REQUIEM[1]

à Dana Dumitriu

 

 

 

Temps, corps immobile, étendu, blanc boréal

            sur des lambeaux blancs et longs de gaze,

les viscères mis de côté, blancs et d’un rose bleuâtre, bijoux

            vétustes, difformes comme quelques grenades archaïques

    démontées pièce par pièce, comme un ancien mécanisme infernal,

temps immobile, le sang récolté goutte

            à goutte,   dans des éprouvettes, les éprouvettes s’obscurcissent

 

Que je sois là-bas, avec toi, que je passe outre les

lèvres pâles, le sourire fade, les limites.

Outre le mur de brouillard scintillant, en bas, à travers les parois

invisibles et denses, en deçà de la lumière, par-devant ses rideaux

ondoyants, parmi les visions et les démons, les foudres et les étincelles,

un tunnel obscur et orange, un silence assourdissant.

Seule – des films intensément colorés s’écoulant d’un côté

et de l’autre, en arrière et en avant, t’envahissant, te noyant,

te jugeant, au cours d’une longue, incessante seconde.

Tu te reconnais fillette et nouveau-né et lumière aveuglante

et point infini concentré et explosion cosmique et planète

et nouveau-né et fillette et dame,

ah, puis dans un pré vert, où des sphères colorées flottent

parmi de doux arcs-en-ciel  et d’immenses flots de lumière,

lumière aveuglante se rapprochant, qui se rapproche, se rapproche

 

Quelqu’un, mais non, un chat passe doucement par-dessus le rebord de la fenêtre,

            mord dans les mets déposés sur une assiette en verre,

le cerveau, écume de la mer soudainement durcie,

            nuage vaste tombé dans une coquille de noix, bloc de

marbre mou, hypnotisé par un instant unique, incessamment

            répété, cet instant-là, alors, infini cliché

circulaire projeté sous le velours écarlate des paupières,

un œil blanc aveuglé par une foudre insoutenable :

 

Que je voie le sang s’arrêter dans les rivières et les fleuves

et dans l’aurore crépusculaire, trois soleils écarlates s’arrêter dans un unique soleil

            et ma chair se changer en or fumant

                       et la fumée se perdre dans des îlots et des baies,

            Que je voie la brume et la rosée s’arrêter dans l’air, changées en perles,

ne voulant plus descendre sur les vertes feuilles luisantes

            et cette colombe-là recroqueviller ses petites pattes

                       rouges, déployer cent ailes et monter

                                   verticalement, comme un jet, vers les ténèbres

 

Quelqu’un, une femme, lave des ustensiles et des instruments en nickel,

nettoie des plateaux noircis. Je la vois, je vous vois, d’en haut,

d’au-dessus, des alentours, je suis avec vous, je suis en vous, je les entends chuchoter,

elle range les étoffes les fleurs les lumières, je suis avec vous, en vous,

elle murmure, essuyant les taches

 

des rivières et des fleuves arrêtés, leurs miroirs bleus tachés

            de sang, s’effondrant verticalement dans la bouche obscure

de cet instant-là, se purifiant là-bas, là-bas où le temps

            est espace et ne l’est pas   et, des rayonnements en cascades

jaillit l’univers blanc, écumeux, lumineux

            du tréfonds cosmique du corps,

de la pensée, pluie de soleils, myriades de soleils aveuglants,

            points dorés dans l’iris infini et bleu

d’où surgit le monde,   le grand « Oui »    brûlant qui se verse

dans nos paumes,   le non-concret vif et brûlant,

éternellement offert   comme matière nouvelle

            dans la vaste couleur de la paix.

 

Quelqu’un, une ombre peut-être, passe, se heurte par mégarde

à la coupe de sang obscur.

La coupe tombe, se brise

et ne laisse aucune trace par terre.

 

 Magda CARNECI



[1] Traduit du roumain par Linda-Maria Baros.

 

 

 

Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires n° 19 - Juillet 2007

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