GEORGES MATHIEU

Mon ami Lupasco



Maître Alde Lupasco,
Monsieur l'Ambassadeur,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Monsieur le Directeur du Centre Culturel Roumain,
Monsieur le Président du CIRET,
Mesdames, Messieurs,


ODÉON 72 11


Ce numéro de téléphone, j'ai dû le faire plus d'une centaine de fois en trente ans.

C'était celui de Stéphane Lupasco. Il m'avait été communiqué par notre très regretté ami Cioran à qui je l'avais demandé le 15 janvier 1953.

Je venais de lire "Le Principe d'antagonisme et la Logique de l'énergie" paru chez Hermann et j'étais fasciné - que dis-je - ébloui par une pensée fondamentalement originale.

Je lui écrivis aussitôt le 17 janvier lui indiquant que je dirigeais une revue internationale bilingue "House-organ" d'une compagnie de navigation américaine dont j'étais le chef des public-relations et que je souhaitais confronter les aspects les plus avancés de l'Expression, du Savoir et de la Pensée des deux côtés de l'Atlantique.

Et qu'ayant été vivement impressionné par son dernier ouvrage, nous serions honorés s'il voulait bien participer rédactionnellement à cette publication pour laquelle j'avais sollicité la collaboration de Louis de Broglie, de T.S. Eliot, d'Étienne Gilson, de Julian Huxley, de I.A. Richards, de Bertrand Russell, de Lionello Venturi, de James J. Sweeney, de William Faulkner, d'André Malraux, de Denis de Rougemont, d'Herbert Read et de quelques autres personnalités.

Que sa contribution pourrait porter sur le développement de la logique du contradictoire depuis la logique hilbertienne jusqu'à ses plus récents travaux, mais qu'il me paraissait particulièrement opportun au moment où Louis de Broglie revenait curieusement au déterminisme - poussé en cela par un jeune physicien américain David Bohm, lequel reprenait les conceptions du Prince de 1927 - de révéler grâce à sa logique que la contradiction frappe à toutes les portes, qu'il s'agisse de microphysique où les relations d'Incertitudes d'Heisenberg prévalent depuis 1927 ou des mathématiques, le théorème de Gödel datant de 1931.

Lupasco me répondit presque aussitôt et je l'appelais pour l'inviter à déjeuner.

Nous convînmes de nous rencontrer à la Brasserie Lipp au premier étage, plus calme que le rez-de-chaussée.

Lupasco était arrivé le premier. C'était un homme tout à fait affable - je dirais même jovial - ayant des manières relevant de la plus haute courtoisie.

Il était d'une assez forte corpulence et fumait la pipe. Loin d'apparaître comme un érudit de bibliothèque, l'on sentait qu'il aimait la vie.

- Quel honneur, Maître, d'avoir accepté mon invitation, je ne suis pas d'un grand savoir, je ne suis qu'un jeune peintre abstrait qui a quelque curiosité pour tout ce qui touche à l'indéterminisme, à la sémantique et à la topologie.
Votre livre est absolument fascinant, votre logique est la première à rendre compte de façon éblouissante de la cohérence des phénomènes de la physique, mais aussi de la biologie, de la psychologie et même de l'art et, plus particulièrement, de l'art abstrait.
Aimeriez-vous prendre une choucroute ; c'est la spécialité de la maison, elles sont excellentes et copieuses.

- Très volontiers, j'aime beaucoup la choucroute, mais comment donc avez-vous eu connaissance de mes travaux ? Je connais un peu les vôtres, ma femme faisant aussi de la peinture.

- C'est vers 1951 que j'ai aperçu votre nom pour la première fois dans un article d'André Breton dans le journal "Arts".
Breton, comme vous le savez, était fils de gendarme et passa sa vie non pas à donner des contraventions mais à opérer des exclusions - je dirais presque des excommunications au sein de son mouvement.
Il se dressait contre toutes les formes d'ordre et de conventions logiques et c'est tout naturellement qu'il porta son intérêt sur vos travaux.
Il se piquait d'ésotérisme mais était plus en quête d'efficacité infra-humaine que de réelle transcendance.

- Mais d'où, vous peintre, tenez-vous cet intérêt pour les aventures de la science ?

- Sans doute parce que je ne fais pas que peindre. Je pense aussi.
C'est je crois René Guénon qui m'a révélé par ses ouvrages une véritable aversion pour la Grèce, ce petit peuple borné qui n'a pas cru devoir écouter les prodigieuses illuminations des pré-socratiques, qui n'a entrevu dans l'art que l'anthropomorphisme et dont la vision du monde réduisit la civilisation aux seuls éléments purement humains : la raison et les sens.
Il est temps de barrer de mille traits rouges tout ce que l'antiquité grecque classique a pu nous léguer sur les rapports de l'inspiration et de la poétique.
De la savante médiation proposée par Platon entre la raison autonome consciente et le divin délire incarné, à la tradition aristotélicienne et "humaniste" qui se prolonge jusqu'à nous, notre civilisation a subi ce courant né de cette erreur fondamentale : tenter d'accéder à l'tre à partir de l'Homme !

- Si j'entends bien, Georges Mathieu, vous rendez la Grèce classique coupable de la crise de la philosophie occidentale.

- Parfaitement, et je suis sûr que Gilbert Durand serait d'accord avec moi pour considérer qu'il y a deux familles d'esprit qui sous-tendent la pensée occidentale.
La famille qui va d'Héraclite à Lupasco en passant par Parménide, Denys l'Aréopagite, Plotin, Saint Augustin, Nicolas de Cuse, Jacob Böhme, Leibniz, Claude de Saint Martin, et plus près de nous, Nietzsche, Teilhard et Heidegger.

- Et l'autre courant ?

- C'est celui bien sûr qui va du Platonisme au matérialisme dialectique . En bref, de Socrate à Althusser .
Pendant vingt-trois siècles, tout homme de science et tout philosophe a raisonné en utilisant la logique classique dite du tiers exclus, formalisé par Socrate et Aristote.
Personne depuis, ni Descartes, ni Kant, ni Hegel n'a osé se dresser contre les trois principes de non-contradiction , d' identité , de tiers exclus .
Vous êtes le premier, Maître, à vous y être opposé !
Vous êtes le premier et c'est votre gloire.
Vos trois orthodéductions nous offrent, après les tentatives d'Hilbert et de Tarski, enfin, les véritables clefs de la Connaissance.
Vos seuls vrais pères spirituels sont Héraclite et Nicolas de Cuse qui, dans sa "Docta Ignorantia" révèle déjà la coïncidence des contraires et condamne la mathématique grecque qui en est restée avec le type euclidien et malgré Archimède, à un idéal de perfection fermé et clos.
Nicolas, au contraire, par la conséquence de ses idées sur la puissance et l'acte, le continu, l'infini mathématique qu'il lie, est un peu précurseur de vos travaux, comme il le sera de Copernic et de Galilée.
Excusez-moi, Maître, de cette digression à propos de celui que l'on a pu appeler "l'annonciateur de la Pensée moderne".
Puis-je vous demander, Maître, de quand datent vos premiers travaux ?

- Eh bien, mes premières thèses datent de 1935 mais elles me furent hélas pillées par Gaston Bachelard qui publia en 1940 "La Philosophie du Non".

- Ce que vous dites ne m'étonne nullement. Il suffit de comparer son "Nouvel Esprit scientifique" de 1934 et "La Philosophie du Non" qui date de 1940.
Dans ce dernier ouvrage, l'on trouve la résurgence de toutes vos expressions et des références à Pauli et à Dirac. Il parle d'énergie négative , de masse négative, concepts qui ne sont plus pour lui de pures constructions de l'esprit. Il se rend compte d'une rupture des niveaux de connaissance et parle de surrationalisme .
Il avoue que la science contemporaine a établi une nouvelle rupture épistémologique et précise mieux encore en admettant que l'étude de la microphysique l'oblige à penser autrement que ne l'obligeait une structure invariable de l'entendement.
L'on croirait vous entendre. C'est pourtant vous, Maître, qui avez fait la révolution de l'entendement . Pas lui.
L'on voit aussi surgir le thème nouveau de la dynamique liée à l'énergie, de l'homogénéité dispersée.
Il veut désormais mettre les pensées avant les expériences , échapper à la localisation euclidienne et enfin rompre le déterminisme cérébral.
C'est un véritable plagiat. Je conçois votre amertume devant une telle escroquerie. L'Histoire le punira.
Une autre question qui m'obsède, c'est celle de votre intérêt pour l'avènement esthétique de l'Abstraction. Qu'en est-il ?

- Je constate que c'est le peintre ici qui réapparaît. Oui, en effet, j'envisage le problème de l'art abstrait d'un point de vue épistémologique et je m'interroge sur les raisons qui ont fait qu'au XXe siècle, tout à coup, l'artiste abandonne la représentation.
Alors qu'à chaque instant de notre vie, dès qu'un conflit apparaît, nous n'avons de cesse que le faire taire, l'artiste au contraire se jette sur le conflit.
L'artiste veut l'antagonisme de la vie et la mort. La création figurative est le réflexe naturel pour atténuer l'antagonisme du monde, tandis que l' artiste véritable plaque sur cette figuration, qui incarne la vie rassurée , les éléments mêmes de la mort, de la destruction, c'est-à-dire de la contradiction.
Le peintre abstrait tente d'abstraire le psychisme pur de la gangue biologique et physique dans laquelle il se trouve.

- Il ne m'étonne pas, dis-je, que mes tableaux prennent souvent la forme de batailles. Ma peinture est l'expression éclatante de votre théorie.

- Cette choucroute est vraiment excellente. Pourrait-on en commander une seconde ?

- Mais certainement.

- C'est que, déclare mon hôte, je suis obligé de manger beaucoup pour maigrir.

Se nourrir davantage pour maigrir, quelle sublime contradiction apparente !

Mais Lupasco ajouta :

- C'est qu'il me faut faire travailler mon organisme !
Dans la vie, voyez-vous, l'être vivant n'a qu'une idée, c'est de fuir la douleur, c'est-à-dire de fuir l'affectivité, la réalité ontologique.
L'artiste, au contraire, en visant le conflit, vise précisément cette réalité ontologique, il veut la faire surgir.
C'est une constatation empirique. Je constate que c'est ainsi. Le conflit a introduit l'affectivité ontologique, c'est-à-dire cet être qui se suffit à lui-même alors qu'au contraire la suppression du conflit l'élimine.

- L'artiste, dis-je, est donc celui qui veut éprouver la plus grande affectivité en créant le plus grand conflit.

- Exactement.

- Ce qui me fascine, c'est que cette méthodologie contradictionnelle qu'implique votre appareil logique ne nous permet pas seulement de remettre en cause les explications fragmentaires des déterministes mais ouvre la voie à des champs d'exploration tout à fait nouveaux en biologie, en médecine, en psychiatrie…
Votre conception de l'art permet de comprendre par exemple le rapport qui doit exister entre un artiste, un névrosé et un fou.

- En effet, le névrosé, comme le fou, souffre d'un manque de conflit, d'un manque de contradiction à l'encontre de ce que croient les plus grands psychiatres.
La folie comme le cancer sont identiques sur le plan des principes. Le cancer est un développement sans contradiction, c'est une prolifération sans antagonisme.

- Cela est tout à fait extraordinaire ! Vous apportez un éclairage absolument nouveau sur tous les phénomènes de la Nature et de la Vie !
Je viens d'écrire à Norbert Wiener pour lui demander aussi un article pour ma revue.
J'imagine que vous avez lu son livre Cybernetics qui a été publié chez votre éditeur Hermann en 1948.

- Oui, c'est un ouvrage d'une importance considérable dans le domaine du contrôle et de la communication, lequel risque d'éclairer les problèmes si complexes de la nature de la théorie des quanta et de la relativité.
Curieusement, ce livre a été publié d'abord en France et en anglais.

- En effet, je pense que c'est peut-être une sorte d'hommage à nos mathématiciens français comme Benoît Mandelbrot qui vient d'appliquer la théorie de von Neumann et Morgenstern à la cybernétique.
Mais ces domaines sont un peu trop ardus pour moi. Ils font intervenir entre les communicants des interlocuteurs malveillants qu'on ne saurait reconnaître comme étant la Nature, l'Entropie ou le Diable !
Permettez-moi, cher Maître, de mettre un terme - provisoire j'espère - à cette prodigieuse rencontre et soyez remercié d'avance des pages que vous voulez bien écrire pour notre revue.
Vous allez faire la nique à Louis de Broglie et à Einstein !
A bientôt de vos nouvelles.

Avant de poursuivre mon propos, je souhaite vous lire une anecdote que j'ai écrite en 1978 et publiée dans un de mes livres, L'Abstraction prophétique . Elle a lieu un ou deux ans après ma première rencontre avec Stéphane :

"Vers cette époque - j'habitais alors près du bois - j'avais organisé un dîner à l'occasion du passage de Norbert Wiener à Paris. Étaient présents Pierre Boulez, Henri Michaux, le Père Bruno et Lupasco bien sûr, pour confronter la cybernétique à la logique dynamique du contradictoire. Ce fut un dialogue de sourds. Wiener commença à réciter en grec le deuxième acte des Nuées d'Aristophane, puis se mit à déclamer sans transition la célèbre tirade de Faust - en allemand.

Habe nun, ach ! Philosophie,
Juristerei und Medizin
Und leider auch Theologie
durchaus studiert…
Da steh' ich nun, ich armer Tor !
Und bin so klug, als wie zuvor.

Cet intermède dura plus de vingt minutes. Mes invités étaient à la fois consternés et ahuris. Ils connaissaient mal Norbert. Avant d'avoir une véritable conversation avec lui, il était nécessaire de lui faire comprendre que l'on était tout à fait conscient de son génie, que l'on savait qu'il avait appris à lire à trois ans, qu'il parlait quatorze langues…

Lorsqu'il venait me rendre visite à mon bureau de la rue Auber, il commençait, pour m'émerveiller, à me raconter le dernier roman policier qu'il venait d'écrire (sous un pseudonyme). Cela durait environ deux heures. Après, nous parlions de l'avenir du monde.

J'interrompis Faust pour donner la parole à Lupasco, mais Wiener continua son monologue de plus belle. Heureusement, Elisa apporta les premiers plats."

J'avais écrit quelques jours auparavant au Prince Louis de Broglie pour lui demander un entretien.

J'étais révolté à l'idée que le prestigieux auteur de La Mécanique ondulatoire quittait tout à coup le camp de l'École de Copenhague, d'Heisenberg, de Bohr, de Pauli…

J'entrevoyais depuis quelques années que l'image du monde ne se situerait plus dans le carcan étroit de la causalité stricte et c'est ce que j'allais affirmer dans ma revue à savoir que les langages d'Aristote et de Léonard étaient dépassés.

Je tombais donc de haut ; toute la trame de ma revue, toute la pensée qui courait en filigrane se trouvait tout à coup en porte à faux.

Louis de Broglie me reçut à l'Institut Henri Poincaré. Il fut d'une bienveillance extrême devant cette audace incroyable - presque insolente - de venir lui avouer combien j'étais contrarié de son retournement.

Je lui fis un éloge dithyrambique des travaux de Lupasco.

Avait-il lu Le Principe d'antagonisme et la logique de l'énergie où Lupasco avait substitué à la notion de complémentarité de Bohr, la notion de complémentarité contradictoire mais avait surtout montré que l'étrange dualité onde-corpuscule était logiquement contradictoire .

- Lorsque vous parlez, Prince, du grand drame de la microphysique contemporaine, n'est-on pas en droit de se demander si le drame n'est pas celui de l' inadaptabilité des outils de la pensée à l'analyse complexe du réel ?

- Trop souvent, me répond-il, la contradiction fait peur. Le physicien attend d'une théorie qu'elle s'accorde à l'expérience. C'est un critère absolu.
Mais il lui demande de posséder une certaine cohérence interne , c'est-à-dire de permettre de déduire l'ensemble de ses résultats d'un certain nombre de postulats ne possédant entre eux aucune contradiction.

- J'entends bien, lui répondis-je. Mais oserais-je vous demander si pour forcer cette cohérence le physicien a le droit d'avoir recours à des paramètres plus ou moins cachés au lieu de s'interroger sur son appareil logique ?

- Il est vrai que jusqu'en 1950, je m'en suis tenu à l'interprétation purement probabiliste de MM. Bohr, Born et Heisenberg mais je considérais comme insatisfaisant ce mot de complémentarité qui sert seulement à traduire l'apparition successive d'apparences corpusculaires et d'apparences ondulatoires dans des phénomènes indéniables et ne constitue pas en aucune façon une explication réelle de la dualité des ondes et des corpuscules.
On peut comparer la complémentarité à la vertu dormitive de l'opium dont s'est moqué Molière, mais cela ne révèle en rien une explication des propriétés de l'opium.
Je me suis demandé si l'interprétation actuellement admise de la mécanique ondulatoire était vraiment définitive et c'est pourquoi avec quelques jeunes chercheurs et Jean-Pierre Vigier en particulier, j'ai eu la hardiesse de me mettre en opposition avec des maîtres éminents en posant les bases d'une réconciliation possible entre la théorie des quanta et la théorie de la relativité généralisée en essayant d'intégrer la théorie de la double solution dans le cadre de la relativité généralisée.
Dans le texte que vous me demandez, je montrerai comment à la suite d'un mémoire d'un jeune américain, David Bohm, qui a repris mes conceptions de 1927 en les complétant, Jean-Pierre Vigier a signalé l'analogie entre ma conception des ondes à singularité et les tentatives faites par Einstein pour représenter les particules matérielles comme des singularités du champ de gravitation.
Vous savez que l' interprétation purement probabiliste , malgré son élégance formelle et sa rigueur apparente, se heurte à des objections troublantes de la part de MM. Einstein et Schrodinger qui y sont résolument opposés.

Je remerciais l'inventeur de la mécanique ondulatoire de la qualité de son hospitalité et de sa courtoisie, espérant que les notions déterministes figées dans un dogme contradictoire ne seront que fragmentaires et qu'une nouvelle extrapolation de la pensée pourra le résoudre.

La revue United States Lines Paris Review parut en juin 1953 et fut diffusée à dix mille exemplaires, distribués sur nos paquebots transatlantiques, à toute la presse et dans toutes les universités françaises, européennes et américaines.

Je reçus des félicitations de partout mais surtout de Berkeley, de Yale, de Harvard, de Princeton, du M.I.T. et du collège de Dartmouth qui me commanda d'emblée six cents exemplaires !

Des textes de I.A. Richards, de Frank Lloyd Wright, de Luigi Moretti, de Louis de Broglie, de Norbert Wiener, de George A. Plimpton, de Serge Lifar, de Thomas B. Hess, de Maurice Leroux, de René de Solier et d'une quinzaine d'écrivains, de critiques d'art, de chorégraphes, de psychiatres, de cinéastes encadrèrent le texte-manifeste de Lupasco dans une mise en page spectaculaire.

Je tentais de faire connaître Lupasco à tous mes amis : des peintres, des journalistes, des psychiatres, des philosophes : Axelos, Abellio, Pierre Boutang, le Dr Roumeguère qui écrivit l'année suivante pour la réédition complétée Un Essai d'épistémologie opératoire d'Aristote à Lupasco , le révérend Père Bruno des Études Carmélitaines, Julien Alvard, critique d'art qui écrivit L'Art moral tout empreint de la pensée de Lupasco, Salvador Dali, André Parinaud qui fit de longues interviews dans son journal "Arts", Henri Michaux, Jean-François Revel et Christian Bourgeois, conseillers chez Julliard qui publia son best seller Les Trois Matières en 1960 et trois ou quatre autres de ses ouvrages.

Toute la presse s'empara de Lupasco, du "Figaro Littéraire" à "France-Observateur" à "L'Express", la presse allemande, espagnole, italienne.

Seul le journal "Le Monde" resta silencieux, Lupasco n'ayant jamais été atteint par le marxisme.

L'année suivante, en 1954, en rééditant ma revue, j'eus l'idée d'écrire à Einstein pour lui demander dans une lettre de six pages écrite en allemand s'il était toujours d'accord avec le brusque changement d'attitude de Louis de Broglie.

J'indiquais qu'il me semblait responsable de cet état de choses puisque parallèlement à l'élaboration de la Relativité toute imbue de causalité stricte et de l'idée du continu, il avait pour ainsi dire donné le coup de grâce au continu le plus rigoureux de la Physique : le continu ondulatoire de la lumière en émettant l' hypothèse des photons !

Je lui rappelais que depuis 1940, son texte Fondements de la Physique théorique et depuis sa Réponse aux critiques , le temps lui avait donné plusieurs fois raison.

Il me semblait toutefois aussi opportun qu'important de solliciter sa position actuelle, le caractère statistique de la théorie des quanta étant remis une fois de plus en cause et à un moment où des épistémologues échafaudaient à partir de l'expérience microphysique une logique du contradictoire en rupture totale avec la logique classique.

Je l'implorais au nom de sa conviction de l'Harmonie de l'Univers de nous faire savoir si ses travaux les plus récents confirmaient bien ceux de Louis de Broglie et nous permettraient d'entrevoir l'ordonnance suprême de la Nature et le triomphe de l'esprit sur le Chaos.

Quelques jours plus tard, le 6 avril 1954, il me remercia de ma longue lettre et de ma revue.

Comme l'on pouvait si attendre, il me confirmait son accord complet avec ce que l'"excellent" de Broglie avait dit. Il employa un mot un peu suranné pour exprimer l'excellence : il écrivit "Treffliche".

Comme l'on sait, Einstein disparut en 1955, laissant le monde dans l'anxiété devant le problème des quanta qui reste - M. Costa de Beauregard nous le dira peut-être - un insondable mystère car l'apparition des Quarks de Gell-Mann ou la théorie du Bootstrap de Chew ne nous éloignent-elles pas de la physique d'Einstein autant que celle-ci l'était du temps de Newton ?

Mais c'est bien au-delà de la nature de la logique qui sous-tend l'indéterminisme que va se manifester la fabuleuse création qu'est la logique de l'énergie , cette logique étant antérieure à la matière.

Comme l'écrit Anne Jobert, "le système trialectique de Lupasco n'est pas seulement un moyen pour raisonner le monde, il explicite l'apparition de ce monde ."

Pendant cinquante ans, Lupasco a porté son investigation tout azimut et a investi tous les domaines de la pensée et de la vie : la physique bien sûr, les mathématiques, la biologie, la médecine, la psychologie, l'art, les rêves, la morale, la sociologie jusqu'à la métaphysique et la religion.

Nouvel Aristote, il est aussi un nouveau Claude Bernard, un nouveau Durkheim, un nouveau Bergson.

Curieuse époque où un Boutang, un Lacan, un Foucault passent pour des philosophes alors qu'auprès de l'auteur des Trois Matières , ce ne sont que des professeurs.

Lupasco est bien le plus grand penseur du XXème siècle et laisse loin derrière lui les Sartre, les Husserl, les Merleau-Ponty, et autres successeurs de la phénoménologie et du structuralisme .

Par l'étendue et la diversité de ses intérêts et de ses découvertes, Lupasco fait penser à Leibniz.

Oui, il est le Leibniz de notre temps qui nous oblige à repenser tous les problèmes à la lumière des mécanismes logistiques.

Il est le seul, après la crise de l'entendement qui dure depuis Planck, à avoir forgé des outils capables désormais de rendre compte de la complexité du réel, de certains phénomènes psychiques, mais aussi des mystères de la vie, des comportements collectifs, des phénomènes religieux et de tout ce qui touche à l'âme et à la transcendance.

Comme dirait Gilbert Durand, "face à tous ces masques spécialisés de l'aliénation de l'homme, se dresse - comme l'ont pressenti les poètes - l'homme de la Promesse, la figure de l'homme prophétique ". Lupasco est cet homme prophétique.

Lorsqu'il meurt le 7 octobre 1988, il n'a pas atteint l'immense gloire qui l'attend. Son audience avait toutefois pénétré tous les milieux à la pointe du savoir et de la sensibilité dans le monde, même si sa quinzaine d'ouvrages est plus connue hors de nos frontières qu'en France.

Le silence médiatique, le silence des universitaires, le silence des intellectuels et celui des responsables de l'État, fut aussi grand lors de sa disparition que celui qui accompagna la mort de Louis de Broglie.

La France semble vouloir honorer davantage les joueurs de football ou les champions cyclistes.

C'est ce que je déplorais en écrivant sa nécrologie dans "Le Figaro" sous le titre La double mort de Stéphane Lupasco .

Aujourd'hui, Monsieur le Président Basarab Nicolescu, vous venez, avec ce brillantissime aréopage d'esprits éclairés ici présents, vous venez de ressusciter triomphalement un des plus grands génies de l'Histoire !

Soyez en remercié

Georges MATHIEU
Membre de l'Institut de France

Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 13 - Mai 1998

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Centre International de Recherches et études Transdisciplinaires
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