REVIE


"Revie" est un mot inventé par Restif de la Bretonne (1734-1806) et qui nous a été suggéré par Michel Camus pour nommer cette nouvelle rubrique, dont l'ambition est de donner une nouvelle vie aux textes des créateurs des différentes époques à la lumière du regard transdisciplinaire. Le très beau texte de Pierre Oster sur Jean Paulhan qui va suivre, écrit en 1969 et publié en 1977 dans Pratique de l'éloge (Éditions de la Baconnière, Neuchâtel, Suisse), met en évidence un aspect surprenant de la pensée de Jean Paulhan. Nous remercions vivement Pierre Oster de nous avoir donné l'autorisation de publier son étude dans notre Bulletin. Nous envisageons de publier dans le prochain numéro un texte sur Paul Valéry.


PIERRE OSTER

" Ici commence mon désespoir d'écrivain "

(Jean Paulhan)


Jean Paulhan considérait avec beaucoup de défiance certains mots. Il en dénonçait l'abus, ou même l'usage. Il y voyait comme un manquement aux règles secrètes, quoique rigoureuses, qui devaient selon lui gouverner les travaux des auteurs. Rien ne semblait au vrai lui convenir que cette simplicité conquise qui permet, qui appelle le retrait, la feinte, la litote, I'antiphrase, la fausse prétérition. Les plaisirs de la correspondance et de l'amitié se payaient avec lui d'une mise à l'écart de tout ce qu'emporte de confus ou de grossier le langage. S'il admettait qu'on se montrât quelquefois présomptueux, il entendait que ce ne fût que par saillies (la bêtise, au demeurant, ayant du bon).

C'est pourquoi nous devons mettre en lumière et scruter l'énigme que nous offre, à la page 406 du tome III de ses Œuvres complètes, comme une plainte qui lui échappa: " Ici commence mon désespoir d'écrivain [1]. " Désespoir voilà bien le gros mot par excellence, le plus étranger qui soit au vocabulaire de Jean. L'a-t-il jamais employé autre part? On en doute. Mais son apparition non fortuite marque l'un des moments les plus forts de cette dure méditation solitaire qui, depuis Aytré jusqu'à la nuit de sa vie, l'aura retenu, maintenu dans une manière de silence essentiel et, à notre insu, dominé.

Jean Paulhan parlait volontiers de sa " découverte ". Et passait. C'était là sa façon, qui nous le rendait si cher. On mesure mieux , à le relire ligne à ligne, à quel point, en dépit des subterfuges dont il était coutumier, subterfuges destinés à requérir l'attention, il s'y trouvait attaché. D'où cet aveu, cet excès. Ce mouvement, ce cri. Nous tenterons donc de cheminer à sa suite, sur un chemin difficile, en reliant quatre textes qui, sur un mode de plus en plus pressant et passionnel, montrent à l'évidence que, s'étant peu à peu éloigné d'une pure analyse de l'objet littéraire, il avait cru pouvoir établir avant de disparaître, par le biais et comme en conclusion d'une étude centrée sur le phénomène quasi universel de la polysémie, l'existence d'un monde " extérieur à notre monde ", " sorte de sanctuaire imperméable aux accidents " et (il se hasardera à l'écrire) régi par le " principe de contre-identité [2] ". Nouveauté qui ne fera pas fortune. Cependant il y revenait sans cesse, avec une obstination inquiète, une timidité vigoureuse. On eût dit qu'il guettait d'autant plus l'assentiment ou la confiance d'autrui que, tout soumis encore à la vive lumière des instants (dans le sens mystique qu'il avait fini par donner à ce terme), il connaissait le besoin d'essayer doucement sur tel ou tel de ses proches la pensée fragile que l'âge lui avait apportée.

Quatre textes, ou plutôt quatre fragments. Mais dissimulés au lecteur rapide. Mais significatifs, et d'un ton qui exige, outre l'intérêt, un effort et le refus du vieux respect humain. Car Jean Paulhan cherche à nous entraîner, par touches légères, dans un domaine où communément nous répugnons à entrer, moins par fidélité à je ne sais quel rationalisme naturel que par crainte d'être vus en mauvaise compagnie. Ce n'est pas là une situation agréable que d'aboutir un jour à penser comme ces gens qui jamais ne firent souche en Sorbonne. Tel est le train de la vie que l'on s'effraie aisément. I1 y a tout un jeu de balance, et bien des manoeuvres d'intimidation, dans les évolutions stratégiques des "professeurs". Des guerres se déclarent de chaire à chaire, des alliances se forment, se dénouent. Des injures volent, qui ne sont pas revêtues du caractère homérique! Jean Paulhan, quant à lui, préférait les isolés, les perdants. Enclin à prendre le contre-pied, il avait du goût, et davantage, pour des "métaphysiciens" entourés de mépris. Insensible aux conventions et au siècle, il annotait les Chestov et les Nicolas de Cues. Il écoutait l'anonyme voix souterraine qui, toujours, réclamera contre nos systèmes réducteurs.

Présentons sans plus de retard le premier fragment. Il est inclus dans Le Clair et l'Obscur, ouvrage publié en 1958. Jean Paulhan y évoque allusivement un "monde extérieur à notre monde". Il avance que nous y serions doués de "pouvoirs inconnus". Il ne fait, semble-t-il, que le désigner de fort loin. Incertain, il nous donne à entendre qu'il n'est peut-être " qu'illusion et que chimères". Pourtant, ajoute-t-il aussitôt à notre grand étonnement, il nous est "imposé par les observations les plus cohérentes ". Et de s'engager dans une démonstration paradoxale, fondée sur l'inutilité apparente du principe d'identité. Lisons: "La raison même nous avertit... " (Elle nous avertit d'avoir à admettre comme probable l'existence d'un tel monde.) En effet, " déciderait-elle, au début de ses démarches, avec tant de tranchant, qu'une montagne est une montagne, qu'une idée est une idée, qu'A est A (mais n'est pas non-A) et le reste, si elle ne savait d'un instinct - et d'une connaissance sûre - qu'il est en nous ce qui pense qu'A est tout autre chose qu'A, et une montagne, qu'une montagne [3]? " Ainsi, l'efficacité même du principe d'identité (assorti de son doublon, le principe de non-contradiction) impliquerait que notre conscience opérât aussi à l'intérieur d'un monde différent, qui ne s'entrouvrirait qu'à la faveur de divers incidents baroques (la " Petite Aventure nocturne ") ou d'un examen prolongé des ambiguïtés propres au langage... Le recours au conditionnel nous incite à aller plus avant, non pas à nous départir de toute prudence.

Un autre passage qui nous importe se lit dans les Énigmes de Perse (1963). Il enveloppe une question au poète, et l'on gage que celui-ci, dûment interrogé par un pair, lui aura dûment répondu. Perse, selon Paulhan - et nous ne reprendrons pas le détail de l'étude où parait cette remarque -, ferait beaucoup plus dans ses poèmes que de se soustraire au fameux principe qui anime et sous-tend les logiques traditionnelles: il y contredirait " carrément ". C'est une occasion favorable pour le commentateur d'aborder un point qu'à part lui, à cette date, il sait fondamental. Il s'en saisit: " Au surplus songerions-nous même a énoncer le principe d'identité s'il n'existait en nous ce qui le nie et le contrebat? " Le choix de ces verbes, qui s'étayent réciproquement, le poids du neutre ce, la formulation même, tout indique qu'il y aurait en nous " avant le regard que nous portons sur notre pensée [4] ", une puissance au moins égale à celle que nous devons reconnaître dès que nous tâchons à lui donner expression. Et que nous serions en quelque sorte partagés entre deux univers, tantôt assis dans la certitude uniquement intellectuelle de l'identité de A à A, tantôt contraints par de brèves expériences à faire retour, fût-ce de biais, en des circonstances d'exception, vers le champ originaire d'une première vérité. Mais Jean Paulhan, non sans brusquerie se rétracte: " Laissons cela. Je ne risquais, pour moi, qu'une hypothèse [5]. " Une si vive dérobade, de nouveau, signale quelque chose qui ressemble bien à une thèse audacieuse, reposant sur une épreuve intime et confirmée, s'il se peut, par les leçons convergentes de Novalis, de Maître Eckhart de Lie-tseu tenants acharnés de la coincidentia oppositorum. Par quelques sentences aussi du Christ (notons cependant qu'elles sont reprises de l'apocryphe Évangile selon Thomas).

Plus explicite, témoignant, sinon un progrès, une attitude du moins plus constante, le troisième texte sur lequel nous mettrons l'accent figure dans Rimbaud d'un seul trait (1965). Nous nous contenterons de le citer, puisque aussi bien, dans le cas qui nous occupe, la manière de dire compte autant que le propos: " Il n'est pas de grammaire, de logique, ni de philosophie qui ne pose, à son point de départ, sous le nom de principe d'identité, ou de principe de non-contradiction, l'affirmation qu'un son est un son, et qu'une idée est une idée; en bref, que A est A [...]. Cependant, je ne fais ici qu'une hypothèse de travail: je suppose qu'il soit donné à certains hommes - et par exemple à Rimbaud - d'admettre le principe contraire: c'est à savoir que toute chose est autre qu'elle-même et pour préciser, son contraire. Je supposerai aussi qu'un principe aussi inconcevable - mais est-il facile, est-il seulement possible, de penser que A est A? - entre de droit dans la composition d'un poème ou d'un récit [...]. Je supposerai encore [6] …" Voilà que, soutenu de la main, Jean Paulhan se démasque, se livre. Et il écrit, tout uniment: " Il faut bien qu'il y ait quelque chose de vrai là-dedans. De vrai et non pas seulement d'hypothétique." Que lui était-il donc advenu? Ou qu'allait-il lui advenir?

(Dessinons une parenthèse. Jean Paulhan, qui cachait souvent ses sources, ne se refusait pas d'invoquer à l'appui de ses ultimes recherches ceux qu'avec une belle imprécision il appelait " les Chinois ". Pour eux, aimait-il à rapporter, pour ces " philosophes ", " le cheval est non-cheval; la montagne est non-montagne [7] ". Nous n'aurons garde de jouer en son absence à ce jeu éclairant qui consiste à faire le départ entre les citations vraies et inventées dont il émaillait ses lettres, ses dédicaces. On a lieu de croire toutefois, qu'il avait consulté un merveilleux ouvrage qui sans posséder la finesse persuasive du Vrai Classique du Vide parfait, nous conte sous le titre intrigant de Deux sophistes chinois [8] les profondes facéties des plus anciens dialecticiens de l'Empire. On y apprend comment, à leur école - une école où chacun se devait de parvenir à son tour à des dénominations correctes -, n'importe quel élève pouvait être conduit à prononcer que " cheval blanc n'est pas cheval " ; qu'il était interdit de songer à s'instruire, dès lors que l'on repoussait cette dérangeante proposition, auprès d'un logicien, plus habile encore que ses confrères, qui en tirait avec de la gloire de substantiels revenus; qu'un sophiste, par 1'étymologie et malgré qu'on en ait, renferme un sage.)

Jean Paulhan redoutait et désirait également une telle sagesse. De 1964 à I967, il ne laissa de travailler, et de se plaindre. Pourquoi? Eh bien, disons sans détours qu'il avait cerné de très près cela qu'il avait d'abord entraperçu, et que cette vision heureuse, dans le même temps qu'elle le comblait d'une exaltation nourrissante, accablait en lui l'écrivain. N'ayant jamais vraiment pris son parti des " bizarreries [9] " que recouvrent à peine nos paroles quotidiennes (il en dressait le catalogue), ayant pesé et repesé les difficultés qu'éprouvent les linguistes à s'accorder, une bonne fois, sur les rapports qui unissent mots, pensées et choses, ayant échafaudé, enfin, une théorie tendant à donner à la polysémie presque la valeur d'une loi il s'était senti comme acculé aux portes de ce monde dans lequel A, " s'il n'est pas [...] fermement maintenu dans la première acception qui lui a été fixée, risque extrêmement de glisser à un tout autre sens [10] … " Acculé, oui, et puis forcé de les franchir, de quitter l'opacité raisonnable du plein jour et de la non-contradiction, de subir (par la faute du langage) l'extase et le transport où le jetait invinciblement l'unité révélée des contraires. Il n'échappait plus à ce contre quoi il avait lutté (tout en s'y abandonnant); absorbé dans une inoubliable transparence, il était allé jusqu'à se confondre avec un principe en définitive impérieux. " Bref, A est non-A."

Décidé à battre le rappel des " premiers chrétiens", des " gnostiques ", des taoïstes, des adeptes de la Gîtâ, Jean Paulhan avait choisi (ou reçu) la " contre-identité ". D'autres jugeront.

PIERRE OSTER

Notes


[1] In Le Don des langues, ouvrage achevé en septembre 1967.

[2] Op. cit., même page.

[3] Œuvres complètes, t. III, p. 365.

[4] Lettre du 11 février 1967.

[5] Œuvres Complètes, t. IV, p. 190.

[6] Œuvres complètes, t. IV, p. 73.

[7] Cf. Le Don des Langues, Œuvres complètes, t. III, p. 418.

[8] Ignace Kou Pao-koh, Deux sophistes chinois, Houei Che et Kong-souen Long, P.U.F., 1953.

[9] Principe de non-contradiction se dit aussi bien " principe de contradiction "

[10] Œuvres complètes, t. III, p. 397.


Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 3-4 - Mars 1995

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