ANDRÉ DE PERETTI

Potentialisation énergétique selon Lupasco
et application en éducation et culture



J'aimerais me mettre sous la sauvegarde de ces mots qui sont très caractéristiques de Stéphane Lupasco : "Tout tente à la fois de se borner dans le fini et le dépasse et de le dépasser sans atteindre l'infini ; tout est transfini". Saurai-je me situer dans le fini, osant regarder vers l'infini ? Cher Basarab, je resterai peut-être dans le transfini, en réfléchissant sur l'éducation et la culture.

J'ai rencontré Stéphane Lupasco en présentant, à Paris, Carl Rogers, au moment de la publication de son livre dont le titre anglais était difficilement traduisible en France : On Personal Power . Le pouvoir "personnel" était très centralisé en France sur une personnalité et il a fallu le traduire par : Un manifeste personnaliste . Mais ce que l'on sait de Carl Rogers et qui fait de sa présence une réalité dans l'éducation comme dans les relations de toutes sortes, c'était ce sentiment de l'importance historique d'une conjoncture qui exige, en responsabilité, que chaque personne reprenne son propre pouvoir, "On Personal Power", pouvoir, potentialisation. J'étais très passionné que Stéphane Lupasco ait tenu à assister à la présentation française de ce livre. Et par la suite, bien sûr, j'ai eu beaucoup de joie à le retrouver.

Mais ce qui me paraît important dans son message, pour réfléchir sur la culture, ou agir sur la culture, la civilisation et l'éducation, c'est précisément cet aspect dynamique incessant qu'il désigne selon une mise en mouvement des réalités qui ont tendance à se confronter, mais justement dans le sentiment de la richesse de conflits, de confrontations, comme on l'a rappelé également tout à l'heure. Et Dieu sait que les controverses en France sont pleines de force et de pérennité et que l'on ne cesse, pour ne citer que quelques antagonismes entre de multiples autres, de discuter sur autoritarisme et quiétisme en éducation. On ne cesse de montrer des attitudes de pessimisme ou d'optimisme, par rapport aux jeunes, aux enfants et il est d'ailleurs caractéristique qu'on ait pu dénoncer - je pense à ce qu'a fait Georges Snyders à cet égard pour le 17ème et le 18ème siècle - l'ambivalence radicale des adultes à l'égard des enfants. Nous sommes à la fois pleins de sollicitude et de tendresse pour les jeunes, mais aussi lourds de menace, de crainte, et de ce désir dévorant qui entraîne le développement indéfini des programmes : tant on veut que ces jeunes soient lestés lourdement par rapport aux risques que leur inventivité pourrait manifester dans notre cité, comme on le voit apparaître dans certains cas !

Mais de ces antagonismes multiples, je ne devrais retenir que celui qui est vraiment dans la controverse typique entre, tout simplement, civilisation et culture. Il est vrai que l'on a dit dans l'un et l'autre cas n'importe quoi sur la civilisation, sur la culture. Est-ce que chacune est, ou non, centrée sur l'individu ou sur le groupe ou quantité d'autres alternances ? Et comme le remarque Fernand Braudel, dans cette distinction qui ne cesse d'osciller, il y a une tentation de distinguer les deux mots culture et civilisation, de telle manière que l'un se charge de la "dignité du spirituel" et l'autre de la "trivialité du matériel". J'oserai aussi parler, en pensant à mon ami Teilhard, à la dignité du matériel, sans oser évoquer la trivialité de quelques spiritualités.

Mais cette oscillation se retrouve dans la finalité de l'éducation et de l'enseignement d'une façon plus générale. Que faut-il faire ? Que faut-il potentialiser ? Qu'est-ce qui mérite d'être potentialisé chez le jeune pour permettre bien sûr des actualisations ultérieures ? Et c'est tout le problème du programme, mais aussi des valeurs, mais aussi de ce qui ne cesse d'agiter le système éducatif. Aussi, nous nous réjouissons qu'Edgar Morin et quelques autres préparent une évolution qui au lieu de maintenir des cloisonnements disciplinaires dans leurs objections réciproques puisse permettre des ouvertures transdisciplinaires et c'est une vieille et grande bataille.

Pour en revenir à cet antagonisme entre civilisation et culture, il me semble que précisément on pourrait d'une manière globale, malgré encore une fois le fait d'attributions de n'importe quoi à n'importe quoi dans le génie des controverses qui ne cessent, remarquer néanmoins l'habitude du côté allemand à parler culture et du côté anglo-saxon à parler civilisation. Et on sent bien qu'il y a quelques débats à l'heure actuelle, dans la mesure où cette civilisation a tendance à aller vers un développement des moyens matériels et technologiques, mais aussi à leur mondialisation de toute sorte, cependant que la culture est amenée à protester, à se montrer dans son antagonisme avec quelque vigueur et quelque promptitude comme nous le voyons dans l'actualité. On pourrait donc situer la civilisation comme plutôt centrée sur une forte densité collective, une intervention de conformisme et un appesantissement de contraintes et de données matérielles : par rapport à une culture que l'on pourrait sentir orientée du côté d'une plus forte individuation, d'une plus grande hétérogénéisation, avec en même temps le besoin de spécifier distinctivement des individus de plus en plus différents, grâce à une potentialisation centrée assez fortement pour permettre ensuite une actualisation vive de la personnalité.

Bien sûr il faudrait beaucoup de temps pour développer ces problèmes, mais ce que l'on pourrait dire c'est que l'esprit d'une éducation, son sens, sa fonction, son impulsion, devrait être de pouvoir équilibrer précisément tout ce qui pousse la civilisation vers une homogénéisation avec au-delà du fini les risques d'une banalisation blue-jeaniste et cocacolique et une culture d'hétérogénéisation qui rendrait compatibles des personnes multiples de plus en plus marquées par leurs différences et ne cessant de continuer leur différenciation. Et je pense que ce problème d'équilibre, nous pourrons l'approfondir précisément dans la richesse des antagonismes que nous avons vue réalisée par Stéphane Lupasco : il ne s'est pas contenté du passage de la potentialisation à l'actualisation, mais il s'est soucié également de ce contraste, de cet antagonisme immanent, essentiel, entre l'homogénéisation et l'hétérogénéisation. Ce couplage de deux antagonismes dans leur richesse est effectivement à préserver à l'intérieur d'une civilisation en train de se développer, confrontée à une réalité culturelle qui sera de plus en plus hétérogène. Car, c'est l'entrechoc des cultures, c'est leur inter-fertilisation réciproque qui est la matière de ce que nous sentons dans la réalité actuelle, selon une diffusion fantastique des informations, de cette capacité de les capter, avec des moyens de miniaturisation, à partir des coûts et des réalités locales, par rapport à cette immensité globale des possibles, dont Internet est une réalité symbolique, au moins autant que pratique.

Cet ensemble très vivant, très riche, doit nous mettre justement dans une situation de respecter le double mouvement hétérogène - homogène, mais aussi potentialisation et actualisation. Au passage, que le mot de potentialisation dérivé du latin soit venu soutenir le grec dunamis dans tant d'événements doit nous rappeler la mise en tension créatrice entre ce qui a été l'essor culturel grec et oriental et ce qui a été l'essor romain, avec toutes ses idées précisément de puissance civilisatrice permettant également des actions.

Et je dirai donc pour aller vite que l'éducation doit octroyer la possibilité de développer chaque élève dans son originalité, que celle-ci soit soutenue par des facilités ou que celle-là soit liée à des handicaps : et je me réjouis de voir des jeux paraolympiques qui montrent que des performances sont toujours possibles et que l'idéal est que chaque être soit porté à son potentiel maximum de réalisation. Mais l'éducation doit antagoniquement assurer la possibilité de développer la citoyenneté dont on reparle soudain, cette civilité, cette appartenance à la cité, selon une proximité de contact, comme au "Temps des Tribus" dont parle mon ami Maffesoli si justement. Il nous faut bien reconstituer, resserrer, un tissu social au moment où nous sentons bien que la mondialisation pourrait disloquer des liens multiples, poussant les individualités différentes à des risques de désagrégation réciproque : là où au contraire il faut à la fois sauvegarder la pluralité des différences et aussi la compatibilité de ces différences dans la construction énergétique d'une cité qui ne soit pas une cité de castes et de raideur, mais une cité vivante et joyeuse.

Et pour aboutir au plan pratique de la bataille qui est à faire, il importe d'une part de donner aux enseignants, non pas une formation monotone, conformisante, mais une formation responsabilisante pour que soient diversifiées des pédagogies originales, propres à chacun, adaptées à des groupes et à des élèves originaux dans une logique de l'hétérogénéité. Il convient d'honorer en même temps une logique de la compatibilité dans les valeurs selon une homogénéisation qui puisse se réaliser. Celle-ci, en même temps, implique d'équilibrer la variété des manières de faire cours et d'exercer les aptitudes à développer dans leur diversité chez les élèves par une attitude centrale que nous avons vue tout à l'heure, si bien vécue, si passionnément vécue, si énergiquement vécue par M. Georges Mathieu. C'est précisément l'attitude fondamentale de l'humour, où ce sont des antagonismes importants qui viennent se manifester, antagonismes entre une lucidité qui tourne en tendresse, entre une force qui tourne en délicatesse. Et ce mot de "tourner" dénote pour moi ce passage qui reste le mystère important de la réflexion, entre la potentialisation et l'actualisation et leur inverse, ce passage mystérieux qui effectivement suppose à la fois une présence à l'instant et en même temps une richesse de connotations, marquée de souplesse et d'une vision de l'avenir et du passé dans une ampleur qui doit être nourrie par des efforts d'information.

Et je dirai qu'effectivement je reste encore à travailler pour moi du côté d'un approfondissement de l'information dans la pensée de Lupasco : dans la mesure où précisément je me ressens proche également, très proche de mon ami Teilhard et qu'effectivement je ne ressens pas la séparation radicale entre une énergie motrice, forte, physique, puissante, celle que vous maniez si fort dans les laboratoires et les grands centres, et puis cette réalité d'une énergie de plus en plus subtile, de plus en plus légère, et pourtant de plus en plus liée, de plus en plus informante, de plus en plus indispensable afin que tout se tienne, que le bootstrap non seulement topologique mais cosmologique se tienne. A propos de l'énergie, on pourrait dire que pourtant elle se tient alors qu'elle se meut, qu'elle fait mouvement dans les choses.

La potentialisation effectuée donc au niveau de l'éducation doit correspondre à un souci de développer chaque personnalité, d'aider chaque personnalité à reprendre tout son pouvoir, c'est-à-dire toute sa responsabilité à sa mesure vraie, dans son originalité et en même temps dans le respect du lien social. Il en résulte que la démarche de l'enseignant doit être celle d'un homme, d'une femme, qui pratique l'humour à chaque instant : sans lequel effectivement il y aurait une sorte de provocation à l'égard des jeunes, car à ce moment-là l'ambivalence adulte bascule vite vers la méfiance.

Il faut la confiance. Il faut aussi que dès le plus jeune âge la responsabilité soit établie, ce que je ne cesse de dire en ce moment où nous nous interessons dans tout le système éducatif et au ministère en particulier au problème de la citoyenneté. Il ne s'agit pas que ce soient des incantations qui soient faites de deux ans jusqu'à vingt-deux ans aux élèves, mais il faut que ce soit une potentialisation de la civilité assurée par l'actualisation d'actes de responsabilité réciproque, de service réciproque. Et c'est toute une théorie des rôles et des pratiques d'évaluation à proposer aux élèves et là aussi nous sommes dans une logique lupascienne. Le signifiant de nos évaluations et démarches dans notre système éducatif doit être non pas "tu dois réussir pour toi contre les autres", qui est un faux antagonisme malheureusement bien impliqué et non pas seulement symboliquement, mais "tu dois réussir pour toi et pour les autres, par toi et par les autres, avec les autres". Selon l'antagonisme d'une participation avec les autres, d'une responsabilité prise avec eux, et en même temps d'un développement personnel qui n'est pas un développement qui se fait contre les autres, même s'il se fait par le contact, par le rapport, par l'antagonisme vécu avec les autres. Il s'agit de se mettre en phase avec la transformation d'une civilisation dont la logique sera celle non pas d'un antagonisme séparatif, élitiste, identitaire, mais au contraire celle d'une mise en proximité créatrice de sensibilités d'esprits de plus en plus différents, mais aussi de plus en plus paradoxalement et donc passionnément rejoints, se confortant les uns les autres, se renforçant.

André DE PERETTI
Professeur à l'Institut National
de Recherche Pédagogique (INRP)


Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 13 - Mai 1998

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