LA MORT DANS LA PHENOMENOLOGIE DES RÊVES -

LA QUESTION DE LA SUBJECTIVITE
ET DES NIVEAUX DE REALITE

 

 

Nous souhaitons pouvoir engager notre réflexion sur le thème de « la mort aujourd’hui » à partir d’une double expérience, clinique et philosophique. Comme médecin, il est advenu régulièrement de croiser la mort de patients mais, plus encore, d’accompagner les familles touchées par ce deuil et fortement déstabilisées par la traversée de cette épreuve, plus ou moins durable selon les cas. Indépendamment de tout trouble psychologique (culpabilité par exemple liée à la difficulté à « faire le deuil) ou de toute manifestation somatique (lombalgies ...) il est apparu que les rêves effectués au décours de la mort de leur proche posaient à l’environnement familial des questionnements plus vastes et plus ouverts que la seule hypothèse d’un refoulement névrotique le laissait supposer. Ayant eu, en parallèle, un questionnement sur les rêves et les différents niveaux de réalité dont ils peuvent témoigner (P. Paul, 2003) nous avons, de longue date, collecté des songes concernant la mort. Le prétexte du thème aujourd’hui proposé incite à reprendre cette collection pour en tirer les textes les plus significatifs que nous allons proposer à la lecture, en leur associant, si besoin, quelques précisions liées au contexte. Il s’agira ensuite, dans le cadre initial d’une phénoménologie onirique et imaginale, d’étendre notre interrogation en posant la question du statut de la vision par son objet, par son sujet, par sa topologie. Par son objet : qu’est ce qui se dit ? Par son sujet : qui parle ? Par sa topologie : depuis quel niveau de réalité le sujet ou/et l’objet du rêve se manifestent-ils ? Si la mort est systématiquement expérience de séparation, l’enracinement de notre démarche dans la Genèse biblique, malgré son ancienneté, nous dirigera dans la direction d’un questionnement d’actualité, celui du statut de la subjectivité et de l’identité, en étroite parenté avec la connaissance et la mortalité. Il faut lire cette thèse comme un problème : comment est-il pensable que l’être soit dans une dualité d’essence tout en posant que le principe est Un et que l’étant peut se révéler théophanie du principe ? 

 

 

Quelques exemples de rêves dans leur contexte existentiel

 

« Le vivant est dans le corbillard,

                                les morts le suivent »

Koan zen

 

-          Mademoiselle R. très proche de sa mère, qui vient de mourir d’un cancer. Melle R. est bouddhiste et pratique assidûment la méditation : « Maman est près de moi et m’embrasse. Je suis contente de la voir et d’être avec elle mais très vite je me mets à distance et lui dis : « ce n’est pas la première fois que je t’embrasse en rêve et à quoi bon ? C’est un rêve seulement, on le sait ». Ma mère me répond « tu peux penser ce que tu veux, ça ne change rien, ni maintenant ni avant, je suis vraiment là, à côté de toi. Est-ce qu’une mère abandonne ses enfants ? » Ces propos sont dits avec tant de véracité que j’hésite et je ne sais plus si cette  vision est du registre de l’illusion ou de la réalité. Aussi je lui dis « Je veux voir tes yeux. Si tu ne me mens pas, je pourrais savoir si tu dis la vérité ou si c’est un mensonge. Laisse moi voir tes yeux en face de près ». Je m’approche. Ses yeux sont alors lumineux et sans hésitation je reconnais les yeux de ma mère. Une jubilation s’empare de moi. Je lui dis alors « laisse moi t’embrasser de nouveau parce que je sais que ce n’est pas une illusion ». On reste quelque temps sans paroles, dans les bras l’une de l’autre, dans une profonde paix ». Je me réveille réconfortée avec la sensation de sa présence réelle.

 

-          Mademoiselle K. la nuit de la veillée mortuaire de sa grand-mère. Elle s’assied, face au corps, dans un fauteuil et finit par s’endormir. Elle se met à rêver : « Je vois ma grand-mère morte allongée sur son lit mortuaire. Mais soudainement, elle se lève, assise  sur le bord du lit, avec son sac, prête à partir. Je lui dis alors qu’elle ne peut pas faire ça, que s’est impossible  car elle est morte et qu’elle doit aller se recoucher. Mais elle insiste et  me répond « tu vois bien que non » tout en attendant pour partir ».

 

-          Madame B., peu après la mort de son père : « Je vois mon père qui depuis un espace difficile à expliquer, comme un ciel ou un lieu vide, tente de descendre vers le Pilon Blanc, où il a toujours vécu. Il me dit que c’est difficile de descendre mais plus encore de remonter ». La même personne, pendant la guerre de 39-45, au Liban, en absence de toute communication, fait le rêve suivant dont elle parle à son mari : « Je vois mon frère R. qui me dit qu’il m’a beaucoup cherchée. Il vient m’annoncer qu’il est mort et que son corps n’est pas dans le tombeau familial mais dans le tombeau d’une voisine. Il me dit ensuite qu’il est bien et que son corps est au sec puis il m’embrasse affectueusement ». Quelques semaines après, un courrier, qui a pu franchir le blocus en méditerranée, vient lui confirmer très précisément les faits, qui s’étaient déroulés quelques semaines avant le rêve.

 

-          Madame D. très défaite par la mort de son fils aîné, mort accidentellement et auquel elle était extrêmement attachée : « Je vois mon plus jeune fils au milieu de la rue, face à notre maison d’habitation. Il appelle son frère mort qui habite de l’autre côté de la rue, chez un voisin. Son frère, à son appel, arrive. Le plus jeune lui demande de revenir en lui disant qu’il est triste et que sa présence lui manque. Le plus grand répond à son frère qu’il ne le peut pas. Alors, j’avance à mon tour en pleurs, évoquant ma propre souffrance et celle de son père tout en le suppliant de revenir. Mon fils aîné est très triste, abattu, il  leur répond que c’est impossible, leur demandant de la laisser aller. Il se retourne alors et repart dans la maison d’en face ». 

 

-          Madame V. deux jours après le décès de son beau-frère : « Je vois mon beau-frère vivant dans une nécropole avec des cercueils ouverts et vides. Il marche à côté des cercueils, sans les regarder. Il me fait comprendre, ainsi, que tous ces morts sont vivants ». Suit un second rêve : « Dans un cimetière. Je comprends que tous les morts sont vivants. Je vois Pierrot avec son frère Alain, mort il y a un an d’un cancer. Ils se parlent ».

 

-          Madame M. : « je vois ma tante, morte il y a quinze ans qui se dirige vers moi dans un couloir. Au milieu il y a une porte de verre qui nous sépare. Elle me dit que j’oublie vite ceux que j’aime ».

 

-          Madame N. dont le mari s’est suicidé peu de temps avant :

1er rêve «  C’est l’enterrement de mon mari dans l’église. Il n’est pas dans son cercueil mais sous un linceul. Je vois sa tête bouger sous le drap alors que son corps semble mort. Je le dis à des personnes qui sont là mais elles ne voient rien. J’ai peur et les pousse vers la sortie ». Je me réveille dans un état de peur.

2ème rêve quelques jours après sa mort : « sur une route longue. J’ai comme l’impression que nous sommes proches l’un de l’autre sur cette route. En même temps, j’ai une impression d’éloignement de sa part. Je m’arrête de marcher, lui continue et s’éloigne. Je lui parle, il se retourne, me regarde, mais ne me répond pas ».

3ème rêve : « Mon mari revient à la maison. Il me dit qu’il est sorti de sa tombe pour me voir et reste un moment avec moi puis nous retournons ensemble au cimetière et il rentre dans sa tombe  me disant que personne ne doit savoir ».

4ème rêve : « Mon mari revient à la maison ce dimanche soir. Il me dit qu’il est en prison et que ça va, il est bien et recommence à travailler. Il veut seulement quelques vêtements et s’en va ».

5ème rêve : « Mon mari revient en pleurs me dire qu’il ne l’a pas fait exprès et qu’il regrette son geste ».

6ème rêve : « Mon mari revient me dire qu’il part en voyage et il me demande mon chéquier ».

7ème rêve : « Nous sommes sur un marché avec mes quatre filles. Il y a beaucoup de fleurs, de couleurs. Mon mari part de son côté, je pars moi-même à sa recherche mais je ne le trouve plus ».

8ème rêve « Dans une piscine, avec les filles. J’aperçois soudain mon mari qui part derrière les filles dans la piscine. A., la plus jeune, se retourne alors et se dirige vers lui. Il revient alors vers moi et il me dit qu’il faut que chacun parte de son côté, que chacun de nos chemins à présent devient différent ».

 

-          Deux jours après le décès de sa grand-mère, N. fait le rêve suivant. Traitant également son père, J-M., (la mère de ce dernier étant la grand-mère de N.), celui-ci confirme avoir fait la même nuit le même songe que sa fille et que voici : « Je vois ma grand-mère dans une ambiance à la fois nuageuse et lumineuse. Elle est avec mon père et ma mère et nous invite à prendre le thé. Elle nous explique alors qu’elle est beaucoup mieux actuellement, qu’elle se trouve bien et en paix ».

 

-          L’ensemble de ces deux rêves concerne une jeune femme, D., morte brutalement en couches, lors d’une anesthésie péridurale. Son fils, par contre, a survécu à ce drame familial. Le père, monsieur P., fait tout d’abord le rêve suivant quelques jours après la mort de sa fille «  Je vois ma fille. Elle me dit qu’elle est enceinte et qu’elle n’a pas encore accouché ». Sept mois après le décès, il en fait un autre : « je vois ma fille. Nous sommes tous à table. C’est un repas de famille. Elle nous dit qu’elle doit partir et vient nous dire au revoir. Elle se lève, passe la porte et disparaît ». L’une de ses sœurs, A., fait aussi un rêve quelques mois après sa mort : « Je vois ma sœur, D., allongée sur son lit métallique à l’hôpital, comme quand je l’ai vue morte. C’est comme s’il y avait deux scènes côte à côte : je la vois allongée et en même temps debout à côté. Je lui dis que c’est pas possible car elle est morte. Elle me répond qu’elle est bien vivante. J’insiste sur le fait qu’elle est morte. Elle surenchérit en me disant « je suis bien là, je suis bien vivante et je suis là, avec vous » ».

 

-          Ces trois rêves concernent la même personne, monsieur R., décédé brutalement d’une rupture d’anévrysme. Les deux premiers concernent sa femme, le troisième l’un de ses fils. Le premier se situe le lendemain de sa mort : « Je vois mon mari. Je suis heureuse de le voir vivant. Je l’embrasse et lui dis que j’ai fait un rêve me disant qu’il était mort. A ce moment, je me réveille et je réalise qu’il l’est réellement.  Quelques mois plus tard : « je vois mon mari. Je lui dis « est-ce que tu sais que tu es mort ? » Il me répond « oui, je suis bien» ». C., son fils, déclare pour sa part avoir fait, un an auparavant, un rêve lui annonçant la mort de son père qui était reliée à l’arrivée en France d’un beau-frère militaire, alors en Afrique. Sachant que son beau-frère revenait fin mai, cela l’angoissait beaucoup car ce rêve était très présent à sa mémoire. Son père est mort au mois de mai, quelques jours avant le retour se son beau-frère.

 

-          Madame Br. rêve de son oncle qu’elle n’a pas vu de longue date en raison de problèmes familiaux. « Je vois mon oncle devant sa longère. Il ne peut pas rentrer chez lui car il est mort ». Le lendemain, elle apprend le décès brutal de son oncle le matin même.

 

-          Presque identiquement, monsieur K, quelques jours après la mort de son parrain : « je vois mon oncle, F. qui est devant chez lui. Il me dit qu’il ne peut pas rentrer chez lui car sa femme, S. a fermé la porte à clé ». Pour la petite histoire le couple habitait à la campagne, la porte étant toujours ouverte. Mais depuis la mort de son mari, S. fermait systématiquement sa porte pour aller dans le jardin.

 

-          Madame Be. fait le rêve suivant : « Je suis chez moi, au balcon. Les pompiers arrivent devant chez moi. Un accident a eu lieu devant une boulangerie. Une camionnette blanche est rentrée dans un arbre. Les pompiers mettent du temps à extraire le corps ». Dans la réalité existentielle, un mois après ce rêve son frère, boulanger, livrant du pain à domicile, s’est tué, pour des raisons inexpliquées. Sa voiture, blanche, s’est jetée contre un arbre alors qu’il roulait à petite vitesse. Il est mort sur le coup mais il a fallu un certain temps pour le sortir de son véhicule qui s’était renversé. Trois ans plus tard madame Be. voit son frère apparaître dans un rêve : « je suis avec mon mari dans un trois pièces. Mes deux grand-mères, mortes, sont à part, dans une maison. Nous faisons le deuil de mon frère. Mon mari me dit qu’il a mis mon frère dans de l’eau qui passe sous les fenêtres car il a peur qu’il remonte. Mais je vois mon frère mort sur une table dans la pièce du milieu. Soudain, mon frère se lève et dit à mon mari : « alors, Gégé, tu n’as pas encore fait chauffer le café ? » Je cours vers mon mari en lui disant « maman ne va jamais nous croire !  ». De la pièce où nous somme,s pour aller vers mon frère, il faut monter trois marches mais je ne souhaite pas aller dans cette autre pièce bien que la porte soit ouverte ».

 

-          Monsieur U. dont la mère est alors malade sans pour autant que l’on puisse considérer qu’elle va mourir bientôt : « Je vois des ouvriers dans une église. Ils sont en train de boulonner (ou de déboulonner) avec de gros boulons métalliques  une plaque tombale de  pierre blanche assez grande en largeur et profondeur (la largeur est assez conséquente). Ils me disent que ma mère va encore vivre une semaine ». La mère de monsieur U. meurt cinq jours plus tard. La concession, achetée à la suite du décès, correspond à l’image exacte que le rêve propose. A la suite, quelques jours plus tard :  « je vois une voyante tsigane. C’est comme si elle était médium et me dit (je sais alors que c’est ma mère qui parle) « je vous aimerais toujours » ». Un mois après : « Je vois ma mère. Elle semble se vider de ses énergies. Je m’approche d’elle. Elle est à l’extérieur, dans un jardin, dans une sorte de chaise longue mais de verre et comme dans une bulle. Un appareil est relié à cette bulle et envoie de façon rythmique une eau plus ou moins rouge foncé qui la baigne, bouillonnante. J’ai le sentiment que cela la lave et l’apaise. L’eau, régulièrement, se siphonne. J’arrête l’appareil et lui prend la main gauche. Elle se réveille, revitalisée. J’ai l’impression qu’il y a eu comme une réplication. Un premier corps est mort mais cette eau régénère un second corps, un double, qui est encore malade mais qui a encore un ou deux ans à vivre. Je repars de ce lieu verdoyant dans une sorte de fusée ». Un mois plus tard « Dans le salon. Mon père, ma mère et une vieille dame que je ne connais pas sont assis. Mon père se lève pour partir. Ma sœur qui arrive essaie de le retenir. Ma mère essaie de lui parler. Je réalise alors que je la vois mais qu’elle est morte. Je vais vers elle et la serre fortement dans mes bras avec tendresse. Puis, tout en réalisant que je suis le seul à la voir et à pouvoir lui parler, je lui demande, comme nous en avions souvent parlé avant sa mort, comment c’est là bas. Sa réponse est assez énigmatique. Elle me fait comprendre que c’est bien mais qu’il y a une sorte de jugement. (ce n’est pas cependant le mot qu’elle emploie). C’est comme une façon aiguë de voir sa vie et ses comportements, de rencontrer son ombre. Je vois un carnet de notes où elle a écrit quelques lignes. La phrase « extraordinaire  vigilance » revient ». Pour note, un an après le décès de sa femme, le père de Mr U se remariait à 86 ans avec une dame de 78 ans. Enfin, un an après : « Je vois ma mère sur une belle plage ensoleillée. Elle est en attente de passage, celui-ci se manifestant par la construction d’un navire qui va lui permettre d’atteindre l’autre rive, depuis laquelle des berbères viennent lui rendre visite de temps en temps ».   

 

-          Rêve de monsieur C. «Je suis debout avec un groupe de personnes. Je vois, assise sur un banc et immobile, S., morte depuis deux à trois ans. Je sais que c’est elle bien qu’elle n’aie pas tout à fait le même visage que de son vivant. Elle me dit que je l’ai éveillée de son sommeil. Je m’approche d’elle, lui prend le visage, et par trois fois je lui dis : éveille toi, éveille toi, éveille toi. Puis elle se lève de son banc et suit le groupe ». 

 

-          « Je vois P. sur son lit. Je sais qu’il est mort voici deux jours mais je le vois vivant sur son lit. Il me dit qu’il souffre beaucoup de sa jambe gauche, qu’il me montre d’ailleurs levée à angle droit pour me signifier que cela le calme. Je lui dis qu’il est mort et je lui suggère de lâcher, d’abandonner son corps en sortant par la tête. Je pousse un cri strident et j’effectue moi-même le mouvement pour lui montrer comment faire». Dans la réalité physique, monsieur K., qui fait ce rêve, n’a pas pu voir son ami P. depuis plusieurs mois. Apprenant sa mort, il s’était rendu à son domicile pour un dernier adieu, la veille, sans pouvoir particulièrement échanger avec la famille lors de cette veillée. Ce n’est qu’à posteriori de ce rêve qu’il demande à ses proches les conditions de vie de son ami dans les dernières semaines de son existence. Les douleurs du membre inférieur gauche lui sont confirmées comme représentant la gène la plus grande.  Trois ans plus tard il fait le rêve suivant « Je vois P. mort voici presque trois ans qui est ressuscité. Il s’avance vers ma maison. Nous parlons sur le chemin. Il me montre un trou dans la terre. Puis une jeune fille, elle aussi ressuscitée, s’approche de moi. Elle a environ trente ans, belle et brune. Elle est morte en juin. Je la prends dans mes bras, ressentant l’étrangeté de serrer un corps qui était mort et qui redevient vivant. Elle me serre également dans ses bras. Je la sens encore faible. Nous nous dirigeons vers la maison ».

 

-          Madame B., quelques mois après la mort de son mari auquel elle était très attachée : « Je vois ma grand-mère morte voici bien longtemps. Elle suit le cortège funèbre de mon mari dans l’église. Elle dépasse, sans rien dire, le cercueil et disparaît dans la nef de l’église ». Suit un second rêve deux ans plus tard : « Je vois mon mari à l’entrée d’un cinéma, côté intérieur derrière une grille, tandis que je me trouve du côté de la rue. Derrière moi, J-P, le fils d’une amie, mort il y a quelques années dans un accident de circulation. Mon mari me sourit affectueusement puis il me dit que nous devons nous séparer et, en me disant au revoir, il baisse le rideau métallique du cinéma ». Enfin un troisième rêve termine la série, trois ans plus tard «  Je vois mon mari comme je l’ai connu quand il était jeune homme. Mais il a un corps tout doré. Il est comme dans sa vie, mécanicien, la main sur la poignée d’une voiture, également dorée. Il y a de grandes fleurs derrière lui et tout autour. Il me fait un signe de la main avec un grand sourire ».

 

-          Monsieur P. : « Je suis dans une pièce à côté de mon parrain, F., mort voici quelques mois. Il est à ma gauche, plus jeune, environ 35 ans, et dans un corps lumineux et doré. Je peux le toucher, mais en même temps il prend ma main qui traverse son corps. Derrière lui je vois un autre homme que j’identifie immédiatement comme étant R., son frère, mort il y a très longtemps et que je n’ai jamais connu. Mais tout en sachant que c’est bien lui, il ne ressemble pas aux photographies que j’ai vues de lui ».

 

-          Monsieur A., se référant à la mort de l’un de ses amis, M. C., évoque tout d’abord un rêve prémonitoire de sa mort, six mois auparavant : « J’assiste à la réunion d’un groupe de recherche où chacun fait part de ses travaux. Plusieurs personnes connues sont là mais je cherche M. C. dans le groupe et je ne le vois pas ». Quelques jours après sa mort, il évoque un second rêve « Dans la cuisine de ma maison. Je suis attablé avec M.C. qui est plus jeune que je ne l’ai connu, la cinquantaine, avec un visage légèrement différent : yeux bleus très perçants et surtout, détail étonnant, des cheveux alors que je le connaissais chauve. Il me dit qu’il est inutile de continuer à prier pour lui mais que je peux continuer à lui écrire à la même adresse. Supposant que j’enverrai des fleurs pour son décès, il a lui-même demandé à me faire parvenir une rose rouge. Je lui dis être étonné qu’il ait un fils dont il ne m’avait jamais parlé. Il me répond qu’il est le fruit d’un ancien mariage mais que cela n’a pas beaucoup d’importance pour lui. Puis nous nous mettons à danser ensemble, mais en lévitation, nos pieds ne touchant pas le sol, tournant dans le sens dextrogyre ».

 

-          Monsieur T., ayant bien connu Graf Durckheim, mort une quinzaine d’années avant, fait ce songe : « Je suis dans une bibliothèque ou une librairie assez lumineuse. Je ne sais trop comment (panneau, conversation ?), j’apprends que Graf Durckheim est à l’étage. Sans m’être fait inviter, je monte quatre à quatre les escaliers de forme spirale, au fond à droite, pour me retrouver en sens inverse au dessus. La salle est lumineuse, aérée, avec quelques personnes dont un homme d’âge moyen qui s’avance vers moi. Je lui donne mon nom, disant que j’ai bien connu Graf Durckheim. Mais il me dit lui-même me reconnaître, pour m’avoir rencontré au préalable, et me dirige directement vers Graf Durckheim. Celui-ci est en train de parler à une femme. Je vais vers lui, nous nous prenons les mains. Il est assis au sol et je fais le constat de la souplesse de mes genoux car je peux m’asseoir  sur les talons sans effort. Je sens ses mains. Son visage est un peu différent de celui que j’ai connu. Il a de longs cheveux blancs. Je m’excuse auprès de lui pour ne pas être venu plus tôt car je le pensais mort. Il me répond qu’il n’est plus mort mais immortel ». 

 

Suivent, pour terminer, deux songes traitant de la mort à contenu symbolique :

 

-          Monsieur R. : « Une vieille dame chinoise. Elle me parle de la rencontre du Néant, du Rien, qui n’est rien d’autre que la suppression de la mort, a-mor. Elle s’éloigne alors comme pour en témoigner et va dans la pièce d’à côté. Je dois ouvrir la porte et regarder en face, ce que je fais. Mais en ouvrant la porte, c’est comme si j’assistais à la scène de l’extérieur : je me vois ouvrir, mais je ne vois pas ce que je suis supposer rencontrer de l’autre côté, comme si je restais à l’extérieur ».

 

-          Monsieur I., « Je suis en compagnie d’un cavalier noir qui est la mort. Il semble qu’elle retourne chez elle. Je l’accompagne, moi-même sur un cheval blanc. Nous arrivons près d’un grand mur d’enceinte. Des gardiens, comme des fumées blanchâtres, sont là. Un chef vérifie que le cavalier noir est bien mort en soulevant ses vêtements : en dessous, rien, le vide, et pourtant la présence. C’est comme si le cavalier était bien mort, puisqu’il n’y a rien, et pourtant vivant. Seul son vêtement lui donne forme, donne forme au vide. Le cavalier, ainsi, m’enseigne ce qu’est la mort ! Alors, il traverse la porte de l’enceinte tandis que je reste de mon côté».

 

 

Subjectivité et niveaux de réalité

 

Adam, où es-tu ? (Genèse, III, 10)

 

Notre objectif, à la suite de ces témoignages oniriques, ne va pas se déployer dans la direction d’une quelconque interprétation. Nous laissons au lecteur la liberté de ses possibles réflexions à ce sujet. Il apparaît cependant, si l’on s’en tient à la stricte phénoménologie des rêves, que la proposition transdisciplinaire, stipulant l’existence de différents niveaux de réalité, se doive d’être soulevée en ce domaine. Il semble en effet que l’on puisse mourir plusieurs fois, que ruptures et mutations propres à la mort existentielle se renouvellent en d’autres niveaux de réalité. Il s’avère aussi que certaines prémonitions sur la mort d’un proche soient parfois réalité vérifiable, comme est troublant le constat d’un certain nombre de faits, rapportés par les rêves et que le rêveur ignore, susceptibles de se vérifier ensuite. Enfin, l’hypothèse classique du refoulement, consistant à dire que l’on voit un mort parce que son décès est refusé  - le « prolongement du désir » chez Freud[1] -  nous apparaît  trop limitative. Ce type d’approche rend en effet mal compte du contenu de songes tel que, par exemple, celui de la jeune femme morte en couches, son père sachant en effet très bien qu’elle a accouché après sa mort d’un enfant vivant alors même que le rêve, postérieurement, fait état de cette même jeune femme encore enceinte et affirmant son intention d’accoucher. Certes, l’on pourrait dire que le père, traumatisé par le décès, aimerait un retour à un moment antérieur en lequel le bonheur était encore de mise. Mais une autre interprétation pourrait autant considérer que la jeune femme, morte en couches, n’a pas, dans son vécu subjectif propre, accouché, ce dont elle porte témoignage dans le rêve (qui manifeste alors un autre niveau de réalité que celui de la vie physique) en l’affirmant à son père.

Par les témoignages oniriques qui concernent la mort se pose donc, plus encore sans doute que dans les autres rêves, la question du statut de la vision, de son objet, de son sujet, de sa topologie. S’agit-il de fantasmagories, de refoulements ou de manifestations liées à une autre réalité, plus subtile ? Et dans cette hypothèse, qu’est ce qui se dit ? Qui parle ? Sur quel lieu de soi, sur quel niveau de réalité le rêve se situe-t-il ?

Il apparaît intéressant, pour préciser notre questionnement, de référer à un texte culturellement fondateur de notre relation à la mort, celui de l’épisode biblique de la tentation qui introduit de façon contradictoire ce mot par l’intermédiaire d’un discours  entre Dieu et le Serpent (Genèse, III). Deux Arbres réfèrent symboliquement à cette opposition essentielle, l’Arbre de Vie et l’Arbre de la Connaissance duelle du bien et du mal. Le premier distribue les fruits de vie dont l’esprit de Dieu est le source. A l’Un ( à la tri-unité, voire à la bi-unité Adam/Eve comme « une seule chair », Genèse, II, 24) origine de toute vie s’oppose la dualité serpentine dont la langue, bifide, et la peau, qui mue un certain nombre de fois, affirment les valeurs chthoniennes et mortelles opposées au vertige divin. Dans l’épisode, les verbes manger et mourir deviennent les opérateurs du passage conduisant l’Adam à un nouveau statut ontologique l’appelant à s’engager dans le devenir des changements d’états, de conscience et de connaissance de soi. « Mourir » en effet, dans le texte, est synonyme de « muter », sens de la racine hébraïque « mout », (Mem, Vav, Tav) et renvoie d’ailleurs à la racine grecque « méta » affirmant identiquement l’idée d’un « passage au-delà », d’un « changement ».

         Si connaître est mourir, le processus cognitif, lié à un certain nombre de mutations successives, postule, par le symbole du Serpent, la nécessité de plusieurs « peaux », de différents niveaux d’expérimentation du sujet. Cette multiplicité questionne donc en premier les lieux du regard ou de la parole, indissociables de tout acte de connaissance et imposant de se situer. En ce sens, M. Buber (1995) ou J.-P. Miraux (1996) appuient la dynamique de dévoilement du parcours de vie (auto-connaissance) et les impératifs de transformation (les « morts ») de la personne dans l’interrogation divine laquelle demande, dans la Genèse, après qu’Adam et Eve eurent goûté du fruit de l’Arbre du Savoir, « Adam, où es-tu ? ». Associé à l’ouverture des yeux et au désir de connaître, cet épisode se complète par la prise de conscience d’Adam qui se reconnais nu et qui tente de se cacher du regard divin (Genèse, III, 10-11).

         Comme Dieu interrogeant Adam, le quêteur « auto-chtone », celui qui aspire à se départir de son enfermement terrestre, se trouve face à une énigme abrupte : toi qui te demandes qui es-tu, qui tentes de te connaître toi-même, en premier lieu, où te situes-tu en toi-même ? Puisque ici, « où ? » prend valeur de « qui ? ».

         Il importe donc, pour répondre à la question du sujet, de le localiser. Si, après l’épisode de la tentation, Dieu pousse Adam à s’interroger sur son être, sur l’essence de sa Personne (Genèse III, 9), c’est qu’après sa transgression Adam a perdu un lieu, une topologie édénique, un contact possible à l’Arbre de Vie pour se retrouver dans le monde de la corporalité physique et de la mort (la « nudité », en hébreu, suggérant l’éveil d’un « moi-personne » et la feuille de figuier, cousue en ceinture, la puissance séminale devenue végétative – genèse, III, 7-8). Dès lors revêtu d’un « quoi », d’un vêtement de peau qui, à présent et dans ce nouveau lieu, le détermine ontologiquement en l’identifiant à sa nouvelle nature physique mortelle, Adam perd le lieu de la vision édénique pour acquérir celui de la vision existentielle.

         La quête adamique, dès lors engagée, explicite l’intégration identitaire par le cheminement cognitif. Deux lieux, au moins, sont donc indispensables pour l’appréhender dans sa plénitude. L’un ressort de l’univers extérieur, l’autre appartient à l’univers intérieur à la condition de retrouver le chemin du voir et de la vie qui se cachent sous l’apparence phénoménale des choses. La quête identitaire du sujet serait alors ce qui lui apparaît au fur et à mesure de la recherche d’une unité perdue qui relirait en les intégrant deux aspects, apparent et caché, duel et non-duel de la personne. Deux statuts ontologiques autant qu’épistémologiques président donc à l’humain selon qu’on le situe en tant qu’objet de connaissance ou en tant que sujet vivant. En parallèle la connaissance, séparée par la transgression et la mortalité de la vie, possède en son cœur une possible délivrance par unification, c’est au moins ce qu’affirme le mythe quand le Serpent énonce notre aptitude à devenir « comme Dieu » (Genèse, III, 5). Il s’agit alors de connaître, paradoxalement, l’Un par l’intégration non-duelle de notre double nature, cette création d’un « inter-monde imaginal », pour reprendre la belle expression d’H. Corbin, équivalant à l’inscription d’un cheminement dont l’enjeu cognitif le plus fondamental consiste à briser les voiles de la mort (« non, vous ne mourrez point, Dieu sait, en effet, que le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et  que vous serez comme Dieu, connaissant le bien et le mal »). Il est donc un niveau d’ouverture des yeux à la réalité physique et duelle, lié à la mort, qui s’oppose à un autre niveau d’ouverture des yeux, de l’ordre de la non-dualité, de l’auto connaissance, de l’accès à un inter-monde imaginal et vital. Si, en ce processus, différents niveaux de soi coexistent, leurs distinctions et intégrations supposent à leur tour une gnoséologie faite de ruptures et de relations (en particulier d’ordre épistémologique) inscrivant des réalités différentes        (sans quoi il n’y aurait point de distinction). Le chemin sinueux de notre enquête affirme donc la reconnaissance d’impératifs de mutations, de morts et de renaissances, celles-ci, par modification progressive des structures relationnelles entre le « Même » et « l’Autre », organisant et ordonnançant nos rapports au monde, aux autres et à nous-mêmes (alter Ego) .

         La traversée vers l’autre rive de soi se construit ainsi par mise en synchronie de deux processus distincts. L’un réside dans la traversée des niveaux de réalité considérés comme ruptures et obstacles qui résistent et qui s’opposent (option duelle). L’autre impose d’expérimenter la posture inhérente aux  ponts qui réunissent entre eux les niveaux de réalité différents (option non-duelle). Cette dernière opération ressort de la relation, de l’entre-deux, du tiers inclus, c’est à dire d’une épistémologie de l’effacement formel et de la transparence subjective et non d’une épistémologie de la réduction déterministe et de la résistance d’objet. L’ensemble du processus, formel et informel, séparant/reliant l’objet et le sujet, permet de faire retour à l’origine de soi.

Les problèmes de la relation de l’être et de la forme, des transformations successives liées à cette interaction supposent ainsi de s’introduire dans le paradoxe de l’articulation contradictoire entre principe formel, moule de l’apparence, configurant transitoirement la contingence comme traces, et réalité informelle de l’être dont l’insaisissabilité d’essence transcende nécessairement toute forme. Nous rejoignons ici C. Jambet (2003) qui, commentant Sohravardî, considère que la forme est substance lumineuse tandis que la matière est substance opaque, barzakh[2]. Il est donc un jeu, tant dialectique que contradictoire, entre formel et informel et un incessant passage entre l’un et l’autre impliquant au passage les concepts d’information  et de transformation. L’informel dans ce contexte, comme abstraction réfutant les représentations classables et reconnaissables, devient alors le niveau de réalité sans doute le plus apte à favoriser une expérimentation par implication, certes voilée, mais « simple » du sujet.

Dans le cadre plus particulier de  la phénoménologie des rêves, la forme renvoie à la narration du vécu onirique. Elle interroge sur ce que l’on veut conserver, ce qui est considéré comme signifiant  et dont elle constitue le récit figuré par les visions. Les images offertes, en donnant sens au récit, deviennent autant icônes visibles qu’opérateurs de l’absence (M-J. Mondzain, 2004). Elles offrent à reconnaître dans ce que l’on dit et dans ce que l’on voit ce qui constitue ou ce qui destitue la pensée et, plus encore, ce qui signifie l’être ou sa parodie. Dans l’expérience formelle du rêve le récit, comme image, par la vision de « l’autre » offre à découvrir le « Même ». Mais la similitude n’est ni dans le récit ni dans la vision mais à leur horizon, qui suggère ce qui n’est pas montré. L’informel, comme paysage et perspective secrète de la similitude, donne à la dissemblance ses lettres de noblesse en renvoyant à autre chose qu’elle même, le réel insaisissable et à jamais voilé demeurant pourtant, de la sorte, signifié et orienté.

Si la forme correspond au principe d’organisation interne des apparences, l’informel fait écho à cette matrice invisible et à son dépassement ce qui, en quelque domaine que ce soit, pose à la fois d’un côté la question des normes ou des valeurs (biologiques, psychologiques, sociétales, identitaires …) et de l’autre leur transgression, inhérente à leur impératif continuel de dépassement. Si l’enjeu de cette contradiction ressort d’un questionnement éthique, cette dialectique interroge en parallèle la relation entre le régime de l’illusion formelle, témoin d’idolâtrie et de fantasmagories, et celui de la forme « réelle » (l’Imago Dei) considérée comme révélation des traces informelles de la présence et manifestation phénoménologique de l’esprit. Le récit, l’image, le rêve, le symbole deviennent ainsi les signes d’une réalité cachée, ils témoignent d’une dimension informelle dont la réalité nous échappe. L’exploration de la forme, le contenu des rêves présupposent ainsi possiblement d’une part invisible de nature différente, agissante et agente, afin de recomposer l’Unité. La relation entre formel et informel dès lors, à finalité ontologique, se déploie identiquement à celle du multiple et de l’Un, des impératifs personnels et des valeurs universelles. Si la forme (M. Fabre, 1994) répond à la question du (pour)quoi en définissant l’objet, son dynamisme sous-jacent, comme principe informel, sous-tend la question du (pour)qui. Pour l’avoir développé par ailleurs (P. Paul, 2003) ce processus affirme, nous l’avons compris, la réalisation d’un cheminement cognitif, d’un parcours transformateur (Buber, 1995 ) se signifiant en diverses stations construisant les interactions, sur différents niveaux de réalité, entre l’objet et le sujet (P. Paul, 2005). Deux approches, deux méthodes complémentaires officient donc en parallèle, l’une tenant à l’opacité et à la résistance de l’objet (approche scientifique et explicative) et valorisant la rationalité objective et instrumentale, l’autre attestant de  la transparence du sujet (approche herméneutique et compréhensive), de rationalité subjective et narrative. La formation du sujet affirme donc une dimension plus profonde que le savoir classique, fondé aujourd’hui sur un monisme matérialiste contraire à tout jeu dialectique et à toute connaissance « vraie » de l’être. Celle-ci impose en effet diverses phases d’acquisition impliquant un cheminement de l’humain entre transformation formelle et insaisissabilité (informelle) d’essence, la problématique de la mort, physique autant qu’initiatique, devenant sans doute l’indicateur le plus fondamental de ce cheminement (P. Paul, 2003). Si l’on accepte ce processus, le statut de l’ordre formel (logique, sociologique…) se trouve confronté, dans ses marges, à l’imprévu, au chaos, identiquement à la façon dont le canon littéraire confucéen, vecteur de l’ordre social, rencontre le statut de l’extraordinaire (d’inspiration plus taoïste) inversant inopinément le « controuvé » en merveilleux (F. Jullien, 2004). Seul ce type de processus, par construction dialectique, donne stabilité à l’acquis par recherche de conformité, comme le caractère « extraordinaire » de sa déstabilisation donne leur mort aux formes, dynamisant ainsi leur capacité d’essor et leur aptitude de mutation.

Mais en quoi consiste ce caractère « extraordinaire », facteur transversal, transgressif et marginal de transformation ?

L’une de nos pistes de recherche, de longue date, a considéré à affirmer que le statut, tant difforme qu’informe, du « merveilleux » dirige vers l’imaginaire (comme image, simulacre) et le « monde imaginal » (comme imaginatio vera – H. Corbin, 1971 ; 1980) qui interviennent, le plus souvent de façon implicite, dans la formation et la transformation. La Forme, au sens d’Imago dei, de reconnaissance et de processus identitaire, provient dans notre approche de la neutralisation des deux activités contraires que sont le conforme et l’informe, à l’interface des rythmes du dehors et de ceux du dedans. Cette dialectique devient un moyen de travailler la complexité (« tisser ensemble »), la mise en rapport des contradictoires orientant dans la direction d’un troisième élément jaillissant de leur neutralisation (l’Un) comme « Forme identitaire véritable » en quelque sorte « ressuscitée » mais située dans un autre niveau de réalité que celui sur lequel sont impliqués les contraires que sont l’ « objet » et le « sujet ». Entre temps biologique (génétique) et temps social (collectif) le temps personnel (identitaire), toujours vécu au présent, devient la mesure du parcours et du mouvement, c’est à dire du changement. Les nœuds du tissage, comme ligature des étapes du chemin de vie, fixent la Forme imaginale qui, par ce processus, se re-connaît elle-même, cette révélation, en soi, de soi, manifestation théophanique de l’Un, s’engageant donc grâce à la réunion des deux faces, formelle et informelle, duelle et non-duelle, qui la composent.

         Nous rejoignons en ces propos indirectement l’approche phénoménologique et épistémologique de M. Foucault (1966) pour qui l’histoire est à considérer comme le lieu de la reconstruction, et celle de M. Merleau-Ponty (1945) qui considère l’avenir du côté de la source du fleuve bien plus que du côté de l’océan. Car sitôt que le temps se retourne du côté de l’Origine, il unit de façon plus étroite « les mots et les choses », l’intelligible et le sensible.

         Pour reprendre G. Pineau (2001), la construction du sujet est prise dans l’entre-deux abyssal d’un sujet transcendant inaccessible et d’un sujet subordonné socialement. A cette dyade il faut adjoindre le sujet corporellement et génétiquement déterminé, en interaction permanente avec son environnement naturel et dont, pour reprendre E. Morin (1970) dans son introduction de « L’homme et la mort », la complexité biologique accentue le désordre pour y puiser le renouvellement existentiel de son ordre. Mais en parallèle, si le corps est substance, il est aussi forme, présentant un statut ambiguë qu’il faudra comprendre. Si la forme est lumière, il est alors seulement quasi-forme, forme de l’apparence, du semblant. Il résiste à la lumière spirituelle et peut corrompre ce qu’il est incapable de créer (C. Jambet, 2003), le salut consistant, toujours pour le même auteur, à se rapprocher des lumières spirituelles et à se représenter, dans le monde imaginal, que l’on appartient à ces pures lumières. La force de l’imagination peut alors convertir cette semblance en existence effective, l’âme faisant retour à la lumière intelligible : « La délivrance a lieu quand l’âme se connaît elle-même, dans la relation simple à la lumière des lumières, se sait être sa manifestation et son miroir » (C. Jambet, 2003, pp 90-91).

         La question du sujet, sous-jacente à la mort, rencontre donc au total  trois obstacles révélateurs de soi : celui de la « corporalisation » (la mort biologique), celui de la socialisation (la mort psychologique ou seconde mort), celui enfin de la « subjectivation » (la mort spirituelle, la « nuit obscure » au sommet de la montagne cosmique des mystiques interrogeant la question de l’immortalité). Autrement dit, la quête identitaire supposerait de traverser trois zones de résistance différentes avant d’espérer expérimenter la réalité d’un sujet transcendantal, grâce à sa forme imaginale comme lieu où s’incarne l’esprit et où se spiritualise le corps (H. Corbin). La question du lieu, sur différents niveaux de réalité, devient alors la clé de la problématique identitaire et ontologique, la mort, comme thanatologie, affirmant ici la mesure de l'aptitude à ouvrir son territoire intérieur à une dimension plus vaste et plus stable à la fois que celle possédée préalablement. Elle affirme la complexité de l'homme pluriel, de son éclatement, de son possible remembrement, en insistant sur le processus anthropologique de formation qui s'y associe.

Dans la mesure où chaque niveau de réalité (aspect topologique) suppose un type spécifique d’interaction entre résistance de l’objet et de transparence du sujet, l’ « ars morendis », en une succession de phases qui libèrent des différents lieux d’identification et d’identité, rend possible l’émergence du sujet « véritable » par effacement, disparition de toute trace d’immanence, d’obscurité, cette problématique affirmant l’insaisissabilité d’essence de l’être mais aussi sa « saisissabilité » grâce à l’expérience, vécue, des différents mondes qui le manifestent. Tendre vers cette auto-reconnaissance, aux frontières du vide, du rien (le « nuage d’inconnaissance » des mystiques) et du plein, inscrit ce cheminement de dés-identification du sujet dans une problématique de l’apparent et du caché dont la Parole biblique suggère bien le processus. D’où l’importance des nombreux « lâcher-prise » qui favorisent, dans la quotidienneté, une rencontre renouvelée à la mort symbolique comme meilleure façon de vivre. Car la mort nous aide à renouer avec la dialectique de l’exotérique et de l’ésotérique afin que tous les lieux d’identification de la conscience, ceux-là mêmes qui nous permettent d’exister en tant que sujets conscients et pensants, deviennent autant étapes de reconnaissance du cheminement cognitif qu’opportunités de dépassements, d’abstractions, de ruptures et de mutations. Le monde des rêves, en ces domaines, témoigne d’une opportunité cognitive particulièrement opportune pour interpeller une phénoménologie de l’esprit, grâce à la découverte des structures, plus ou moins transcendantes, qui étayent ses fondements.

 

 

Patrick PAUL

           

BIBLIOGRAPHIE :

 

- Buber, M., 1995, Le chemin de l'homme, Rocher.

- Corbin, H., 1971, L’homme de lumière dans le soufisme iranien, Présence.

- Corbin, H., 1980, Temple et contemplation, essais sur l’Islam iranien, Flammarion.

- Fabre, M., 1994, Penser la formation, PUF.

- Foucault, M., 1966, Les mots et les choses-une archéologie des sciences humaines, NRF- Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines ».

- Freud, S., 1967, Interprétation des rêves, PUF.

- Jambet, C., 2003, Le Caché et l’Apparent, L’Herne, coll. « Mythes et religions ».

- Jullien, F., 2004, La Chaîne et la trame, PUF.

- Merleau-Ponty, M., 1945, Phénoménologie de la perception, Gallimard, coll. Tel.

- Miraux, J.-P., 1996, L’autobiographie, écriture de soi et sincérité, Nathan Université, coll. « Lettres ».

-Mondzain, M.-J., 2003, Le commerce des regards, Seuil, coll. »L’ordre philosophique ».

- Morin, E., 1970, L’homme et la mort, Seuil, coll. Points-Essais n° 77, Seuil.

- Paul, P., 2003, Formation du sujet et transdisciplinarité, histoire de vie professionnelle et imaginale, L’Harmattan.

- Paul, P., 2005, « Sujet, autoformation, anthropoformation et niveaux de réalité », in Transdisciplinarité et formation, coordonné par P. Paul et G. Pineau, L’Harmattan, coll. « Interfaces et transdisciplinarité », p. 175-202.

- Pineau, G., « Recherche sur l'autoformation existentielle : des boucles étranges entre auto- et exoréférences », Education Permanente n° 122.



[1] Voir la grande ambiguïté de son interprétation du rêve de l’enfant mort qui secoue par le bras son père endormi en disant « ne vois-tu donc pas que je brûle », ce qui est confirmé par le père au réveil, un cierge étant tombé sur le corps de l’enfant (1967, p. 433).

[2] Voir les analogies de cette énonciation avec la dialectique bien/lumière ; mal/ténèbres dans la tradition biblique.

 

 

Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires n° 19 - Juillet 2007

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