APERCUS SUR LES SCIENCES DE LA MORT

 

 

Dans la culture officielle contemporaine, rares sont les discours satisfaisants sur le phénomène de la mort pour un esprit en quête de vérité. Rien d’autre que la mélancolie de nos poètes s’adonnant, comme un exercice de style, à la consolation ou à l’ode au Néant, ou le recours aux sagesses éternelles. A l’Absurde et au Terrible, on oppose l’épicurisme consensuel et sensualiste du carpe diem. Autant de postures qui relèvent de l’affectivité et laissent nos contemporains dans une totale frustration intellectuelle et spirituelle, sans jamais répondre à l’exigence fondamentale d’unité et de sens qui résident en chaque être humain. Force est  d’établir le constat d’une carence de savoir à la fois métaphysique et anthropologique, qui fait le jeu de peurs irrationnelles entravant l’évolution d’une conscience collective crispée dans le déni ou le délire. Plus regrettable encore, la mort  fait l’objet d’un véritable tabou : le mot lui-même heurte les sensibilités, au point qu’on lui préfère le terme juridique de décès. Plus personne ne meurt, tout le monde décède ! Déni bien révélateur.  Car ce que l’on cache terrifie. On craint, autant pour les enfants que pour les adultes infantilisés, tout contact avec les personnes agonisantes ou le corps défunt. Pire, on les expédie  à l’incinération sans respecter la loi psychagogique des trois jours. Plus on porte attention à notre première naissance au monde, plus on néglige notre naissance, symétrique, à l’autre monde.

Toute forme d’éducation spirituelle - qu’elle soit officielle ou privée - est proscrite, jugée  inconvenante, comme ces doctrines spirituelles menacées par l’œil inquisiteur des chasseurs de sectes. Domine la posture critique de l’historien ou du sociologue. La réflexion philosophique, plus préoccupée d’épistémologie et de logique, a délaissé le questionnement métaphysique, le concept d’âme est devenu obsolète et les corpus les plus inspirés font l’objet de lectures tendancieuses : Platon l’initié est sauvé par Socrate, Plotin le mystique par la déclinaison logique de l’être, Leibniz et sa théodicée par sa mathesis universalis.

S’imposent, en revanche, le culte esthétique du néant ou ces morales existentielles de l’absurde qui développent - pour la première fois peut-être dans l’histoire de l’humanité - une paradoxale croyance dans le néant post mortem et ne voient que fabulations mythologiques dans les représentations du voyage psychique de l’âme après la mort. L’intelligence, on le sait, peine à penser le néant ou  à imaginer le vide, inévitablement perçu comme l’absence de quelque chose. Dès qu’un homme s’emploie sérieusement à explorer les couches profondes de sa psyché, il ne conçoit son propre anéantissement que sous le mode d’une immersion dans un univers englobant ou d’une adhésion à quelque Grand Autre. Notre for intérieur imagine plus aisément l’être que le rien, celui-ci s’offrant d’ailleurs dans nos langues comme une commodité de langage pour l’esprit égaré (qu’on se souvienne de l’étymologie exemplaire de rien, dérivé de res, chose). Impossible, d’autre part, de s’efforcer de penser le néant sans être saisi par le vertige mental de l’infini potentiel, ce mauvais infini à jamais irréalisé et qui nourrit les spectres et les apories sophistiques dont l’histoire de la philosophie a dressé un inventaire que l’idéologie matérialiste ambiante, fondée sur les seules données phénoménales, ne peut qu’alimenter. On l’a souvent remarqué, la connaissance matérialiste manque la vie, son irréductible événement, pour ne rencontrer jamais qu’un cadavre. Aristote l’assurait déjà : un animal mort n’est plus un animal.

Comment le démon du doute ne gagnerait-il pas celui qui jamais ne touche à l’objet de son questionnement ? Mais si la mort du sceptique, comme le notait Malraux[1], est plus douloureuse que celle du croyant, n’est-ce pas précisément parce qu’elle le laisse moins dans l’ignorance que devant une absence ? Pour la pensée qui ne s’appuie que sur une ontologie réductrice, la mort est simplement irréelle et, non moins que la vie, insaisissable. Ici s’arrête l’enseignement classique de la philosophie. Mais ici commence, en revanche, une autre forme de connaissance dont la révélation, pour n’être dans son évidence foudroyante donnée qu’à l’occasion d’états très critiques, peut être approchée par quiconque se met simplement à l’écoute de l’exigence métaphysique qui l’habite. Exigence à quoi toute une tradition de sagesses philosophiques dans l’Antiquité préconisait de satisfaire, par la pratique d’exercices spirituels que l’on résume souvent – et significativement –  à celui d’« apprendre à mourir ».

 

La mort comme expérience métaphysique par excellence

 

« Que philosopher c’est apprendre à mourir » : il serait temps d’envisager la vérité qui se voile sous cette formule trop classique. Comment peut-on en effet s’initier à ce qui ruine tout savoir, apprendre à ne plus apprendre ? La question est absurde, sauf à considérer ce qu’une authentique métaphysique nous enseigne : il n’est qu’une connaissance définitive, celle qui « soumet le vouloir vivre du corps aux exigences supérieures de la pensée. »[2] Pierre Hadot a fortement insisté sur le caractère d’expérience  d’une telle exigence : connaître, c’est devenir l’objet de sa quête, sacrifier la relativité de son moi à cet inconditionné qui nous tient, et qui a nom l’Un, le Tout Possible, le Bien, le non manifesté au-delà de l’être lui-même.

Une parabole de Jean d’Encausse énonce lumineusement le caractère proprement initiatique d’une telle quête : « L’homme en quête de vérité peut être dit  un bonhomme de neige parti à la recherche de sa cause fondamentale qui est l’eau. Avant de la connaître, il doit accepter la mort de sa propre forme, sa transformation en flaque d’eau. Il est bien certain qu’entre le bonhomme disparu et la flaque apparue de sa disparition, entre l’homme et sa cause première, aucun dialogue ne peut s’engager. » [3]  Le grand perdant, c’est le sujet ordinaire sacrifié à un mode plus essentiel : rien ne se perd, tout se transforme, mais il n’y a plus personne pour le constater. Seule cette transmutation peut conduire à la véritable mort, la grande, destructrice de l’identification aux formes éphémères de vie : « la  grande mort est l’unique initiatrice parce qu’elle seule détruit jusque dans leurs racines ces apparitions et ces catégories, alors que la petite mort les transforme en d’autres états qui, fussent-ils célestes, sont encore des apparitions de l’ignorance. Il est donc bien clair qu’aucune mort n’apporte l’initiation à l’être qu’elle tue. »[4] Ce texte met en évidence le croisement de deux ordres de réalité : celui de la conscience, une, verticale, illuminative, perçue selon l’infinité des degrés d’éveil, l’autre, cosmique et horizontale, génératrice de l’infinité des états de l’être. La « petite mort » physique ne peut nous initier, selon d’Encausse, qu’à l’ordre horizontal de la multitude infinie des espaces cosmiques, sans nous en délivrer. Seule l’intelligence supérieure, métaphysique, est capable de nous ancrer dans l’unité de la conscience salvatrice.

Sur le fond, nous ne pouvons que lui donner raison. Toutefois Jean d’Encausse néglige ou nie la possibilité d’expériences transformantes et initiatiques, causées par de graves affections du corps physique ou une altération temporaire des perceptions et qui constituent autant de conditions nécessaires, quoiqu’insuffisantes, à une vision intérieure renouvelée. C’était cette « petite mort » que faisaient vivre à leurs adeptes les mystères antiques ou les rites de passage des sociétés traditionnelles. Elles favorisaient un abandon momentané de la forme extérieure de la personnalité, pour vivre en conscience sa part obscure : l’initié, au sens étymologique, c’est celui qui pénètre à l’intérieur de lui-même. Mais en dehors des cadres rituels, le même phénomène de mort à la part vitale de leur être s’observe chez nombre de spirituels authentiques. Comme si une dégradation d’énergie physique était naturellement compensée par une surabondance d’énergie psychique et spirituelle, et qu’une loi des vases communicants commandait de s’éteindre à un plan pour naître à  l’autre. Je pense au cas célèbre de Marthe Robin, perdue dès sa jeunesse à la vie ordinaire, à la suite d’une étrange maladie dégénératrice, paralytique et « inédique », et cependant animée d’une extraordinaire vitalité spirituelle jusqu’à un âge très avancé. Souvenons-nous que chez les mystiques chrétiens pour qui, ainsi que l’affirme Fénelon, « l’œuvre de Dieu est une œuvre de mort et non pas de vie », le corps mortifié ou malade est un agent de conversion.

Mais nous sommes aujourd’hui à tel point devenus étrangers à cette idée de mort spirituelle qu’elle se trouve reléguée dans le domaine de la pathologie mentale. Les plus grands mystiques de notre histoire, s’ils étaient nos contemporains, seraient suivis par un psychothérapeute et, du coup, totalement incompris. Aussi, assistons-nous aujourd’hui à un autre type d’ouverture spirituelle, que l’on pourrait dire sauvage, et qui conduit l’individu aux frontières de la mort.

 

Une  possibilité d’expérimentation

 

Depuis quelques décennies, on observe dans le milieu médical et hospitalier  une vague d’initiations spontanées d’un nouveau genre. Grâce aux techniques de réanimation, beaucoup reviennent d’une mort clinique, et le témoignage de ces rescapés inflige un démenti aux certitudes de Jean d’Encausse : le coma joue dans bien des cas un rôle initiatique responsable d’une authentique metanoia et confirme les enseignements traditionnels sur la vie posthume. Mais en particulier, tous évoquent l’émergence d’un mode de connaissance supérieure et d’un champ mental libéré, vecteur d’un sentiment d’omniscience s’accompagnant de la certitude d’avoir touché la « vérité » ; une vérité opérative qui modifie radicalement, à leur retour, la vision qu’ils ont de leur existence. Il s’opère, à la faveur de cette expérience, une sorte d’éveil spontané à l’essence unitaire de leur être dont ils gardent en mémoire le caractère d’évidence. René Daumal, dans son célèbre « Souvenir déterminant », a fait le récit très singulier d’un coma volontairement provoqué à titre expérimental avec du tétrachlorure de carbone. Très jeune déjà, il était hanté par une exigence de vérité qui le poussait à vivre des états limites, témoignant par ailleurs d’un questionnement à l’œuvre chez tous les êtres humains mais vite étouffé par une nécessaire illusion vitale. Les enfants ne posent-ils pas en effet  la question : où allons-nous lorsque nous mourons ?  Ecoutons  Daumal raconter comment, un jour, il décida d’affronter le problème de la mort elle-même en plongeant son corps dans un état aussi voisin que possible de la mort physiologique. Expérience terrible et d’une précision inouïe :

« Tout ce qui dans mon état ordinaire était pour moi le monde, était toujours là, mais comme si brusquement on l’avait vidé de sa substance [...]  J’étais entré dans un autre monde intensément plus réel [...]  A ce moment, c’est la certitude. J’ai la certitude de l’existence d’un au-delà ou d’une autre sorte de connaissance [...]  Je connaissais directement [...] Il est important de répéter que dans ce nouvel état, je percevais et comprenais très bien l’état ordinaire, celui-ci étant contenu dans celui-là comme la veille comprend les rêves et non inversement [...]  Je pensais cela sans mots et en accompagnement d’une pensée supérieure qui me traversait [...]  Par rapport à notre pensée ordinaire, cette certitude est un degré supérieur de signification. »

Nos catégories perceptives habituelles deviennent caduques dans ce nouvel état mental :

«  Un son accompagnait le mouvement lumineux et je m’apercevais soudain que c’était moi qui produisait ce son : j’étais presque ce son lui-même, j’entretenais mon existence en émettant ce son [...] L’espace où avaient lieu les représentations n’était pas euclidien mais ce que les mathématiciens appellent un espace courbe [...] Sous le rapport du temps, je dois parler d’une répétition indéfinie. Cela que je vois, je l’ai toujours vu, je le verrai toujours, encore et encore, tout recommence identiquement à chaque instant [...] J’en ai assez dit pour que l’on comprenne que la certitude dont je parle est à la fois mathématique, expérimentale et émotionnelle. » [5]

De tous ces expérimentateurs, pas un seul qui ne soit persuadé d’avoir entrevu l’au-delà et d’en avoir percé le mystère. Mais quel crédit accorder à une telle approche ? Que devons-nous en conclure, nous qui sommes nombreux à n’avoir jamais reçu l’« initiation » ? Peuvent-ils nous instruire ? La lumière qu’ils ont reçue est-elle communicable, à défaut d’être transmissible ?  Cette vérité qu’ils attribuent à une révélation divine émane d’un mode de perception où s’abolissent les catégories de la conscience ordinaire. Cette réalité s’impose à eux de manière directe, immédiate et globale, comme si des voiles s’étaient dissipés à la faveur de ce nouvel état. Les révélations transmises par les grands textes sacrés ne procéderaient-elles pas d’une élévation analogue de la conscience, de la part de prophètes visionnaires – ceux que les Indiens nomment siddhis (sages voyants), lesquels seraient à l’origine de la doctrine védantique ?

Aussi, serait-il  judicieux de convertir notre regard sur ces phénomènes et de substituer au doute la confiance. Ne participons-nous pas à ces expériences sur le mode empathique, lequel, loin  de s’accompagner d’une abdication de l’intelligence, opère au contraire une ouverture de l’esprit ? Un texte sacré ne livre son contenu essentiel qu’au lecteur ayant fait acte d’adhésion, et  investi de la sorte d’une plus haute puissance de pénétration et d’intuition, ainsi que tout le courant philosophique de l’herméneutique nous l’a appris.   

 

La mort comme réalisation du projet vital

 

Impossible d’évoquer le temps de mourir sans que surgisse donc la question du sens et des fins ultimes. Les esprits ne se pacifient que lorsqu’ils réalisent l’unité profonde des événements, en apparence fortuits, qui forment la trame énigmatique de leur destinée. La parenthèse inutile que pouvait leur sembler leur vie ne leur paraît plus superflue, mais aussi nécessaire et unique que l’épanouissement d’une fleur. J’ai personnellement observé, chez des êtres anxieux, combien la conscientisation du sens était rassérénante et fortifiante. Mais distinguons le sens compris comme projet inconscient de l’âme ou du soi, de celui que saisit la personnalité volontaire. Certes, il ne faut point négliger la question du sens collectif et générique, ouvrant une perspective à notre itinéraire personnel, mais également  capable d’en occulter l’enjeu particulier.  Car il importe de rejoindre le plus intime de soi-même pour acquérir la juste vision de la totalité, et de rencontrer notre singularité pour nous inscrire harmonieusement dans la trame universelle. L’individu a pour tâche essentielle de discerner le rôle spécifique qui lui incombe et de l’assumer pleinement, sans céder à la tentation de modèles plus nobles ou plus gratifiants pour sa persona. En effet, au cours de son cheminement existentiel, il réalise bien souvent, à l’encontre de la volonté déclarée de sa personnalité extérieure, les vœux secrets d’une âme qui s’est incarnée avec une tâche précise pour son évolution. Affirmation aventureuse, mais relevant justement de cette connaissance d’adhésion qu’enseigne l’approche herméneutique évoquée plus haut et qu’il serait presque malhonnête d’écarter quand elle est à ce point inscrite au cœur de tant de traditions, et confirmée par les expérimentateurs de N.D.E. revenus porteurs de la révélation de leur  « mission de vie ».

Ainsi, chacun d’entre nous  manifeste dans l’espace sa forme temporelle dont la signature astrale et par conséquent génétique[6] nous révèle la trame lorsqu’elle est décodée. Si nous n’en prenons pas acte au début de notre existence, alors que nous sommes encore trop lestés du fardeau de l’éducation et du milieu social, les circonstances de la vie nous y conduisent peu à peu infailliblement  et malgré nous. Serait-ce donc la part de notre destin ? Je dirais plutôt de notre destination.

Un point très précis du zodiaque nous en indique la substance. Les astrologues le nomment nœud lunaire, ou, plus poétiquement, Tête du Dragon. Voilà des années que je pratique ce décryptage symbolique qui s’avère étonnamment pertinent, en permettant à la personne de jouer sa partition de manière plus juste et de mieux intégrer son vécu dans une perspective spirituelle. Dès lors, elle n’est plus le jouet d’une obscure fatalité mais la collaboratrice avisée d’une œuvre cosmique. La mort intervient lorsque la tâche est accomplie et que la forme temporelle est parachevée. Les forces vitales s’affaiblissent, comme si elles répondaient à l’épuisement naturel d’un programme dont l’âme a l’intelligence. Nous avons tous en mémoire des exemples de personnes qui s’éteignent lorsqu’elles n’ont plus aucune raison de mobiliser leur force dans une action qui leur tient à cœur. L’ennui devient, au sens premier, mortifère. Ernst Jünger, à 102 ans, non sans humour confiait à Christian Bourgois : «  Les cent premières années tout se passe bien, mais ensuite, on commence à s’ennuyer. »

Je peux témoigner personnellement du cas de la compagne de Cioran. Après la mort de celui-ci, elle se mit à transcrire à la machine les 1000 pages de ses cahiers inédits qu’elle venait de découvrir. Enorme tâche s’il en fût ! Elle redoutait par-dessus tout, et le répétait à son entourage, de ne pouvoir la mener à bien. Dès que le manuscrit fut remis à l’éditeur, elle disparut d’une façon aussi accidentelle qu’étrange. Son rôle était achevé. D’autres, en revanche, parviennent à repousser l’échéance afin de conduire à son terme leur projet. Gitta Mallasz, l’auteur du Dialogues avec l’Ange, quelques années avant de succomber, subit une première crise cardiaque qui aurait dû l’emporter si, dans un sursaut de sa conscience vigilante, elle n’avait pris la ferme décision de réagir et de survivre pour veiller à la diffusion d’un enseignement qu’elle estimait alors inachevé. C’est ce qu’elle confia à son ami Bernard Montaud [7]

Autant d’exemples attestant de la réelle liberté de l’âme, alors qu’on la croit soumise au déterminisme biologique. Affranchissement spirituel que l’astrologue peut confirmer puisqu’il lui est impossible de prédire de manière absolue la date du décès, malgré la présence de significateurs « anérètes » (porteurs de mort) et de dissonances importantes qui ont pour effet de bloquer la circulation énergétique et, dans les cas les plus fréquents, d’asphyxier le système vital. Mais la résistance intérieure est imprédictible et, de plus, on ignore à quel niveau de l’être – physique, psychique ou spirituel – va s’opérer la rupture. Dans certains cas, on observe une simple mort symbolique. On a coutume de rapporter que les plus hautes figures spirituelles d’êtres dits « réalisés », ayant traversé la grande mort qu’évoque Jean d’Encausse, transcendent leur ciel astral et n’en subissent plus les effets pervers, au point même de maîtriser les conditions de leur désincarnation. Je me contenterai, pour ma part, de l’exemple, non d’un maître ou d’un saint, mais d’un poète au destin exceptionnel, Joë Bousquet. Engagé volontaire dans la Grande guerre, il reçut une blessure mortelle dont il réchappa miraculeusement mais qui le laissa paralysé à vie. Il décrivit ainsi cet instant : « J’ai senti alors que tout ce qui en moi n’était pas s’évanouissait. » Ce jour là, son thème astral présentait de telles dissonances que peu d’astrologues auraient osé prédire la survie : pas une seule planète capable d’offrir une issue ; blocage total de l’énergie vitale. Il poursuivit pourtant son chemin de vie : « J’ai survécu comme si j’avais blessé la mort » écrit-il. Et ce fut le départ d’une nouvelle existence, plus authentique, et d’une renaissance psychique autant que spirituelle.

 

*

Pour nous résumer, il semblerait qu’une dynamique intérieure régisse l’existence humaine, de sorte que les événements qui nous paraissent fortuits ou révoltants se trouvent justifiés sous un angle de vue plus englobant. Aussi une compréhension plus fine de son destin propre est-elle la voie royale pour traverser, non seulement l’épreuve de la vie, mais également celle de la mort. La vraie réponse à l’injonction du temple de Delphes – se connaître soi-même – consiste en un processus d’intégration conscient des différents niveaux de l’être, cette « individuation », selon la terminologie jungienne, qui implique nécessairement une mort psychologique à la part inessentielle de soi.

Mais avant de s’engager sciemment dans un tel processus, dès lors qu’il n’a pas été imposé par une circonstance accidentelle (comme pour Joë Bousquet) ou par une pathologie (ce « bon usage des maladies » que préconisait Pascal), une propédeutique intellectuelle est indispensable pour inculquer des repères psychiques dont l’absence, si l’on en croit certaines traditions, causerait en l’âme après la mort un grave désarroi. Elle est si souvent négligée aujourd’hui que, parallèlement aux sciences de la vie, il serait bon de réhabiliter d’autres savoirs, symboliques, théologiques, ésotériques, afin de fonder, dans son acception ancienne de sapience, une science de la mort.

 

 Sylvie JAUDEAU



[1] Lazare, Gallimard, 1974.

[2] Exercices spirituels et philosophie antique, Albin Michel, 2002, p. 48.

[3] La philosophie de l’éveil, Vrin, 1978, p. 8

[4] Ibid., p. 92.

[5] Les pouvoirs de la parole,  Gallimard.

[6] La structure planétaire, reflet du ciel au moment de la naissance, est un outil privilégié pour la connaissance de soi. Cette grille géométrisée par l’astrologue est une projection du corps énergétique du sujet. Cette dynamique peut se traduire symboliquement et se décliner à différents niveaux de réalité, physique, vitale, psychique, intellectuelle, etc., mais elle peut tout aussi bien correspondre à la structure génétique. Le macrocosme et le microcosme sont reliés par l’intermédiaire des cellules. Des études faites par le physicien Etienne Guillé montrent que la molécule d’ADN contient les sept métaux attribués jadis par les alchimistes au sept premières planètes. Or ces métaux sont en mesure de recevoir des messages et de les transmettre à la fonction génétique. D’où l’hypothèse d’un code récepteur des influences gravitationnelles et électromagnétiques induites par les planètes. (Voir Etienne Guillé, L’Alchimie de la vie, éditions du Rocher, 1983 et sa collaboration avec l’astrologue Solange de Mailly-Nesle, revue 3e Millénaire, 1982)

[7] Bernard Montaud, le Testament de l’Ange, Albin Michel, 1993.

 

 

Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires n° 19 - Juillet 2007

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