MICHEL CAMUS

Stéphane Lupasco et la revue Lettre Ouverte en 1960



J'ai choisi de me limiter à un témoignage sur l'homme. Un témoignage forcément incomplet puisqu'il repose sur des souvenirs qui remontent à la conception au printemps 1960 de la revue Lettre Ouverte : titre qui m'avait été inspiré par le concept de "l'oeuvre ouverte" d'Umberto Eco de qui nous publierons un article sur les Novissimi en 1961. À l'époque, j'écrivais sous le pseudonyme de Michel Fougères. Le poète Raymond Girard (romancier aujourd'hui), devenu pratiquement co-fondateur de la revue avec moi, m'avait présenté le critique d'art Julien Alvard. Ce dernier m'avait conseillé de prendre contact avec Guy Dupré, l'auteur très remarqué d'un premier roman : Les Fiancées sont froides. J'avais été chez Gallimard convaincre Louis-René des Forêts de se joindre à nous. La première réunion du comité de rédaction eut lieu sans Stéphane Lupasco qui fut introduit par Julien Alvard pendant la mise en oeuvre du N°1 qui finit par paraître en décembre 1960, le nom de Stéphane Lupasco étant inclus dans le comité de rédaction. Nous publiâmes dans le n°1 un texte de lui ici et là impénétrable pour nous : L'axiome du choix, le principe de Pauli et le phénomène vital.

Nous étions fascinés par la personnalité de Stéphane Lupasco, par son ouverture d'esprit, l'audace de sa pensée trialogique, son intérêt passionné pour l'art, sa générosité intellectuelle à l'égard des jeunes gens incompétents que nous étions par rapport à ses connaissances scientifiques. À l'exception de ses ouvrages chez Vrin de 1935, j'ai acquis à l'époque ses livres disponibles. Logique et contradiction fut pour moi une révélation et une fête de l'esprit. Stéphane Lupasco m'avait offert Les trois matières qui venait de paraître chez Julliard et qui résumait l'ensemble de ses recherches. J'ai gardé l'article de Claude Mauriac qui saluait "le livre le plus prodigieux, le plus passionnant, peut-être le plus important que l'on ait lu depuis des années". Claude Mauriac avait "l'impression de découvrir le Discours de la Méthode de notre temps". La présence de Stéphane Lupasco créa un clivage au sein de notre petit groupe : d'un côté Julien Alvard, Raymond Girard et moi qui absorbions comme des éponges les propos vertigineux de notre ami Stéphane et, de l'autre, les littéraires purs et durs : Albert-Marie Schmidt, Guy Dupré et Louis-René des Forêts. Lorsqu'il découvrit Stéphane Lupasco dans la revue, Louis-René des Forêts donna sa démission. Il ne pouvait admettre la présence d'un philosophe des sciences aussi inaccessible dans une revue poétique et littéraire. À sa décharge, il faut dire qu'il n'avait pas rencontré Lupasco et n'avait donc pu découvrir que l'épistémologue était aussi un visionnaire et, au fond, un poète. L'esprit transdisciplinaire n'était pas encore dans l'air du temps. J'ai toujours éprouvé et j'éprouve encore une immense reconnaissance envers Stéphane Lupasco qui fut mon initiateur en m'ouvrant à un niveau de réalité, celui de l'univers quantique, dont je ne soupçonnais pas la fabuleuse richesse. Basarab Nicolescu a lu mon Journal de Voyage au Mexique d'avril 1995 dans lequel, en relisant L'homme et ses trois éthiques , je parle à plusieurs reprises de Stéphane Lupasco en disant notamment ceci de lui : " un chercheur habité par un enthousiasme contagieux ; il m'a réconcilié avec la culture scientifique pour laquelle, depuis Hiroshima, j'éprouvais une immense répulsion". Je me dis aujourd'hui que je ne pourrais faire le tour de tout ce qu'il m'a apporté. Revenons au début des années soixante. C'est Lupasco qui me fit remettre en question l'héritage aristotélicien des principes directeurs de la logique : principe d'identité, principe de non-contradiction et principe du tiers exclu.

Le tiers inclus qui, disait-il, "ne peut être fait que de contradictoires qui s'inhibent réciproquement" [1] était une donnée beaucoup plus essentielle, à mes yeux, que la vision non-aristotélicienne d'Alfred Korzybski. Je ressentais, sans pouvoir le démontrer, que "ni oui-ni non, suspendu entre le oui et le non, était au fond un oui-et-non à la fois" [2]. Avec sa découverte de l'état T, Stéphane Lupasco nous ouvrait à une nouvelle logique généralisée de l'antagonisme contradictoire. Ses connaissances nous dépassaient. Nous nous nourrissions des miettes de son festin. En parlant des processus de la connaissance comme fonctions de la matière vivante et de l'énergie, il les reliait en même temps aux processus de l'inconnaissance [3]. Sa vision était toujours englobante mais foncièrement ouverte. Ses affirmations s'ouvraient toujours sur des questions. Il assistait à la plupart de nos réunions rue Pascal dans l'appartement de Raymond Girard, le secrétaire de rédaction de la revue, mais il ne nous donna un second texte, Cybernétique et système vital, que dans le n°4 de l'été 1962, peu de temps avant la parution de L'énergie et la matière vivante chez Julliard. On finissait parfois la soirée en prenant un verre au Mabillon de Saint-Germain-des-Prés où Stéphane, habité par une joie intérieure et l'assurance spirituelle d'un sacerdote (au sens étymologique de celui qui fait une action sacrée), nous parlait de la peinture de Benrath ou de l'incommunicabilité de l'affectivité qui, selon lui, n'est liée "à rien d'autre qu'elle-même" [4]. Sa vision ontologique de la donnée affective "non-relationnelle" [5] est sans doute la chose que j'ai le moins comprise chez lui, tellement j'étais plongé à l'époque dans Ideen 1 et les Méditations cartésiennes de Husserl. Il faut dire qu'après six ans de pratique de l'oeuvre de René Daumal, j'étais beaucoup plus ouvert à l'énigme du centre de gravité de la conscience qu'à l'énigme du noyau de l'affectivité. Lors d'une conférence de Stéphane à la "Maison des lettres" de la Sorbonne, je suis intervenu du haut de l'amphi pour lui demander pourquoi son oeuvre ne faisait jamais référence à l'essence transcendantale de la conscience et quelle place occupait dans sa vision la phénoménologie transcendantale de la conscience d'Edmund Husserl. Ce n'était pas une attaque, c'était une question à laquelle il répondit qu'il n'avait pas eu le temps d'aborder l'oeuvre de Husserl. Il en était proche sans le savoir en faisant valoir la nécessité de prendre conscience des états de conscience que sont les formes et les couleurs [6]. À la sortie, il m'a d'ailleurs remercié de mon intervention. Mais notre ami Benrath (sur la peinture de qui Stéphane Lupasco a écrit des textes admirables) a cru voir dans mon intervention une provocation inamicale et m'en a tenu rigueur. Pour mettre un point d'orgue à ce bref témoignage, je dirai que j'ai gardé de Stéphane Lupasco le souvenir d'un être génial, d'un génie généreux, d'une jeunesse d'esprit et d'une humilité qui lui permettait de nous traiter d'égal à égal en se mettant à notre niveau puisque nous étions incapables de nous hisser au sien. En deux mots, je garde de lui l'image d'un "adolescent éternel" au sens étymologique : adolescere = croître. Les potentialités du sens de son oeuvre n'ont d'ailleurs jamais cessé de s'actualiser et de croître. Il n'est que de voir, à propos de l'état T, l'apport de Stéphane Lupasco, et la nouveauté de son prolongement par Basarab Nicolescu dans le chapitre "Un bâton a toujours deux bouts" de son Manifeste. Basarab Nicolescu observe que "Lupasco avait eu raison trop tôt". Tous les visionnaires, tous les prophètes ont toujours raison trop tôt, mais sans ce "trop tôt" ils ne seraient ni prophètes ni visionnaires. Stéphane Lupasco reste un point de repère lumineux dans les ténèbres de notre temps.

Michel CAMUS

RÉFÉRENCES


[1] L'énergie et la matière vivante , Éd. Julliard, 1962, p. 55.

[2] Ibid., p. 55.

[3] Ibid, p. 329.

[4] Ibid., p. 321.

[5]Ibid., p. 325.

[6] Ibid., p. 290.


Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 13 - Mai 1998

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