MICHEL CAMUS

Paradigme de la transpoésie *




Nous ne savons pas ce qu'est la poésie. Les concepts univoques que l'on appelait naguère "le monde", "la réalité", "la nature", "la culture", "la poésie" sont devenus naïvement réducteurs dès lors que les chercheurs ont pris conscience de la pluralité des mondes et des cultures, de la complexité croissante des niveaux de réalité et des niveaux de perception échappant à la logique aristotélicienne et à la dialectique binaire. Ainsi existe-t-il une infinité de niveaux de vérité et de complexité de la poésie, une verticalité des niveaux de perception de la poésie, une pluralité de directions de recherche, une multiplicité de formes d'art poétique.

Quantité de courants de la poésie contemporaine sont étrangers à la haute poésie initiatique qui fut celle des origines en Orient. Evidence que les adeptes du Grand Jeu avaient clairement perçue en découvrant les versets du Rig Véda. René Daumal et ses amis avaient ouvert une voie poétique, mystique et gnosique, à travers les cultures contradictoires de l'Orient et de l'Occident, comme à travers les sciences tournées exclusivement vers le pôle du Sujet et les sciences tournées exclusivement vers le pôle de l'Objet. Il y a encore en France comme ailleurs des poètes ouverts à la dimension invisible du "sacré de cohésion" pour le distinguer, comme le fit Roger Caillois, du "sacré de dissolution". Il y a des poètes transreligieux habités par un sentiment de l'Absolu : le poète arabe Adonis par exemple. Des poètes mystiques athées comme Bernard Noël. Des poètes de l'énigme à différents degrés d'intensité dans le régime du feu. Des chercheurs de vérité aux yeux de qui la poésie initiatique orientée vers la connaissance unitive tend à relier l'essence de l'homme à l'essence de l'univers. Poésie sorcière et sourcière . Poésie éveilleuse. Seul le poète éveillé sait que les vivants sont de même essence que les morts. Mais la poésie la plus éveilleuse aujourd'hui n'est vivante que dans les catacombes d'une époque en proie à la désintégration de toutes les valeurs, la dégénérescence de toutes les religions, l'effondrement des derniers mythes comme le marxisme et l'eschatologie utopique de la science. Dans un monde ayant perdu tout point de repère, il y a encore ici et là des hérétiques porteurs du feu sacré, des alchimistes du silence et des voyants. Les médias ont peur du silence. Insensibles à la haute poésie, les hommes qui vivent à la surface de la vie sont incapables de pressentir le secret du silence vivant caché dans tout silence de mort.

Nord, Sud, Est, Ouest font partie de la même Rose des Vents et sont générés par le même centre énigmatique. Toute vraie recherche poétique, quelle que soit soit sa langue ou la nature de sa culture, est orientée vers le centre et tente de s'en approcher au sens où le poète Antonin Artaud s'était écrié : - Mais qui a bu à la source de vie ? Parmi les voies de recherche qui convergent, chacune par sa propre voie de passage, vers l'inaccessible source de vie, on pourrait appeler transpoétique la voie transfiguratrice du poète sourcier orientée vers l'autoconnaissance et l'unité de la connaissance. Visée qui traverse et dépasse la poésie.

Habité par le sentiment de l'Absolu, le poète sourcier est aujourd'hui citoyen du monde. Il est transnational au sens où il se sent relativement relié à plusieurs niveaux de réalité à la fois, mais absolument relié à ce qui les traverse et les dépasse. C'est dire qu'il se sent citoyen du cosmos, puis citoyen de la Terre ( le "village-planète" de Jacques Delors), puis Européen, puis Français, puis Corse par exemple. L'essentiel est de n'absolutiser aucun niveau de réalité. Hélas, l'homme a fâcheusement tendance, disait en substance Kierkegaard, à relativiser l'Absolu tout en absolutisant le relatif. Il s'agit, au contraire, de perdre nos identifications absolutistes pour accéder à ce que René Berger appelle une trans-identité : concept infiniment ouvert analogue à celui de l'identité infinie de toute conscience éveillée à sa transcendance intérieure et à la transcendance de l'univers, donc à une double transcendance à percevoir unitivement. On peut donc être à la fois national par appartenance à une culture territoriale et transnational par esprit transculturel.

Etre transculturel, c'est, pour l'essentiel, ne pas se laisser aliéner par des formes et des croyances, par des systèmes de pensée et des enseignements formels. C'est s'ouvrir à la transcendance du sens du sens en amont du langage, ouverture que le chaman mexicain Don Juan Matus appelle la "connaissance silencieuse" inséparable de notre lumineuse ignorance. Le poète sourcier tend à réconcilier les soeurs ennemies de la poésie et de la philosophie. La vision transculturelle de la poésie est forcément transreligieuse; elle est planétaire avant d'être européenne, française ou autre; elle fleurit au centre de la Rose des Vents; elle est ouverte à toutes les différences. Notre identité occidentale est illusoire dans la mesure où elle n'intègre pas l'Autre -l'orientale- que nous sommes de toute éternité. Dans cette optique, Rûmi est notre maître à vivre au même titre que Maître Eckhart. Notre compréhension de toute culture différente de la nôtre ne peut résulter que de notre propre compréhension ouverte à l'identité des contraires. Nous, Occidentaux, sommes par essence les alter ego des Orientaux. Nous faisons partie comme eux du même Nous transcendantal pour faire référence à la vision, chez Edmund Husserl, de l'intersubjectivité absolue des êtres et des choses régissant l'essence de la vie.

Un des axiomes du poète sourcier, c'est le principe absolu de la relativité de toute réalité et de tout langage. Il sait que tout est métaphore. Il sait que le paradoxe du langage poétique est de faire allusion à ce qui échappe au langage. On oublie souvent que le langage est une grande muraille de Chine. Le poète sourcier la traverse en s'ouvrant au silence vivant. C'est par là que le poète échappe à la prison de la langue. "Il n'y a pas de poésie sans silence", disait Roberto Juarroz. Cette présence infiniment proche infiniment lointaine du silence vivant, on peut l'appeler indifféremment présence du sacré ou conscience de la transcendance immanente au sens où la transcendance est immanente à la conscience elle-même. C'est de l'ordre du secret que la poésie initiatique tente, par impossible, de faire partager. C'est un secret pour ainsi dire transpoétique, car il traverse la parole et le silence, car il est en amont de la parole et du silence. C'est le tiers secrètement inclus dans l'opposition binaire de la parole et du silence. Ce tiers inclus , aucun poète n'a jamais dit et ne dira jamais ce que c'est. Maître Eckhart y fait allusion en évoquant l'essence d'une "troisième parole" qui n'est ni dite ni pensée et qui n'est jamais exprimée. Le silence poétique peut accéder, dans son vécu, à un haut degré lumineux de silence. Seul ce silence-là peut nous délivrer des opacités et des pesanteurs du langage. Ce n'est pas un silence vide, c'est un silence plein et même débordant de sens silencieux. Peu importe le nom servant à désigner l'abîme ou le trou caché dans la langue, autrement dit le non-référent qui échappe à tout langage. Le poète sourcier utilise librement les mots comme des flèches tirées vers l'Imprononçable, vers la Source inaccessible mais inépuisable. En tant qu'homme des limites, il ne peut que l'approcher sans jamais l'atteindre. Dire "la Source" est encore une métaphore; celle de l'énigme du "Qui?" et de l'énigme du "Quoi?" qui sont une seule et même énigme. Le poète est libre d'y faire allusion en évoquant le Sans-Nom, le Sans-Forme ou le Sans-Fond. C'est paradoxalement le Sans-Fond qui fonde l'unité de la connaissance poétique.

Nous vivons dans un monde où la technoscience génère une technoculture qui n'a plus rien à voir avec l'agriculture de l'âme. Aux pouvoirs exorbitants de cette mondialisation sauvage, quels contre-pouvoirs les poètes sourciers peuvent-ils opposer ? De résistance à l'enténèbrement médiatique. D'autotransformation vers l'autoconnaissance. Notre vision du monde ne peut changer que si nous changeons de l'intérieur, que si nos états de conscience évoluent, selon le mot de Goethe, vers plus de lumière, Mehr Licht ! Dans le combat titanesque où s'opposent la lumière et les ténèbres, chacun, selon sa nature, est serviteur soit de la néguentropie soit de l'entropie, ou bien de l'évolution de la conscience ou bien de son involution. Chacun est l'instrument conscient ou inconscient de puissances qui dépassent son entendement. Les poètes sourciers savent de quel côté ils combattent. Le paradigme de la poésie transculturelle, c'est avant tout la nécessité de l'éveil de l'homme à ce qui le fonde, à ce qui le traverse et à ce qui le dépasse. Le Manifeste de la Transdisciplinarité de Basarab Nicolescu, physicien quantique mais auteur d'un millier de Théorèmes poétiques , ouvre des voies de rencontre entre les poètes et les scientifiques, entre les chercheurs en sciences humaines et les chercheurs en sciences exactes. C'est un tournant radicalement nouveau. C'est le germe d'une nouvelle alliance des chercheurs et des créateurs de toutes disciplines contre les prédateurs au pouvoir. Un nombre grandissant d'astrophysiciens et de physiciens quantiques se révèlent être des poètes métaphysiciens. L'alliance des chercheurs de vérité, les uns interrogeant le pôle du Sujet et les autres le pôle de l'Objet, et leurs interactions transdisciplnaires peuvent constituer un infracassable noyau de lumière contre l'enténèbrement programmé des prédateurs. Le destin de l'humanité n'est pas joué d'avance, il se crée à tout instant. Lancé sur le vaisseau-terre dans une fabuleuse aventure cosmique, le phénomène humain possède aussi au coeur de lui-même l'inépuisable potentialité de s'éveiller à la transcendance lumineuse de sa propre source intérieure. C'est la vocation des poètes sourciers d'y faire allusion en créant de nouveaux points de repère et de nouveaux signes d'orientation sur le chemin sans chemin de l'infini intérieur.

MICHEL CAMUS



*   Texte publié dans Transversales Science/Culture, n°44, mars-avril 1997.

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Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 12 - Février 1998


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