DANIELLE BOUTET

De la réflexion à la mise en oeuvre



J'oserais commencer en suggérant que nous connaissons déjà beaucoup d'éléments, de fait, et qu'en plus, nous avons de bonnes intuitions quant aux directions à prendre. Ce qui semble nous échapper, c'est la détermination et peut-être la marche à suivre pour changer radicalement le système d'éducation. La question à se poser, je dirais, est la suivante : Avons-nous les moyens de nos convictions?

Je propose de croire nos propres prophéties. En effet, n'avons-nous pas observé, depuis au moins quatre décennies, de grands vecteurs de transformation dans les sociétés contemporaines? N'avons-nous pas extrapolé plusieurs conséquences possibles de ces transformations et imaginé des stratégies?

Par exemple, nous avons noté le passage de la société industrielle à la société de l'information, signalant l'impact des nouvelles technologies sur la culture et les savoirs en général Alors que l'information prolifère et que les sources d'information se multiplient, la véritable connaissance - elle - perd du terrain. Nous sommes entrés dans une crise épistémologique profonde.

Nous avons noté l'avènement du post-modernisme et du post-colonialisme. Une autre crise épistémologique, déclenchée cette fois par l'identification, la critique et la déconstruction des idéologies et des canons de la modernité.

Nous avons aussi abondamment commenté la mondialisation de l'économie, soulignant entre autres les menaces qu'elle fait peser sur la diversité des cultures et la démocratie. De nouvelles formes de colonialisme et une aggravation des inégalités sont observées, ainsi qu'une sur-exploitation désastreuse des ressources naturelles et humaines.

Nous assistons aussi à la multiplication des désastres écologiques et à la destruction progressive des écosystèmes, ce qui semble indiquer qu'en plusieurs endroits et à plusieurs niveaux, des points de non-retour sont déjà (ou seront bientôt) atteints.

Si ces vecteurs (et on pourrait en nommer d'autres, agissant à des niveaux encore plus profonds) sont effectivement à l'œuvre, alors une crise majeure secoue l'Occident - quoique nous ignorons si cette crise sera bénéfique ou seulement terrible L'approche rationnelle rejoint l'angoisse millénariste - elles trouvent soudain un langage commun. Des catastrophes écologiques, humanitaires, industrielles, militaires sont envisagées. On se retrouve en pleine révolution culturelle, alors que le système financier pourrait s'effondrer. Et nous commençons à comprendre que ces bouleversements procèdent des mêmes causes profondes, inscrites au cœur même de la modernité : des erreurs épistémologiques graves, une grande faillite spirituelle, une crise de l'altérité. Avec cette conscience, que faut-il enseigner?

Federico Mayor, dans la présente revue, a souligné l'importance de regarder moins ce qui est enseigné et davantage ce qui s'apprend. Ce changement de perspective s'impose en effet. Fait intéressant, les spécialistes en éducation sont d'accord avec cette suggestion, comme l'indiquent les débats autour du rapport de la commission de l'UNESCO. Un consensus s'est formé autour des recommandations de ce rapport, lequel met l'emphase sur l'apprentissage tout au long de la vie et sur les " quatre piliers " d'une éducation centrée sur le développement holistique de l'individu [1]. Et non seulement sommes-nous avancés dans la conceptualisation de cette nouvelle éducation, nous avons aussi une expertise pratique volumineuse, comme en font foi de nombreuses expériences sur tous les continents. Aux États-Unis, plus d'un demi-siècle d'éducation progressiste a permis d'amasser des données concrètes sur les applications possibles de ce genre de pédagogie. Depuis plus de soixante ans, les quatre piliers sont au cœur du programme académique du collège Goddard, qui les réactualise régulièrement dans de nouvelles formes.

Le temps est venu de passer de la réflexion à la pratique. Oui, il faudra peut-être refaire tout le contenu et toute la pédagogie de l'université, si nous voulons préparer adéquatement la génération de nos étudiant-es pour les défis que nous avons identifiés. Il y a au moins trois choses que nous pourrions faire pour leur être utiles :

1. Les voir comme des chercheurs et des créateurs en premier lieu. Ils, elles doivent entreprendre la reconstruction des épistémologies, d'une bonne partie du contenu de la science et de la culture - tous ces discours que nous, les postmodernes, avons déconstruits.

2. Etre honnête envers eux au sujet de la modernité. Il n'est peut-être pas plus pertinent aujourd'hui de perpétuer les contenus que nous avons appris, qu'il fut pertinent d'enseigner la scolastique aux esprits de la Renaissance. Nous devons dire à nos étudiant-es qu'autant nous avons crû passionnément à ces idéaux de la science et de la technologie, de la démocratie, de la "grande culture", autant cela ne nous a pas empêchés de faire de graves erreurs. Je présume que nous pouvons encore enseigner l'histoire, la science, les arts et la philosophie, mais nous devons ajouter à nos contenus de cours des explications sur comment nous avons construit ces contenus, quelles ont été nos méthodes, nos paradigmes et nos présuppositions. Et ceci, de façon à les aider à déterminer ce qu'ils et elles voudront garder, transformer ou rejeter.

3. Le plus important serait de leur faire confiance. En héritant des clés de la Cité, ils, elles risquent d'y trouver une architecture obsolète, si ce n'est carrément une Cité en ruines. Nos plans de rue ne leur seront que marginalement utiles - utiles seulement dans la mesure où ils voudront redessiner la ville, ou historier l'ère ancienne. Il serait plus sage de leur enseigner à créer, à construire, à imaginer le futur, sans les encombrer de notre vieille cartographie.

Danielle BOUTET
Artist
Director, MFA in Interdisciplinary Arts Program
Goddard College, Vermont, USA


NOTES ET RÉFÉRENCES


[1] Il est peut-être pertinent de rappeler la phrase de Wilhelm Reich : "La révolution dans la superstructure idéologique fait faillite parce que le support de cette révolution, la structure psychique des êtres humains n'a pas changé", La psychologie de masse du fascisme, Payot, Paris 1974, p. 238. Le rapport Delors semble vouloir répondre à la remarque de Reich.


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Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires n° 16 - Février 2002


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