DOMINIQUE DÉCANT

Ébauche de projet et propositions de travail dans le
cadre de la transdisciplinarité à l'Université


D'où partir?

Il est clair que commencer à l'université, avec de jeunes adultes déjà structurés, façonnés par leur éducation familiale, socioculturelle, et les formations et déformations de leur parcours intellectuel, une recherche visant à créer les conditions d'émergence d'une attitude transdisciplinaire , est en-soi une véritable gageure, un défi à la mesure de l'enjeu. Il ne s'agit de rien de moins que de créer les conditions humaines et matérielles d'un changement de niveau de réalité, dans l'acceptation d'une complexité croissante et d'une accélération sans commune mesure des domaines de savoir et d'information.

De nombreux étudiants, d'autre part, à travers une orientation et des choix désirés de champs d'étude, ce, à l'évidence dans les sciences humaines et le champ médical ou paramédical, ou de manière plus symbolique souvent, mais non moins pressante pour autant, dans les domaines plus théoriques et abstraits des sciences fondamentales, sont en quêtes de bien plus, à leur insu, que de savoirs et de compétences professionnellement rentables par la suite. La motivation pour tel ou tel champ de savoir ou d'expérience les place souvent, en réalité, dans un questionnement sur l 'essentiel et sur leur être, le sens que peut prendre leur vie, leur place dans le partage humain. Pour répondre à un questionnement de cet ordre, la motivation religieuse, politique, soignante sinon humanitaire, quand elle n'est pas purement spéculative, est pour certain d'entres eux nécessaire et suffisante. Mais pour ceux-là aussi, selon leur évolution personnelle, ou pour d'autres, qui ne trouvent pas dans ce niveau de réponse, l'apaisement de cette quête, une insatisfaction plus ou moins consciente est un terrain propice à bien des errances et bien des détours. Quand le for intérieur (cette formation de la conscience intérieure) et son exigence éthico-morale sont présents, il y a là moindre mal, mais perte d'énergie affective et psychique, et parfois désillusion et fermeture. Mais comme la vie veut son être - et l'essence s'accomplir à travers l'existence - elle peut s'obstiner malgré tout, prouvant à quel point la recherche d'une influence donnant sens aux impressions vécues et matière à penser, fait parti du psychisme humain et peut l'exposer en pure perte, faute de discernement.

Cette dimension éthique de toute recherche, concerne bien évidemment celle d'un projet transdisciplinaire à l'université, et cela au plus haut point. Que serait, en effet, une telle démarche, si ceux qui la promeuvent, n'ont pour souci élémentaire, la qualité d'écoute, d'interrogation et d'information, dans le premier niveau concerné, celui de la réalité rencontrée et vécue - disons horizontal - afin de créer les conditions interhumaines de traversée de la complexité et de visée d'une verticalité consciente?

Il faut bien voir aussi " le handicap " habituel dans lequel se trouve une grande partie des jeunes adolescents ou adultes composant les bancs de l'université. La tête est très pleine, souvent mal faite, parce que bourrée d'informations, mais mal préparée pour une pensée autonome, plus faite pour " recracher " les connaissances que pour les ordonner créativement. C'est souvent le prix de la compétition et de la concurrence. Si elle a le privilège d'être bien faite, c'est le domaine affectif qui peut être source de vulnérabilité face aux obstacles de la vie et dans le domaine des relations humaines et de la participation. Cette immaturité affective se montre alors dans la confusion entre l'acquisition des titres et des savoirs et les rôles ou positions sociales en résultant avec l'être de la personne et son développement. Enfin, et c'est de là qu'il faut partir , le corps, pourtant exalté, " libéré ", et support de tant d'approches gymniques, thérapiques, ou spiritualisantes, est certainement la dimension la plus mal appréciée et la plus mal reconnue, dans son aspect de corporalité de rencontre affective avec autrui, sa capacité " d'être avec ", à l'âge des choix amoureux et du plein épanouissement de la libido vitale.

Nous sommes donc très loin de conditions immédiatement propices, d'autant que du côté des enseignants, le jeu des forces est identique, sinon pire, dans la mesure où, ces derniers ont de surcroît la responsabilité de l'avancée des premiers et de leur formation, et qu'étant plus âgés, ils ont pu durcir certains processus intérieurs... A leur décharge que le temps a pu aussi faire son office et ébranler le bel édifice des certitudes initiales.

Que chercher?

Paradoxalement, mais en apparence seulement, le niveau informatif qui est pourtant celui que l'on vient chercher à l'université, est celui qui nous préoccupera en dernier lieu. C'est à cela que les jeunes sont en partie déjà préparés, et c'est cela dont l'accès est le plus aisé, mais pas pour autant le mieux intégré ni le mieux assimilé. Au niveau " horizontal " que j'évoquais précédemment, l'intériorisation intelligente, parce qu'ordonnée, des connaissances, devient très évidente et se fait avec beaucoup plus d'aisance, lorsque la sécurité intérieure de l'affectif, qui est le pendant d'une sécurité corporelle vécue dans une relation de confiance à autrui et de confirmation affective mutuelle, est réellement atteinte et éprouvée.

La traversée des niveaux de réalité, le vécu, dans l'expérience de la logique du tiers inclus, et la possibilité de saisie de l'unité traversant la complexité, peuvent exceptionnellement être comprises au sens fort du terme, lorsque des circonstances internes ou externes favorables s'y prêtent (crises existentielles, rencontres ou événements sociaux considérables). Elles ont alors une saveur très extraordinaires pour l'être, et valeur initiatique, au sens cardinal de la primauté de l'expérience, et au sens d'ouverture dans la vie d'un chemin qui commence, et où jamais plus rien ne sera semblable. Mais pour quelques êtres dont ce sera la déchirure du réel et son accès, par quelles étapes devront passer les autres?

Autant dire que nous avons pour ce projet transdisciplinaire, une construction en perpétuel remaniement, parce que vivante, dont il y a à élaborer les conditions avec une attention ouverte intuitivement et constamment exercée, pour créer ce qui ne peut que constituer des étapes préalables à l'attitude transdisciplinaire dont l'émergence et les effets sont un fruit aléatoire et pourtant nécessaire, inconnu mais consciemment prévisible, structural mais spécifique à chaque groupe, selon les conditions réellement rencontrées dans les expériences à mener.

C'est le fruit d'un mouvement d'accompagnement conscient du processus de développement de chaque individualité dans la dynamique particulière d'un groupe donné, dont la somme des parties vaut, bien sûr, beaucoup plus que la valeur de chacune de ces parties séparément. Ce qui apparaît ici comme un truisme ou une banalité, résulte d'un équilibre dynamique subtil. Etre, toutes perceptions intuitivement sensibles à cette dynamique subtile consiste d'abord dans la capacité d'un usage riche développé et conscient de toutes les sensorialités réunies dans une affectivité raisonnée. Il y a nécessité de retourner à l'inventaire propre à chacun, l'expérience et l'affinement de ces expériences sensorielles perceptives dans l'instant et des liens entre elles afin de développer ces qualités intuitives dans lesquelles s'enracinent la cognition (et pas seulement l'intellection), et au-delà, la capacité de contemplation nécessaire au dépassement de l'apparence des contradictions propres à la réalité.

Dans le rapport de Jacques Delors sur l'éducation, l'accent est mis non seulement sur la multiplication des savoirs et la rapidité de leur évolution, obligeant à une flexibilité des apprentissages et à la nécessité de passerelles entre eux, mais encore sur la souplesse psychique certaine alliée à une non moins grande rigueur exigées dans cette éducation tout au long de la vie. On comprend encore mieux comment, face à cette évolutivité stimulante, mais contraignante aussi, une réelle opportunité est offerte de " naturellement " devoir s'initier, quelque soit le domaine universitaire envisagé, à expérimenter réfléchir, comprendre, les différences entre " les quatre cordes de l'arc de la connaissance " à savoir, la disciplinarité, la pluridisciplinarité, l'interdisciplinarité et la transdisciplinarité. C'est une des facettes de ce projet d'éducation trandisciplinaire qui sera à intégrer, chemin faisant, et constamment, dans le vif de l'expérience.

L'accent est également mis sur l'importance du facteur de développement personnel, tant pour le droit légitime de tout être humain à pleinement développer ses potentialités et dons, que son projet personnel se réalisant à travers une communauté humaine, que du fait des sources de tension inhérentes à une telle complexité des savoirs. Connaissance de soi et moyens d'assurer sa santé physique et psychique font donc partie de cette interrogation sur l'éducation à l'aube du vingt et unième siècle. Enfin les quatre piliers de base de l'éducation évoqués dans ce rapport et qui sont: apprendre à vivre ensemble; à connaître; à faire et enfin et surtout à être; sont dans le droit fil du propos trandisciplinaire.

Comment?

Il n'est pas possible de donner les modalités totalement concrètes aptes à soutenir ce projet et les conditions d'émergence d'une attitude transdisciplinaire de l'éducation à l'université. Par contre les modalités de recherches de la mise en place de ces conditions concrètes, dans les situations réellement rencontrées dans les différents lieux d'expérience peuvent être réfléchies.

Une originalité déjà spécifique à ce projet, est que la formation de formateurs est déjà une question en-soi . En effet, elle constitue une première étape, mais qui après tout, peut chevaucher la seconde (la mise en application dans les groupes avec les étudiants), et en être fécondée tout en " l'engendrant ". Quel type de groupes de travail mettre en place, si ce n'est déjà dans l'interdisciplinarité inhérente à la diversité des points de vue des formateurs potentiels? Quelles bases de réflexion épistémologique sur les modèles concrets mis en jeu, pour structurer l'expérience? Quelle expérience psychologique, pédagogique, esthétique, artistique? Quel savoir-faire technique? Quelles expériences physiques, sportives? Quel lieu choisir pour servir une dynamique, un mouvement évolutif? Quel(s) axe(s) pour faire mûrir cet inattendu espéré?

Le champ d'une étude transdisciplinaire demeurera à l'état de voeux pieux, si un temps préalable, préparatoire, d'écoute mutuelle n'est pas d'abord créé, fonction des possibilités et limites inhérentes à chacun. L'expérience que je peux avoir des groupes de formation dans le champ de l'haptonomie, montre combien la diversité des représentations intérieures propres à chacun, rend cette écoute difficile et laborieuse dans la pratique. C'est d'une part en raison de ce fait d'expérience bien connu, et d'autre part, parce qu'il n'y a que dans un panorama sensoriperceptif commun que l'on peut s'entendre, c'est-à-dire dans une certaine conscience partagée, qu'il est important de commencer à la base par l'expérience du partage d'un même espace vécu dans la redécouverte des sensorialités et d'une corporalité de rencontre éprouvée dans le bon et le vrai de chacun. Les derniers travaux neurophysiologiques concernant le développement des qualités de jugement et de discernement, de bon sens adapté à la réalité, en montrent le lien avec les structures du cerveau concernant les sensorialités et la mémoire reliées dans les expériences affectives les plus précoces. Si cette authenticité du partage et de la rencontre peut s'effectuer, elle constituera la socle, la fondation à partir de laquelle une démarche de recherche pourra s'amorcer, y compris dans ses dimensions spirituelles.

De nombreux exercices et travaux, très concrets, peuvent être appliqués dans la pratique, dans un travail de groupe. La matière ne manque pas, de la plus connue à la plus élaborée. Je veux souligner ici qu'il s'agit à la fois de connaître et de maîtriser ces techniques de groupe, les médiations variées utilisables comme support, mais qu'en aucun cas, elles ne constituent une finalité en elles-mêmes, ce qui serait la dénaturation même du projet et son échec. Facteur de liens et de rencontres entre les protagonistes de cette aventure, elles sont comme les bornes pierreuses servant de repère à celui qui chemine en montagne, et peuvent être laissées, contournées en chemin à tout moment, en fonction du but entrevu ou de l'obscurité traversée.

Il me semble que ce n'est qu'à partir de ce " décrassage " des moteurs psychiques et intellectuels, ressourcés dans un monde sensori-affectif partagé, qu'un véritable travail des disciplines effectué avec plaisir, bonté de l'échange, attention généreuse et rigueur pourtant, peut avoir lieu. Que chacun peut avoir à coeur de pénétrer dans le monde culturel, historique, spirituel ou religieux de l'autre proche ou lointain. Que reconnaissant les singularités et les spécificités de son mode de sentir, de penser et d'élever son âme, il peut par delà les différences, et les maintenant à la fois, dépasser les contradictoires et contempler ce qui les dépasse et les réunit à la fois, dans une unité propre à l'humain et à l'univers.

Il est pour moi évident que, selon les pays d'accueil choisis dans cette expérience, le type d'université et les enseignements qui y sont dispensés, le contexte socioculturel et religieux en arrière plan, la tranche d'âge des étudiants concernés (début ou fin de cycle), le profil des responsables chargés de mener à bien cette démarche, les formes qu'elle prendra seront extrêmement variées et accentueront notablement telle ou telle facette de la recherche. A charge de la qualité de la communication entre les différents groupes de recherche transdisciplinaire, de permettre à chacun d'entre eux de servir " d'intercontrôle " , c'est-à-dire en somme, de facteur de rappel et de questionnement sur le véritable but, jamais certain, toujours en devenir, d'une telle recherche. Trois années me semblent nécessaires pour permettre l'évaluation concomitante à l'expérience pendant sa durée, la question demeurant de savoir si les mêmes protagonistes en seront seuls responsables, ou si leur accompagnement par d'autres, investis dans la recherche mais non directement responsables de son application sur le terrain, ne sera pas plus fructueux, constituant une forme de " métacontrôle " . La fréquence des réunions avec les étudiants est à définir selon le terrain, la demande, et les moyens mis en oeuvre, mais elle doit tenir compte de la nécessité d'un intervalle de maturation indispensable, relayée par des travaux en sous groupes.

Dans cette perspective, après une information faite aux enseignants et aux étudiants, ce cheminement ne pourra s'effectuer qu'avec des personnes motivées et désireuses, en recherche plus ou moins confuse, ou déjà plus consciente de l'importance pour l'humanité dans cette société " multirisques ", de voir naître une influence plus consciente, source d'un courant de pensée plus autonome et responsable pour son devenir.

DOMINIQUE DÉCANT



Congrès de Locarno, 30 avril - 2 mai 1997 : Annexes au document de synthèse CIRET-UNESCO


bulletins sommaire précédent suivant


Centre International de Recherches et études Transdisciplinaires
http://ciret-transdisciplinarity.org/locarno/loca5c5.php - Dernière mise à jour : Samedi, 20 octobre 2012 11:39:54