutes les expériences humaines en crise ou en mutation.

1. Le " trans " natif de la visée philosophique

La tâche de réflexion critique de l'ambition philosophique suppose un contact préalable avec des données plus ou moins informées et analysées par le travail scientifique. Depuis le " Nul n'entre ici s'il n'est géomètre " de l'Académie platonicienne jusqu'aux multiples bifurcations d'agrégés de philosophie de ce siècle vers la sociologie, l'ethnologie, la psychanalyse, la psychologie ou la linguistique, le souci non seulement de ne pas penser à vide mais de mettre en place et de faire fructifier un secteur plus ou moins original de la réalité humaine n'est pas douteux. La difficulté accrue aujourd'hui d'entrer dans le champ de la physique ou de la biologie n'a pas exclu, bien au contraire, l'ouverture et le dialogue caractéristiques des oeuvres d'Ilya Prigogine ou d'Henri Atlan.

De toute manière, la solidarité de tous les secteurs de l'expérience ayant amené l'éclairage épistémologique de Piaget à manifester un " cercle des sciences " -assez ouvert pour les ressourcer aux possibilités inventives de l'homme - n'en a pas fait par hasard l'un des esprits les plus transdisciplinaires de ce temps. Travailler la transdisciplinarité d'abord au niveau proprement humain en dégageant les implications anthropo-logiques de la connaissance même à laquelle il s'est consacré comme épistémologue - en complétant ses apports (schèmes et opérations liés à l'action) par ceux, linguistiques, de G. Guillaume - c'est admettre que les différentes sciences humaines, oublieuses de leur vocation, risquent de manquer une véritable théorisation de la condition humaine : à partir de laquelle doit précisément se déployer le transdisciplinaire. Car rendre compte génétiquement et structuralement des Sujets qui ont rendu possibles le mathématique, le physique et le biologique contribue faire sa juste place à une condition humaine qui a pu constituer son appartenance un univers. Lier alors le philosopher à une Anthropo-logique (comme nous croyons devoir le faire), c'est sans doute parcourir en sens inverse le trajet des savants en cherchant à préciser grâce au pluri- puis à 1'inter-disciplinaire ce que l'unité transdisciplinaire de l'homme avait induit. Car, faute d'étayer le Sujet parlant humain sur un biologique lui-même émergeant d'un ensemble cosmique, on retomberait dans le flou anthropocentrique de la métaphysique traditionnelle - héritière des mythes et des religions. Rapporter ces derniers à un processus diversifié de symbolisation éminemment caractéristique de l'homo sapiens permet alors de saisir de la façon la plus fondée l'unité plurielle de notre espèce.

Ainsi, l'activité philosophique comme théorisation de la condition humaine, ouverte à ce qui l'aura rendu possible et qu'elle " réalise " en s'articulant aux théorisations scientifiques qui s'offrent à nous, demeure le noyau de l'exigence transdisciplinaire. Sous l'égide de la plus rigoureuse discipline de la pensée, elle trace la voie d'une relativisation de disciplines provisoirement séparées, en les mettant en relation sur le fond processuel du réel - des mouvements et échanges énergétiques des phénomènes préhumains aux schèmes et opérations de l'homme.

2. Eclairage génétique de l'exigence philosophique

Cette mise en place de la réflexion humaine au sein de l'évolution de l'univers demeurerait factuelle sous un éclairage par trop diachronique, si l'on ne lui assignait pas un contenu axiologique: des fins qui, en deçà de toute eschatologie, cherchent à se structurer à tout instant à la faveur d'une synchronie existentielle et opérante.

La détermination d'une sagesse portée par un projet philosophique dans son mouvement même de trans- appelle cependant nombre d'éclaircissements et de réserves.

1. L'étymologie, référée à l'origine de la " philo-sophie " proprement dite, commence par dérouter l'apprenti, parce que malgré la réserve de " recherche " marquée - depuis Pythagore - dans le " philein " par rapport à quelque finalité de sagesse permettant d'accéder au statut de " sage ", elle suppose le problème résolu ou fausse l'état des lieux.

a) Quand on mesure (comme nous le faisions déjà nous même au lendemain de la guerre, en " introduisant " à la philosophie, dans l'enseignement secondaire) l'immense parcours de notre espèce avant d'accéder à une exigence proprement philosophique, ne doit-on pas commencer par prendre au sérieux - en deçà de la " sophia " ou " sapientia " - l'humble acception d'homo sapiens caractérisant cette espèce par rapport aux autres, à la faveur d'une reconstitution paléontologique ? Les outils qui lui ont permis de survivre marquent trop l'util-ité pour ne pas appeler à opposer les moyens de ce " primum vivere " à un " deinde philosophari " plus éloigné.

b) Surtout, l'aventure occidentale n'a cessé de séparer les moyens et les fins, jusqu'à ce que la notion de sagesse, maintenue dans la métaphysique classique, ne paraisse évoquer une pensée orientale ou extrême-orientale, qui n'aura été que récemment sollicitée par nos vies trépidantes. C'est seulement quand nous nous reconnaissons dés-orientés - à la suite de tant de distorsions et de contradictions dans nos finalités - et lorsque nous commençons à nous ouvrir à l'Orient que sa sagesse (non exclusive certes de bien des aliénations) peut faire revivre la notre. Destin planétaire oblige.

2. Car, à la racine de ces possibilités ultimes, la tension entre le sapiens et le demens (judicieusement soulignée par E. Morin) tout au long de l'évolution humaine répond beaucoup plus pertinemment à notre situation la plus " moderne ". L'esprit philosophique, non moins ouvert que la psychanalyse sur la " dure réalité ", a sans doute plus à prendre en scrutant ce couple qu'en isolant l'idéal de sagesse qu'on a pu imprudemment lui assigner. L'intérêt que l'on a porté à un philosophe qui était parti d'une Histoire de la folie n'est sans doute pas un hasard.

3. Il reste que la généralisation, grevée de relativisation modeste, de la racine phil - chercher, aller dans une direction, sans être sur d'atteindre un but (comme aimer même)- aura scellé à son insu l'indissociabilité du philosophique et du trans : s'appliquer à " traverser " (voire combler des intervalles, s'interroger sur une continuité entre les ponctuations, discontinues, opérées par chaque discipline), avant d'accéder à quelque " au delà ". D'une manière moins négative que le dia grec - pouvant exprimer a tort et (pas seulement) à travers, en marge d'une pensée dite dia-lectique - le trans témoigne du versant processuel de la quête philosophique, comme de l'ambigu dépassement qui a pu dogmatiquement réaliser des abstractions, en les soustrayant arbitrairement au temps.

4. C'est dans ces conditions qu'il faudrait inverser le trans, en temporalisant et en génétisant la sagesse elle-même: assagir (qui rime à bon escient avec agir), sans la maintenir coextensive à quelque " fin de l'histoire ", à l'instar d' A. Kojève.

5. Ce serait retrouver le sol concret de sapere: goûter la vie, au lieu de passer pragmatiquement à côté.

C'est dire qu'en devenant résolument génético-structural , parce qu'anthropologique, le philosophique honore son caractère trans(disciplinaire), non plus seulement à sa source, mais dans un accomplissement, continuité de la compréhension de l'expérience.

3. Implications temporelles et axiologiques de l'activité philosophique

Si le trans au service d'essences, mais conduit à " essentialiser " l'existence chacun à chacun, on ne saurait en occulter le prolongement éthique. L'essentialisation opposée aux essences s'exemplifie par une reprise vivifiante du père fondateur de la philosophie, où le monde des Idées a tendu si couramment à être falsifié, que d'Aristote à Deleuze, en passant par Hume, James et Sartre entre autres, le meurtre (anti-réaliste) du Père n'aura pas été une invention de psychanalyste. Plus radicalement, si la philosophie a suscité la " dialectique ", de Platon à Hegel, mainte manière de " transcender ", de Schelling à Jaspers, et en est venue à appeler un " tiers inclus " avec S. Lupasco, la lutte contre les dualités paralysantes fait partie de la mise à l'honneur de la Relation: ouverture mais remise en question. De toutes les dualités, la plus lourde d'enjeu pourrait bien être celle du fait et de la valeur. Après avoir favorisé l'opposition entre la science et la conscience, elle a pu contribuer paradoxalement à neutraliser les valeurs, sous l'impulsion de notre civilisation pragmatique et quantificatrice.

Seule une reprise " temporelle " où se dis-tinguent le participe passé du fait et l'ouverture d'avenir impliquée par le sens peut sans doute sauver la condition humaine du dogmatisme théorique et pratique. C'est reconnaître alors que ce salut n'est pas subordonné à la dualité supposée déjà là intuitive et universelle d'une Morale du Bien et du Mal, mais est à assurer au jour le jour au lieu de se résigner à la médiocrité et aux tribulations d'une vie quotidienne différemment empoisonnée - par une prise en main éthique de notre comportement. Non seulement parce que l'éthique à promouvoir aujourd'hui et demain consiste à prendre en compte l'émergence, dans notre expérience, du sens sous toutes ses formes, mais parce que sa double articulation à l' esthétique (c'est-à-dire à la sensibilité) et au politique (c'est-à-dire à l'action sociale) inaugure une ère "nonkantienne" de l'axiologie - comme nous admettons être entrés depuis longtemps dans une ère "non euclidienne" et "non newtonienne" de la théorisation spatio-temporelle de l'expérience.

Dès lors l'éthique pourrait bien être ce tiers inclus dans le relais anthropologique de la réalité cosmique, là où le péché semblait nous avoir exclu d'une Création bonne, postulée en deçà de toute analyse et reconstruction du Devenir. Complément pratique de la moindre erreur - parce que "rectifiée" - d'une troisième position, supposée dans les précédentes. Elle n'achève la transmutation humaine du devenir qu'en y inscrivant son ressourcement continué. Car la source qu'on aimerait appeler "poiétique" de l'élan humain, n'est fondée qu'à être comprise comme "mouvement rétrograde" (pointé par Bergson pour la vérité) d'une création coextensive à nos possibilités ultimes. Et si l'éthique est la qualification indépassable de notre condition spatio-temporelle, c'est parce qu'elle assume notre dépassement de tous les pièges de la quantité et de la massification - où prennent place la rentabilité et la vénalité.

Toutefois, l'écart avec les "ethos" légués par nos cultures ne saurait être sous-estimé. Ce n'est que dans des conditions éminemment critiques que l'éthique assure la signifiance à laquelle nous aspirons, en nous sauvant des galvaudages d'un sens fascinant et proliférant. Quand le sens, porté par quelque production sociale paraît assuré d'avance, il n'assure plus rien que le substitut caricatural d'une sécurité in-signifiante. Seul un mouvement in-quiet et risqué de personnalisation donne sens à un " humain " tributaire d'un procès d'humanisation renouvelée , malheureusement aléatoire. Ainsi, non seulement l'éthique est génétique, dans la mesure exacte où elle correspond à une exigence de régénération - non de reconduction résignée normes préétablies - mais sa sélectivité critique est corrélative du geste philosophique qui permet de la fonder. S'il importe de restructurer éthiquement notre expérience - au lieu de se référer à une morale dont on a oublié de revisiter des fondations sans lesquelles elle ne serait qu'un voeu pieux - c'est que l'éthique est la grande affaire philosophique, parce que littéralement coextensive à l' à faire de notre temps. Par delà modes et abus facilités par l'entrée dans de nouveaux chantiers -bio-, éco-, info- et des répercussions médiatiques, l'éthique interpelle notre époque parce qu'elle peut seule évaluer, mesurer et aider à mettre en oeuvre le temps, si constamment perturbe, dont nous disposons. C'est pourquoi conceptualiser relève avant tout de l'activité philosophique (comme le rappelait il n'y a pas si longtemps G. Deleuze): l'affinement du "penser" et du "formuler", cette exigence éthique. Un seul exemple: les prémonitions éthiques depuis dix ans d'A. Touraine (brillant sociologue agrégé d'histoire auquel nous avons communiqué nos réserves), concrétisées notamment dans Critique de la modernité en 1992, ont aussi justement raison de s'articuler à une théorie du Sujet (l'auteur privilégie aussi la majuscule) que sans doute tort de l'illustrer par Luther ou Descartes - en une fin de siècle où l'enjeu non-cartésien de notre rapport renouvelé au monde n'est pas moindre que les motifs d'entrer dans l'éthique autrement que par un ènième "retour à Kant".

Pour notre part, nous initierions l'exigence axio-(logique) qui autorise le combat pour la dignité de l'homme à l'ouverture relationnelle de Sujets soucieux de leur auto-nomisation continuée. C'est en résistant à toute fuite dans l'intemporel que les différents trans qui déterminent l'indétermination de l'homme prennent corps dans son existence. L'organisation opératoire du temps humain est la condition sine qua non d'un épanouissement éthique. Et si le débat philosophique est plus que jamais sollicité pour assurer une issue responsable aux crises du religieux et du politique, c'est parce que le caractère transdisciplinaire de la vérité passe par l'ascèse éliminatrice de tout ce qui nous divise et de tout ce qui nous bloque.

Quant à l'universel, qui est l'horizon optatif, sinon impératif du trans - sans que notre singularisation corrélative soit oubliée - il ne suffit pas de l'opposer à une mondialisation qui nous emporte bon gré mal gré. Il faut en préciser les approches successives, portées par des vecteurs dont notre énergie ne saurait être absente. Le désintéressement qui en caractérise la tâche révoque les maléfices, à base de pouvoir, de l'universel abstrait, au bénéfice d'une non-violence qui en serait la réalisation la plus concrète.

Conclusions

Depuis que nous nous sommes lancé à la recherche du temps humain, au lendemain de l'agrégation, en 1948, une quête conjointement anthropo-logique et éthique contre mainte séparation indue a sans doute témoigné en faveur d'une exigence transdisciplinaire. Même la vogue de la "phénoménologie" nous faisait craindre, malgré Husserl, une restauration de la philosophie trop à distance des sciences. L'intérêt, dès sa parution, pour une épistémologie génétique dont l'auteur allait, un quart de siècle après, être le premier à parler de "transdisciplinaire", n'est pas le moindre signe d'une attention obligée et féconde au processuel et au coopératif . Tandis que l'illumination - encore éclairante des décennies après - de Temps et verbe de G. Guillaume ne signifiait ni plus ni moins que de lire sous les systèmes linguistiques le mouvement de l'homme pensant. C'est-à-dire de l'homme entier, de la parole à la connaissance: pourvu d'adjoindre à cet enseignement théorique l'élaboration d'un versant pratique - s'inscrivant en deçà et au delà de ce noyau central.

Sans pouvoir expliciter le "schéma anthropo-logique" et le relais "diatropique" d'une pensée du dépassement dans le cadre limité de ce témoignage transdisciplinaire, contentons nous d'y pointer, au sein de l'espace-temps humain que nous avons à déployer, l'opposition entre des clôtures généralement au service de la "socialisation" (non sans réactions "égoïques") avec le procès de "passéisation" correspondant et une ouverture d'avenir où peut prendre forme l' inventivité personnelle. Entre les envols mystiques et l'appauvrissement positiviste, la quête de rationalité sous l'égide d'une nouvelle Raison pratique ne saurait être sous-estimée. Par rapport aux filets sclérosants du Même, la transcendance de L'Altérité, enfin reconnue comme fil conducteur de la philosophie contemporaine, tend à substituer aux images ou aux mirages d'un Autre monde la mise en oeuvre risquée mais passionnante d'un Monde autre.

Avoir fait du transdisciplinaire toute sa vie - sans le savoir - implique en effet un souci constant de rationalité - inséparable de schématisations et de figurations, tout en pénétrant inégalement dans telle ou telle science - dont certains philosophes ont trop souvent déserté l'exigence. En toute occurrence, n'est-ce pas l'enseignement qui circule de la "nouvelle Alliance" aux projets transdisciplinaires les plus récents que le ressourcement des savants à la philosophie - telle qu'on peut et doit la pratiquer aujourd'hui - appelle en contrepartie le "recyclage" plus ou moins délicat des philosophes au contact de la science contemporaine?

Philosopher ne consacre - réflexivement - la visée transdisciplinaire de la connaissance que dans la mesure où s'inter-esser à la condition humaine (coextensive d'un inter-esse) est à la source ce tout savoir. La philosophie sera alors source et consécration du transdisciplinaire: s'il y a un incessant ressourcement par une sensibilité en éveil, une vigilance critique et une inventive mise en oeuvre. Sur le fond d'une pluri-disciplinarité anti-totalisante et d'une inter-disciplinarité heuristiquement relationnelle, le transdisciplinaire habilitera toujours davantage l'unité dynamique de l'opérativité humaine. Portant l'esprit du statique au dynamique et du dogmatique au critique, le trans anime même une philosophie de l'immanence comme le spinozisme - qui trans-forme notre servitude en liberté et nous trans-porte de la tristesse à la joie. L'irréductibilité tragique de vécus immanents s'ouvre et s'allie constructivement au "transcender" inhérent à nos possibilités temporelles.

ANDRÉ JACOB

Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 12 - Février 1998

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