PAUL GHILS

Langage et contradiction



1. La double tradition

Nous sortons, en cette fin de XXe siècle, d'une longue période de domination du paradigme qui ne voyait dans le langage que sa fonction référentielle, propositionnelle, sémantique au sens où il ne signifiait que l'ordre vrai des choses. Qu'il s'agisse de la contradiction ou de toute autre mise en forme du langage, l'évolution des sciences humaines en général, et des sciences du langage en particulier, interdit aujourd'hui de rendre compte, au travers du langage, de réalités réduites à leurs seuls aspects objectifs ou absolus. La thématique classique de la philosophie, avant l'apparition de ces sciences, était telle que le sujet connaissant accédait directement à l'univers déjà là . Le langage était un medium transparent, dont le rôle était de transmettre à l'esprit les objets en attente de déchiffrement. De l'ontologie platonicienne à l'épistémologie copernicienne, la Voie royale de la pensée s'inscrit dans ce face-à-face sans médiation entre le sujet et l'objet. Platon condamne la rhétorique des Sophistes qui, dit-il, "fait apparaître le pire argument comme étant le meilleur". Plus tolérant à l'égard de la rhétorique, Aristote traite les conditions et les circonstances dans lesquelles les arguments engendrent la conviction comme des aspects que les philosophes peuvent aborder avec une consciences claire, au même titre que la progression interne des "arguments" pertinents, soit les enchaînements des propositions. Le statut de la rhétorique, dans le canon philosophique, n'était pas inférieur à celui de la logique et, jusqu'au XVIIe siècle, les philosophes discutaient des questions rhétoriques sans présupposer qu'elles étaient non rationnelles, encore moins anti-rationnelles. Mais après 1600, on réinstaura l'ordre platonicien et, avec lui, une forme de rationalité qui mettait en avant l'analyse formelle conçue comme enchaînement d'énoncés écrits, plutôt que comme la rencontre circonstancielle d'énonciations visant à la persuasion et dont la force ou la faiblesse devait être évaluée sur le moment, non en fonction d'une vérité métaphysique.

Le paradigme sémantico-référentiel n'a cependant jamais pu occulter une voie plus sinueuse, qui s'inscrivait en travers du parcours rectiligne et sans obstacle menant à la souveraineté sans partage du sujet cartésien, dont la Raison devait s'imposer à l'ordre de la nature. C'est celle d'Héraclite, à qui Aristote reprochait d'avoir ignoré le principe de contradiction, et celle du sens, inaugurée par les Sophistes, la voie des signes par lesquels les choses et le monde signifient au même titre que les actions et les productions humaines. Cette voie se détachait progressivement à la fois du versant ontologique (les choses en elles-mêmes) et du versant épistémologique (les lois de la pensée correcte). Le sujet n'est plus celui qui se contente de refléter le monde en soi en fonction des règles de l'épistémè qui le font accéder à la vérité, mais se trouve engagé dans une rhétorique où interviennent les passions, la persuasion, la doxa fluctuante et contradictoire que détestait Platon, les stratégies qui construisent un monde de sens qui n'est pas donné d'avance.

C'est au XIXe siècle que se consomme la rupture annoncée part la voie sémiologique, lorsque Frege introduit la distinction capitale entre sens et référence . Une bifurcation s'opère entre, d'un côté, la sémantique référentielle qui renvoie à l'objectivité des choses et, de l'autre, l'expression linguistique qui fonde la signification sur l'interpréta-tion du sujet. L'opacité du sens qui en résulte casse le sens homogène chez Peirce, pour qui le mouvement de l'interprétation procède sans jamais s'arrêter en une logique trichotomique et dynamique (representamen, objet, interprétant). Merleau-Ponty fonde, après Husserl, une phénoménologie de la tension et de la subjectivation du sens qui se déploie dans ses dimensions co-subjectives et hétérogènes. Parmi les linguistes, le Danois Louis Hjelmslev articule dans sa sémiologie, plus importante que le système de Saussure de ce point de vue, une instance intermédiaire des usages ou normes objectives, entre la représentation en modèles du système abstrait de la langue et l'indéfinie variabilité des discours. Les diverses pragmatiques contemporaines, fortement influencées par le second Wittgenstein (les Recherches philosophiques ) et la rhétorisation du discours des sciences humaines, voire des sciences dites exactes [1], ont repris ces thèmes avec un certain retard, mais c'est aujourd'hui le champ entier du langagier qui se trouve entraîné dans un mouvement de complexification dont les formes de l'ambiguïté ne sont qu'un aspect. Le changement de paradigme relativise les structures bipolaires sujet connaissant/objet connu, vraix/faux et adopte des couples plus dynamiques fondés sur le virtuel et l'actuel, l'homogène et l'hétérogène et les dynamismes complexes de l'interaction étudiés dans l'analyse de la conversation ou en ethnométodologie. Cependant, ces divers courants ne suppriment pas pour autant les analyses propres à la conception représentationniste, comme le montrent le cognitivisme le plus radical ou les taxonomies techno-scientifiques de la science terminologique.

2. Langue et logique

La confrontation de la langue et de la logique s'est trouvée faussée, d'une part, au XIXe siècle, par l'inféodation au modèle scientifique de la physique puis, pour un temps, de la biologie. D'autre part, l'attraction réciproque de la logique et de la linguistique est accentuée par le fait que les énoncés logiques et leurs enchaînements utilisent le matériau linguistique et aboutit à des représenta-tions de ces mêmes formes linguistiques. De sorte qu'au XIXe siècle, lorsque se fonde un savoir linguistique autonome de nature scientifique, celui-ci se trouve imprégné de notions logicistes. Celui qu'on considère généralement comme le fondateur de la linguistique scientifique, Bopp (1791-1867), emprunte ses notions théoriques à Wolff, qui lui-même reprend l'héritage leibnizien. Or la théorie de Leibniz en matière de langage représente la première tentative de mathématisation de la grammaire cartésienne, par la recherche d'une technique combinatoire dont l'ambition était de représenter le système grammatical postulé comme sous-jacent à toutes les langues existantes. Considéré par Leibniz comme universel, ce système était fondé sur un véritable calcul d'idées primitives, notiones primitivae, qui devait, pensait-il, lui permettre de construire une grammaire rationnelle , sorte de langue adamique sous-tendant les variations et anomalies de langues humaines qui ont perdu leur univocité, oublié les idées premières. Ce système profond dépassait d'ailleurs la seule correspondance entre langue et logique ( ordo notionum) , puisqu'il coïncidait, selon Leibniz, avec l'ordre même des choses, l' ordo rerum ontique [2].

A partir des travaux de Frege, à la fin du XIXe siècle, et surtout de Carnap, dans la première moitié du XXe, pour que la langue se voie systématiquement confrontée à la logique. Les rapports entre les deux termes restent toutefois biaisés par un malentendu fondamental. La communication langagière était en effet considérée comme l'approximation maladroite d'une rationalité qui tend à la rationalité logique classique, sans qu'il lui soit jamais permis de pouvoir l'atteindre. Frege, prédécesseur de Carnap dans l'optique dite logiciste, n'énonçait-il pas dès 1892 que "Cela ne peut être la tâche de la logique de s'occuper du langage et de découvrir ce que contiennent les expressions linguistiques. Quiconque veut apprendre la logique à partir du langage est comme un adulte qui veut apprendre à penser auprès d'un enfant" [3]. La justification que donne Frege de cette différenciation des statuts respectifs des langues d'une part, et de la logique d'autre part, est imprégnée de conceptions évolutionnistes. Selon celles-ci, les formes linguistiques anciennes proliféraient sans limites, pour se réduire ensuite progressivement, dans le sens d'une simplification, de l'élimination des facteurs psychologiques responsables de l'imprécision des concepts. Sans doute Frege affirme-t-il dans plusieurs écrits que la langue est supérieure à la logique dans les domaines où la logique se révèle inadéquate, et que même la langue ordinaire est déjà un langage parfait dans la mesure où elle contient déjà, bien que sous forme dissimulée, les éléments logiques. Mais le plaidoyer en faveur des mérites de la langue reste fondé sur une vue comparative des deux modes d'expression où la dissimulation, le piège, la corruption des expressions restent le fait de la langue, qui se trouve désignée implicitement comme le partenaire inférieur. Les expressions floues, mal définies, ne pourront par conséquent jamais accéder au statut de concept : "... Un concept qui n'est pas défini de façon stricte est appelé à tort concept. De telles formations de type conceptuel ne peuvent être reconnues par la logique comme des concepts ; il est impossible d'énoncer des lois exactes à leur sujet. La loi du tiers exclu n'est en vérité, à proprement parler, rien d'autre que l'exigence, sous une autre forme, que le concept soit délimité de façon stricte" [4]. La logique reste donc, malgré la reconnaissance de la pertinence de la langue dans les domaines où la logique ne s'applique pas, le juge de la langue. Le seul langage "sérieux" semble être celui qui permet d'établir la vérité des propositions par le renvoi univoque au référent, et qui se distingue en cela du langage qui se contente, comme l'esthétique, du sens ( Sinn ) [5]. De nos jours, les diverses conceptions des sciences cognitives, plus ou moins radicales et technicistes (le dualisme de Chomsky et Fodor, au travers notamment des formalismes de l'IA et de la théorie de l'information reconduisent dans une certaine mesure les lois de la pensée du paradigme orthodoxe (identité, non-contradiction et tiers-exclu) à partir des trois pôles ordinateur/infor-mation, esprit/logique et cerveau/neurophysiologie et par le biais d'associations variables de ces pôles (d'où les métaphores esprit/cerveau du paradigme connexioniste et esprit/ordinateur du paradigme orthodoxe).

3. Terminologie et ordre des choses

Il est devenu banal d'affirmer aujourd'hui que les effets de sens sont liés à la situation d'énonciation et aux interlocuteurs et que, même lorsqu'il s'agit de référer à des objets extérieurs au sens exprimé à partir des formes linguistiques, ce sens se construit en obéissant à des contraintes qui relèvent d'un point de vue, d'une analyse préalable, qui font qu'une langue ne peut décrire des faits de façon tout à fait objective. Non seulement les normes sémantiques contiennet-elles la trace des préconstruits sociaux, culturels et autres, mais la prise de parole constitue déjà un choix, une décision, une réduction sur fond d'indétermina-tion et d'excès de sens. C'est à partir de ce constat que Jean-Blaise Grize tente de construire une "logique naturelle" du sens à l'aide de schématisations, selon un principe opposé à la thèse de la transmission de l'information réglée par un code ou un langage spécial qu'un cognitiviste comme Fodor appelle "mentalais", et dont la propriété est celle d'un véhicule qui fait passer en toute transparence les données du sens, l'information numérisée.

A cet égard, l'essor de la terminologie représente un cas particulier. La terminologie technique et scientifique reste en effet sous le charme de l'utopie aristotélicienne d'une réalité stable, qu'il suffit de nommer pour garantir son objectivité. Le phénomène d'observation ne serait proprement compris qu'après avoir été désigné, dénoté, étiqueté, nommé. On aperçoit aisément, dans la construction des réseaux "notionnels" [6] des terminologues, la tentative qui est faite d'isoler tout un pan du langage, et la confusion corrélative entre les marqueurs sémantiques des linguistes et les appellations terminologiques techno-scientifiques [7]. Il se trouve en effet qu'une unité sémantique ne saurait être stable au point d'avoir la même identité ou composition, comme l'attestent les analyses sémantiques faites par des linguistes différents. Une telle identité systémique ne pourrait s'appliquer à la grande diversité des contextes d'utilisation réels corrrespondant au domaine sémantique défini. Il y a là un jeu dialectique risqué par lequel la terminologie, en tentant de réduire l'indétermination et en augmentant la part de détermination grâce à la création de termes techniques, peut avoir un effet contreproductif dans la mesure où les contextes et les connexions ne sont pas pris en considération de façon adéquate. L'imposition d'une plus grande détermination nie l'oscillation entre la théorie et les observables que la méthode scientifique place au centre de sa démarche, selon le principe de contradiction empirique lié à la scientificité telle qu'elle est définie par Popper, qui voit dans la contradiction (cependant éliminée par le choix de la théorie adéquate) la motivation rationnelle qui incite à revoir les théories [8]. La signification dans le discours ordinaire adopte une logique semblable, où l'appropriation dialectique de la situation n'est construite ni sur une objectivité totale du réel, ni sur l'expression d'une subjectivité non contrainte, mais répond à l'ajustement continu du cadre intersubjectif instable propre à échapper à cette double aliénation. La pratique terminologique, soit ici la science terminologique comme la terminologie techno-scientifique, ne devrait peut-être pas trop s'en éloigner, car en éliminant toute indétermination des notions qu'elle crée, elle présente le double désavantage d'accroître le champ des interprétations équivalentes (accroissant de ce fait le flou des relations entre termes et domaines) et de s'enfermer dans le rêve d'une langue parfaite quasi-mathématique telle que la conçoivent les logiciens [9].

4. Les paradoxes des théories linguistiques

La linguistique scientifique de ce siècle prétend se fonder sur le rejet d'une contradiction théorique première, entre la variabilité en partie irréductible des langues et la généralisation des principes régissant leur règles structurales. En tournant le dos au sujet, au discours, à l'hétérogénéité des usages et des opérations linguistiques, elle s'abritait indirectement derrière le statut prestigieux de la logique classique. Dès l'opération fondatrice de la science saussurienne, l'objet linguistique s'est cependant trouvé menacé dans son identité par le rapport paradoxal instauré entre la langue et la parole d'une part, et par la conception du signe d'autre part. On peut dire que ce paradoxe interne à la théorie s'est résolu d'une certaine façon par l'intronisation de la langue et l'exil de la parole, mais que cette résolution est loin d'être totale, puisque Saussure poursuit une recherche liée à ce qui n'est pas réductible au système de la langue mais reste pour lui consubstantiel au langage. De fait, c'est cet autre "point de vue" qui affleure dans la théorie du signe, car s'il s'agit d'en faire le fondement du formalisme qu'est le système de la langue, la nature même du signe mine son existence en ce qu'il n'est "jamais le même" et introduit la différence au sein même de l'identité, au point que René Amacker a pu voir dans le constructivisme saussurien une épistémologie de nature héraclitéenne, par le mouvement perpétuel qu'engendre la langue et la référence explicite de Saussure à la métaphore du fleuve [10]. A la différence du générativisme, qui pose l'existence axiomatique d'une langue unique et homogène mettant l'accent sur la synchronie et tenant la question de la logique du langage comme résolue une fois pour toutes, Saussure laisse la porte ouverte à la représentation de l'empirique et du diachronique.

Pour bon nombre de philosophes du langage et de linguistes, dont Chomsky est le représentant le plus significatif à cet égard, la "seule et vraie" logique reste donc la logique classique. La grammaire transformationnelle de Chomsky ne fera qu'amplifier, par décision épistémologique délibérée et par choix d'un modèle structural de type génératif, les traits mentaliste et homogénéisant déjà présents dans le structuralisme "ordinaire". La méthode chomskyenne constitue en outre l'une des tentatives les plus systématiques de transfert des principes logiques à la théorie linguistique. La démarche trouve l'une de ses sources dans les travaux du logicien Post qui, reprenant la conception "générative" de la logique, emprunte l'ensemble du vocabulaire grammatical (règle, mot, phrase, langage) pour exposer diverses interprétations possibles du système formel de départ. Au lieu de renoncer aux conceptions les plus banales de la grammaire, la théorie linguistique reprend l'analogie qui va de la grammaire à la logique pour postuler que, parmi les interprétations possibles d'un système formel, figure l'articulation grammaticale des langues que, par anglicisme, on appelle "naturelles". A cette différence près que, si chez Post le rapprochement entre logique et langage ne dépasse pas l'analogie utile à la description des opérations logiques. Chez Chomsky, au contraire, il y a identité structurale entre les deux systèmes. La notion de "correction" grammaticale en découle directement, non par souci normalisateur mais en vertu du principe de générativité logique (qui définit le vrai et le faux), donc grammaticale (qui distingue le correct de l'incorrect). On y reconnaîtra la bivalence qui se situe au fondement de la linguistique chomskyenne comme étant celle de la logique classique puisque, comme l'affirme Chomsky, la logique des langues "est" la logique classique (avec des variables, c'est-à-dire le calcul des prédicats), et non une quelconque logique intentionnelle (sans variables). Curieusement, l'hypothèse de la grammaire comme objet formel est aussi représentation formalisée de cette langue, c'est-à-dire une grammaire ordinaire, tout comme le mot langage renvoie à la fois au système formel et à l'objet linguistique concret. Ce lien intime entre le formel et l'empirique fait dire aux générativistes que la linguistique est une science empirique, justiciable à ce titre de la méthode vérificationniste de Popper applicable aux sciences galiléennes. Les propriétés empiriques du langage étant de nature strictement formelle, la linguistique satisfait à cet autre trait des sciences galiléennes de pouvoir mathématiser leur donné. Ce qui explique aussi comment les générativistes ont pu justifier, par cette intimité du formel et de l'empirique, le lien unissant directement le langage à l'organe mental censé le commander, via l'appartenance de la grammaire universelle à la psychologie (aujourd'hui scientifique), et de là, à la biologie [11]. Par la suite, l'école chomskyenne s'est peu à peu fondue dans le cognitivisme orthodoxe, qui modélise selon le même principe les mécanismes neuronaux sur la base des circuits électroniques, ce qui a pour effet, outre la minorisation du langage par rapport à la pensée, la convergence du biologique et de l'artificiel, du cerveau et de la machine au profit du deuxième terme de chacun de ces couples [12]. Remarquons que l'inversion de ce rapport ne suppose pas nécessairement une option philosophique différente, car si la variante connexionniste du cognitivisme part en effet des circuits neuronaux pour construire les circuits informatiques, ceux-ci reçoivent pour tâche de simuler le cerveau, ce qui suppose que celui-ci répond à un fonctionnement de type essentiellement mécaniste. Car l'ordinateur ne peut a priori aborder le cerveau que par ses propres moyens, et l'expert en intelligence artificielle se voit obligé de définir la "structure compositionnelle des états mentaux connexionnnistes" dans la mesure où il considère l'esprit comme une "machine de traitement de structures syntaxiques" [13], ce qui est habituellement le cas. Remarquons encore que les structures syntaxiques, considérées comme compétence "naturelle" de nature psychologique voire biologique, sont coupées de la performance (correspondant approximativement à la parole saussurienne), donc des variations individuelles et sociales constitutives des phénomènes de communication.

Les continuateurs de Saussure, par contre, ont mis en lumière divers paradoxes - internes ou externes à la théorie linguistique, qu'il s'agisse de définir l'objet de la théorie, d'asseoir ses fondements ou simplement de décrire les observables qu'elle se choisit. Ainsi chez Hjelmslev, cependant considéré comme le formalisateur du système homogène de la langue saussurienne : "A priori, on pourrait peut-être supposer que le sens qui s'organise appartient à ce qui est commun à toutes les langues, et donc à leurs ressemblances; mais ce n'est qu'une illusion, car il prend forme de manière spécifique dans chaque langue; il n'existe pas de formation universelle, mais seulement un principe universel de formation", de sorte que "le vieux rêve d'un système universel de sons et d'un système universel de contenu (système de concepts) est de ce fait irréalisable, et n'aurait de toute façon aucune prise sur la réalité linguistique" [14]. Ce déni de la possibilité même d'une identité de la réalité linguistique constitue une mise en doute de la possibilité d'un sens homogène, et donc de la compatibilité entre la logique de la langue et la logique classique. Cette hypothèse de l'instable, on s'en souviendra, avait inquiété Benvéniste qui, en sevrant définitivement le signe comme réalité en soi dont les deux termes, signifiant et signifié, devaient dorénavant être unis par un lien non plus arbitraire, mais nécessaire, avait réalisé l'objectif constant de la philosophie métaphysique d'assurer l'identité du sens en le séparant complètement de la réalité objective [15]. En enracinant le sens dans l'instable, Hjelmslev s'éloigne des principes qui sous-tendent la logique - en l'occurrence, l'idée que la manipulation de signes arbitraires et abstraits leur donne un sens "vrai" en les associant aux objets du monde. Mais il va plus loin, en repérant dans la langue elle-même les aspects qui lui confèrent une dynamique, absente de la conception courante de la synchronie comme système statique : "le synchroni-que n'est rien que la langue en fonctionnement, le jeu des oppositions entre signes. Le synchronique est une activité, une energeia . (...) La dunamis est le principe le plus élémentaire du langage" [16]. Sans doute était-ce là une nécessité découlant de la décision de Hjelmslev de fonder une totalité en accordant à la sémiosis son plus haut degré de généralité, mais dont le prix était l'existence du sujet, condamné à s'effacer sous le masque de l'agent dépersonnali-sé. L'effacement du sujet n'est cependant que partiel car, ayant sauvé l'identité et l'unité de la théorie, Hjelmslev parvient à le réintroduire, jusqu'à un certain point, à l'intérieur de l'objet de la linguistique, en le transformant en l'un de ses facteurs constitutifs par le biais de la catégorie des cas, appliquée par lui aux notions d'espace, de temps, de causalité syntagmatique ou de rection syntagmatique. Comme Martinet le fera dans une perspective fonctionnelle, mais non logique, pour établir l'économie des changement phonétiques [17] à partir de tensions de type cybernétique qui révèlent un dynamisme interne au système synchronique de la langue, Hjelmslev dégage de la synchronie les principes dynamiques à l'oeuvre dans la langue.

Mais c'est la théorie des "oppositions participatives", du point de vue logique qui nous occupe ici, qui marque le mieux la signification des articulations conceptuelles propres au langage [18]. La "participa-tion" oppose en effet les unités significatives que Hjelmslev appelle "intensif" et "extensif", et qui dans la phonologie de Troubetzkoy et Jakobson correspond à "marqué" et "non marqué" [19]. Il y a là, assurément, une relation qui non seulement permet de distinguer l'une des articulations logiques du langage de la logique des logiciens, mais recouvre cette dernière en ce qu'elle comporte des oppositions binaires classiques (A/non-A), des oppositions contraires ("avare" et "prodigue" ne peuvent être vrais en même temps, mais peuvent être faux simultanément) et des oppositions contradictoires ("clair" englobe "obscur", "vieux" englobe "jeune"). L'ensemble de ces oppositions constitue ce que Hjelmslev appelle sublogique, soit le pendant dans le domaine logique de ce que Lucien Lévy-Bruhl appelle "prélogique" pour distinguer la "mentalité primitive" de la mentalité contemporaine. Il est certainement remarquable, comme le remarquent Ducrot et Schaeffer à la suite de Greimas [20], que le philosophe et logicien Robert Blanché [21] soit parvenu, sur la base du "carré d'Aristote" et donc des relations logiques traditionnelles, à une catégorisation de la "pensée naturelle" proche de ce "sublogique" qui caractérise précisément ce que certains linguistes ou sémiologues dénomment "logique naturelle". Nous retiendrons de cette confrontation le fait, plus remarquable encore, que l'application du schéma logique de Blanché ne s'applique que partiellement aux relations logiques liant les unités lexicales de la langue, en raison notamment de l'impossibilité de construire des implications logiques entre certaines unités lexicales, là où le schéma conceptuel correspondant établi par Blanché autorise de telles déductions [22]. D'autre part, le schéma de Blanché n'admet pas la contradiction (les contraires s'opposent de façon absolue), alors que les relations de type "sublogique" décrites par Hjelmslev comportent des éléments contradictoires. Enfin, il apparaît que les relations d'implication logique que la langue autorise sont parfois neutralisées par le discours, ce qui montre que ce qui apparaît comme une "raison discursive" subvertit les relations logiques qui subsistent dans la langue, grâce aux moyens conceptuels plus puissants qu'elle met en oeuvre. Ces divers éléments montrent que la logique habituelle se trouve dépassée par un système qu'on pourrait appeler "archilogique" en ce qu'il relativise la première. En ce sens, il peut être justifié de référer à la notion de "prélogique" posée par Lévy-Bruhl pour rendre compte de la signification globale des articulations logiques du langage, étant entendu, comme le signale le sociologue, qu'il ne faut pas voir dans le préfixe "pré" ce qui serait antérieur ou opposé à la logique, mais bien, comme il le dit aussi, un type de rationalité qui viole les principes de la logique, comme le principe de participation qui n'obéit pas au principe d'identité. Ce qui pose problème à deux niveaux, cependant, est la scission radicale entre deux mentalités et deux logiques. Car d'une part, les théories linguistiques et pragmatiques montrent bien que le prélogique est pleinement réalisé dans les systèmes linguistiques attestés et dans les opérations langagières ordinaires. Plus généralement, de nombreux linguistes, pragmaticiens et sémiologues ont montré après Hjelmslev que non seulement les principes logiques classiques (vérité, identité, tiers exclu) se trouvent relativisés, mais que le renversement de perspective qui s'opère par rapport au projet de Carnap, dont l'objectif était de traduire toutes les langues dans la syntaxe logique, aboutit à faire de la logique une variante du langage (conçu ici comme ensemble d'articulations logiques intégrées dans la langue). D'autre part, la rationalité intersubjective telle que nous la concevons, à travers la mise en jeu de ces diverses articulations entre le repli sur les formalismes figés et les distortions du discours dans le procès interactionnel, met la logique en perspective par ce qu'elle "veut dire" [23], par la prise en charge consciente des formes linguistiques.

5. La contradiction dans les opérations langagières

Les études rhétoriques et littéraires se sont toujours intéressées, avec une fortune inégale, aux familles d'expression relevant du contresens. Par contre, les théories linguistiques les ont rejetées aux marges de l'acceptable, les qualifiant, comme dans la tradition générative et transformationnelle, d'expressions "mal formées", de "semi-phrases", de "phrases déviantes" [24]. Elles étaient alors dévolues aux études psycholinguistiques ou, pragmatiques, c'est-à-dire hors du domaine linguistique proprement dit. Ce n'est qu'assez récemment que le contresens a été reconnu comme domaine du sens dont l'étude était susceptible d'éclairer les conditions de significance des formes linguistiques complexes. C'est ainsi que la tropologie de Prandi valorise l'ouverture réciproque des connexions linguistiques et des solidarités conceptuel-les à partir de la contradiction, qui représente ici la pointe extrême du pouvoir de mise en forme, mais aussi de signifiance des structures du langage. Alors que la pertinence du contresens pour une théorie des figures se situe généralement au niveau de l'interprétation dans un texte ou dans un contexte énonciatif, Prandi voit la contradiction comme constitutive du contenu des figures et des phrases, dont les conditions de signifiance sont largement indépendantes des contingences du discours et relèvent donc du système.

Mais c'est surtout dans la perspective dite pragmatique ou énonciative que la transformation du logique est la plus manifeste et démontre le mieux sa pertinence. Cette seconde perspective, ouverte sur l'"extérieur du langage", a permis de déterrer ou d'actualiser de façon moins timorée ce qui avait été pressenti au niveau du système par certains structuralistes et de formaliser ce qui apparaissait à la faveur de l'ouverture de l'objet linguistique dans un texte ouvert sur le monde. De nombreuses études montrent que les propriétés du langage peuvent être d'allier l'identité à ce qui l'affaiblit, d'"allier indissocia-blement l'objectif et le subjectif" [25], de bafouer les normes logiques en faisant entendre, comme dans l'ironie, le contraire de ce qui est dit [26], de remettre au centre de l'interaction communication-nelle la polémique et le conflit [27], d'actualiser le conflit sémantique dans la construction d'une sémantique sociale [28]. Plus que dans une ontologie attachée à l'objectivité - fût-elle contradictorielle - des formes linguistiques, c'est dans un rôle à la fois heuristique et praxéologique que la contradiction trouve un sens et construit un sens, d'une part par la transformation des concepts qu'elle provoque par le jeu dialectique qu'elle peut engendrer [29], et d'autre part par le décalage qu'elle révèle non seulement entre énonciations et croyances, mais entre les croyances et les implications non voulues de certaines croyances ou entre les conséquences des croyances et des situations qui les encadrent, tout cela dans le contexte complexe et changeant de l'interaction. C'est ce qu'ont bien compris toute une série de chercheurs en pragmatique de langue française, en s'engageant résolument dans une pragmatique interactionnelle qui appelle, loin de toute conception binariste et "télémentalaise" de la communication, un complexe discursif et asymétrique qui, parce que paradoxal et intersubjectif, pourra (ré)intégrer les identités sémantiques et les normes socio-culturelles tout en les relativisant, accepter l'énonciation de la subjectivité sans condamner l'objectivité [30]. Parler et entendre deviennent alors une oeuvre commune et dissociée tout à la fois, jouée à deux ou à plusieurs, en contrepoint ou en improvisa-tion, qui peut évoluer vers un état stable, vers un état oscillatoire, vers l'accord ou vers la rupture. Les articulations logiques impliquées par l'activité langagière et les représenta-tions qui s'y associent postulent une pluralité logique qui ne dédaigne pas les ressources offertes par les logiques "naturelles", floues ou dialectiques [31], bien que la notion de contradiction reste employée de façon empirique sans faire l'objet d'une véritable formalisation.

Le constat de base est celui d'une différence fondamentale entre systèmes formels et langues "naturelles". D'un côté, les systèmes formels sont des ensembles d'expressions bien formées, des objets vides ou totalement déterminées par les axiomes de départ. Les déductions qu'elle engendrent ne sont que des suites d'expressions bien formées, soit des propositions de statut identique dont la valeur est calculée en fonction du vrai et du faux, elles ne se parlent pas et sont intemporelles. De l'autre, la grammaticalité et la sémanticité des expressions linguistiques sont évaluées par les jugements variables des locuteurs. Ces objets ne sont ni totalement vides de sens, ni totalement déterminés, mais sont des énoncés aux statuts divers qui permettent des opérations argumentatives, des raisonnements et des conduites discursives au mouyen d'inférences complexes qui transforment ces expressions dans le temps.

Enfin, le métalangage utilisé pour communiquer et décrire un langage formel est issu des langues naturelles, les premiers dépendant des secondes. Autrement dit, le métalangage doit être plus puissant que le langage-objet, la langue étant l'interprétant de tous les autres systèmes, celui qui donne sens à la fois aux signes et à l'énonciation.

Ce sont là les conditions d'engendrement de cet espace intermédiaire pressenti dans la sémiologie de Hjelmslev et dont les implications sont considérables dans le champ de diverses sciences humaines comme pour le renouvellement de la philosophie du langage. Nous terminerons en ébauchant les grandes articulations des dynamismes qui sous-tendent ce pluralisme logique, dont les principes essentiels sont le dialogal, le dialogique/polyphonique et une forme de procéduralisation marquée par l'incertitude de l'objet et l'indécision du sujet.

6 - Le discours intermédiaire

6.1 La cassure du sens homogène et du modèle codique et symétrisant d'une communication faite d'échanges indifférenciés entre un "émetteur" et un "récepteur" interchangeables a pour première conséquence l'actualisation d'une relation dialogale, asymétrique, au sens où un véritable dialogue s'amorce entre participants différenciés [32].
6.2 La notion de "dialogique" introduite par Bakhtine au sens de "polyphonique" implique la dialogisation interne au discours de l'énonciateur, qui se trouve investi de plusieurs voix mêlées, divergentes et parfois contradictoires. On connaît les formes du discours rapporté (explicites ou implicites), les proverbes et autres citations qui placent l'énonciateur sous la référence de telle ou telle autorité, ou tout simplement de l'opinion, du "on"; citons également les arguments introduits par le locuteur à l'aide de connecteurs (mais, il est vrai...), les formes interrogatives, les assertions diverses qui pluralisent les points de vue assumés par le même locuteur qui se fragmente de la sorte en plusieurs énonciateurs réels ou fictifs.
6.3 L'objet dont il est question dans l'énonciation apparaît fréquemment comme incertain. En effet, même s'il y a accord dans la communication, la prise en compte de l'auditeur (qui n'est pas le double du locuteur) implique d'admettre un facteur d'incertitude irréductible, car si l'on accepte que l'Autre n'est pas un autre soi, il est impossible de décider du rapport à la validité de l'interlocuteur (s'il promet et tient sa promesse, je ne peux décider en dernier ressort de la motivation de son acte). Autrement dit, il faut renoncer à occuper un lieu qui intégrerait tous les discours et tous les points de vue.
6.4 Enfin, le locuteur apparaît comme indécis, du fait de l'incertitude de la référence comme de l'ambiguïté du propos, de l'intention de l'interlocuteur ou de la polyphonie de son discours. Ici aussi, la réussite de la communication ou de l'acte de parole (ordre, promesse...) est indémontrable (même si le fait qu'elle soit indécidable est vrai).

Ces principes étant admis, on peut voir le déroulelement du dialogue, selon la description qu'en a fait Catherine Kerbrat, comme un "double processus de différenciation accrue et d' homogénéisation relative ". L'interaction s'opère au départ de compétences hétérogènes (les idiolectes en présence) qui se neutralisent partiellement par un phénomène de synchronisation, de coordination et d'harmonisation des comportements et des significations. D'une part, les aspects conflictuels peuvent accentuer les différences initiales entre les interlocuteurs, mais d'autre part le modèle consensuel, dont la prédominance peut occulter les premiers comme dans la pragmatique habermassienne, s'impose fréquemment (ne serait-ce qu'au niveau des normes implicites de la relation intersubjective, qui vont dans le sens de l'accord). Si le sujet peut gagner en cohérence et en homogénéité dans la relation interlocutive, il peut tout aussi bien, ce qui est plus fréquemment le cas selon Kerbrat, mener à une certaine fragmentation du sujet par incorporation de la voix de l'autre, soit à un accroissement de la polyphonie. La dynamique de l'interaction conjugue de la sorte 1. une homogénéisation dialogale corrélative à la formation d'une communauté énonciative et résultant du tropisme consensuel (dont l'aspect est marqué par rapport au conflictuel, structurellement marqué), et 2. la fragmentation du locuteur en énonciateurs plus ou moins hétérogènes, c'est-à-dire l'accroissement du dialogisme (polyphonie) interne aux co-locuteurs.En ce sens, les " contradictions internes au discours d'un locuteur peuvent être imputables aux exigences de la relation à autrui " et, au niveau empirique, " constitutives du fonctionnement de l'interaction ".

7. Ouvertures

Comme le remarquait Isabelle Stengers, les concepts sont souvent nomades et, dans le cas qui nous occupe, la fonction du langage dont nous venons d'indiquer quelques repères présente ceci de significatif qu'elle est créatrice d'objets transdisciplinaires bien définis. La dynamique pragmatique et intersubjective en est un, et ce n'est pas le moindre de ses intérêts de la voir apparaître sous des formes analogues dans la conception du logos présente dans l'éthique de la discussion de Apel et la pragmatique universelle de Habermas, dans certaines conceptions de la théorie du droit ou dans certains aspects de la théorie des relations internationales. C'est ainsi que la raison juridique se trouve soumise, dans le processus d'engendrement des normes mais aussi dans le travail d'interprétation des textes qu'entraîne l'évolution contemporaine du droit, à une indétermination et à une complexité croissantes, c'est-à-dire à un accroissement d'une "codétermination" associable à la pragmatisation des acteurs, c'est-à-dire encore à la pluralité des acteurs se situant à la source de la norme, à la contextualisation des catégories juridiques et à la rhétorisation, par la participation conjointe du récepteur et de l'émetteur de la norme à la détermination de son contenu, de l'interprétation des textes et de leurs applications aux situations concrètes [33]. La pragmatisation de la raison juridique, dont les repères sémantiques (consignés dans la norme du texte) deviennent incertains, se traduit par l'affaiblissement de la "prédétermina-tion" (le droit tel que l'écrit l'émetteur de la norme - Etat, institution interétatique, organisme public) et de la "surdétermination" (ensembles de principes et d'instruments, souvent issus du "code culturel dominant", destinés à suppléer aux lacunes du droit écrit) corrélative à l'accroissement de la "codétermination" des contenus. Ici aussi, on assiste à une fragmenta-tion du logique dont l'enjeu philosophi-que rejoint celui de la pragmatique au sens étroit, où la notion classique de vérité se trouve d'autant plus suspecte que la majeure du syllogisme aristotélicien ("telle matière relève de tel domaine du droit") ne peut plus être prédéterminée par la raison sémanto-juridique, et butte sur la complexification des conditions de validité liée à l'intention originaire du texte, à celle de l'interprétant (juge ou administration) et à l'évolution des codes culturels censés les fonder. La nécessité pratique de saisir les transformations en cours - de l'émission comme de la réception de la norme - requiert l'intervention de logiques modales ou floues afin de pouvoir aménager les exigences normatives dans un cadre argumentatif et contextuel où intervient une pluralité d'acteurs [34]. On observera que la démarche juridique ainsi posée rejoint la thèse du "double mouvement contradictoire" formulée par Kerbrat sur base de la conversation ordinaire, dans la mesure où l'ordonnancement juridique évolue vers un pluralisme des rationalités (accroissement de l'hétérogénéité dialogique et logiques éclatées du soft law ), et que la sous-détermination des structures en présence peut permettre une intersubjectivité plus forte du fait même que l'identité des acteurs est imprécise et que la communication est imparfaite.

On peut trouver dans les essais de théorie des acteurs relevant du champ des relations internationales une représentation analogue [35], où sous l'apparente simplicité des "holons" familiers (nations, peuples, sociétés, classes, groupes, organisations interétatiques, acteurs non gouvernemen-taux, individus), on aperçoit la réelle complexité des réseaux interindivi-duels et des processus qui les traversent. Par un effet en retour paradoxal, le passage de la "complexité" holiste (souvent perçue en des termes assez simplistes) à la "simplicité" de l'individu offre une chance précieuse de redécouvrir la véritable complexité du politique. L'individualisation apparaît alors comme procès inverse de la classification (comme passage au concept et comme gommage des particularités). L'individu n'est plus "indivisible", même s'il n'est pas altéré par toute division, mais recomposable via différents opérateurs d'individualisation. Entité non répétable globalement, mais lié partiellement par transindividuation aux réseaux constituants.

Par contraste, on peut considérer la catégorie de la Personne (au sens de la masquarade de Bakhtine ou des personae de Maffesoli) comme contraire à l'individu vu comme élément d'un système, et la restaurer en sa qualité d'être socio-historique pris entre des rôles et un destin. Son intégration dans les formations sociales est potentiellement triple :

- par anomie, comme absence de tout espace d'enracinement identitaire, entre l'atomisation des individus et le mythe de la Communauté universelle;

- par uninomie (aliénation), ou adhésion à un espace identitaire exclusif, réductrice vis à vis de la labilité des identités autres;

- par plurinomie, ou appartenance floue à différents espaces identitaires, d'où surgissent les conflits normatifs et la nécessité d'intégrer la contradiction. Aujourd'hui, la crise de la plurinomie aiguë qui caractérise l'identité post-moderne hostile aux allégeances uninomi-ques prend la forme d'une schyzophré-nie du corps social par déterritorialisation des identités culturelles, perte des identités parentales, investissement dans des identités transnationales [36].

Ce sont là autant de questions posées dans l'optique d'une recomposition de la modernité, qui appelle la réintégration de prétentions contradictoires, celle de la raison linguistiquement articulée en propositions et celle de la mise en discussion de toute proposition dans un cadre intersubjectif d'où ne sont éliminables ni la polyphonie des co-locuteurs, ni l'ambiguïté résiduelle des points de vue, ni l'incertitude des conditions ultimes de validité.

Paul GHILS
Chargé de cours
Haute Ecole de Bruxelles

NOTES ET RÉFÉRENCES


[1] Cf. V. de Coorebyter (dir.), Rhétoriques de la science , PUF, 1994.

[2] Cf. P.A. Verburg, "Vicissitudes of Paradigms", in D. Hymes, Studies in the History of Linguistics , Indiana University Press, Bloomington, 191-230 et G. Romeyer Dherbey, "Leibniz et le projet d'un langage exclusivement rationnel", in Le Langage , vol. 2, Ellipses, Paris, 1986, 23-32.

[3] G. Frege, Wissenschaftlicher Briefwechsel, Hambourg, 1976, p. 102, cité par Jacques Bouveresse dans Encyclopédie philosophique universelle, dir. A. Jacob, PUF, 465.

[4] G. Frege, Grundgesetze der Aritmetik (1893-1903), Hildesheim, Georg Olms, 1966, vol. II, par. 56.

[5] G. Frege, "ber Sinn und Bedeutung", in Zeitschrift für Philosophie und Philosophie Kritik, vol. 100, 1892, 25-50; trad. fr. de C. Imbert in G. Frege, Ecrits logiques et philosophiques, 102-126, Seuil, Paris, 1968.

[6] Le mot est mal choisi, car il s'agit en réalité de réseaux conceptuels ou, mieux encore, fonctionnels dans le sens où Deleuze et Guattari différencient les concepts, dont la réalité est virtuelle, des fonctions qui réfèrent aux états de choses actualisés. "On actualise ou on effectue l'événement chaque fois qu'on l'engage, bon gré mal gré, dans un état de choses, mais on le contre-effectue chaque fois qu'on l'abstrait des états de choses pour en dégager le concept" ( Qu'est-ce que la philosophie? , Minuit, 1991, pp. 150-151).

[7] Une confusion du même type est faite par les générativistes, lorsque Katz considère comme équivalents les marqueurs sémantiques (tels que "restriction de sélection") et construit terminologique (tel que "molécule d'oxygène"). Cf. "Semantic theory", in D. Steinberg et L. Jakobovits (eds.), Semantics , Cambridge, 1971, 297-307.

[8] Conjectures et réfutations , Payot, 1985 [1963]).

[9] Cf. R. de Beaugrande, "Systemic versus contextual aspects of terminology", in H. Cszap et C. Galinski (eds.), Terminology and Knowledge Engineering , INFOTERM/Indeks Verlag, Frankfurt/M., 1988, 7-24.

[10] Cf. "Saussure "héraclitéen : épistémologie constructiviste et réflexivité", in M. Arrivé et C. Normand (dir.), Saussure aujourd'hui , numéro spécial de LINX , 1985, 17-28. Le "constructivisme" dont parle l'auteur répond à l'acception qu'en donne l'épistémologie piagétienne, à savoir ce qui "s'oppose à la fois à l'empirisme mécaniste et à l'idéalisme innéiste" (p. 19, n. 7). Voir aussi, du même auteur, Linguistique saussurienne , Droz, Genève, 1975.

[11] N. Chomsky, "La connaissance du langage", Communications , 40, 1984, 7-24.

[12] De sorte que la notion de "créativité" se trouve appauvrie jusqu'à ne plus représenter qu'une combinatoire logico-mathématique.

[13] P. Smolensky, "IA connexionniste, IA symbolique et cerveau", in D. Andler (dir.), Introduction aux sciences cognitives , Gallimard, 1992, 77-106.

[14] L. Hjelmslev, Prolégomènes à une théorie du langage , Minuit, 1966, p. 98-99. On peut rattacher cette citation d'une remarque analogue de Martinet sur les universaux : "[...] tout trait de dis-cours automatiquement présent dans toutes les communautés doit être considéré comme non linguistique ou, comme marginale-ment linguistique" ( Ele-ments , p. 34, édition de 1970).

[15] Problèmes de linguistique générale II , p. 225.

[16] Principes de grammaire générale, Det Kgl. Danske Videnskabernes Selskab, Copenhague, 1928, p. 56.

[17] Francke Verlag, Berne, 3e éd. 1970.

[18] Ce point est discuté par E. Coseriu, Lecciones de Lingüística General , Gredos, Madrid, 1981 et par J. Petitot-Cocorda, Morphogenèse du sens I , PUF, Paris, 1985.

[19] Ainsi, le couple A ("homme") et non-A ("femme") réalise une opposition asymétrique où le premier (extensif) recouvre le second (intensif) dans les cas où c'est l'addition A + non-A qui est représentée (soit "homme" pour dénoter "humain"). Une relation analogue peut valoir pour les unités phonologiques, où l'opposition entre deux unités est neutralisée dans certains contextes (ainsi l'opposition entre consonnes sourdes et sonores en finale de mot dans de nombreuses langues germaniques). Dans le domaine sémantique, les linguistes désignent aussi le phénomène sous le terme d'"auto-hypéronyme". Dans la linguistique de Jakobson, le paradoxe fondateur affecte autant la théorie que son objet. Le binarisme phonologique est en effet mis en opposition avec la poéticité, oppo-sée tout autant aux usages référentiels, car ici le signe se confond davan-tage avec l'objet, "parce qu'à côté de la conscience immédiate de l'identité entre le signe et l'objet (A est A1), la conscience immédiate de l'absence de cette identité (A n'est pas A1) est nécessaire; cette antinomie est inévitable, car sans contradiction, il n'y a pas de jeu des concepts, il n'y a pas de jeu des signes, le rapport entre le concept et le signe devient automati-que, le cours des événements s'arrê-te, la conscience de la réalité se meurt". L'ambiguïté est une propriété in-trinsèque, inaliénable de tout message centré sur lui-même. C'est le même type de dialectique qui caractérise la structure des axes équivalence/combinai-son et leur variante tropique métaphore/métony-mie, que Jakobson présente comme éminemment contradictoire, du niveau phonologique au niveau sémantique : "La super-position de la similarité sur la contiguité confère à la poésie son essence de part en part symbolique, complexe, poly-sémique, [...] tout élément de la séquence est une comparaison. En poésie, où la similarité est projetée sur la contiguité, toute métonymie est légère-ment métaphorique, toute métaphore a une teinte métonymique" ( Questions de poétique, Seuil, 1973, pp. 235-236).

[20] Dictionnaire des sciences du langage, p. 234-235.

[21] Les structures intellectuelles , Vrin, 1966.

[22] Ainsi, si "tous" implique "quelques" en logique, il n'en va pas de même dans le discours, comme l'atteste cet exemple donné par Ducrot et Schaeffer: "Ce ne sont pas quelques amis qui sont venus, c'est tous" ( Ibid. , p. 237).

[23] Nous prenons cette expression dans ce que Quine lui voyait d'intentionnel (en français) par rapport au sens plus passif du verbe "signifier".

[24] Contrairement à Husserl, qui les considérait comme faisant partie de ce qui est doué de sens.

[25] C. Fuchs, "L'ambiguïté et la paraphrase, deux propriétés fondamentales des langues naturelles", in Aspects de l'ambiguïté et de la paraphrase dans les langues naturelles , p. 7-35.

[26] Cf. A. Berrendonner, Eléments de pragmatique linguistique , Minuit, 1981.

[27] Cf. A. Berrendonner et H. Parret (dir.), L'interaction communicative , Lang, Berne, 1990.

[28] Cf. J. Boutet, Construire le sens , Lang, Berne, 1994.

[29] Le principe de contradiction n'est pas nécessairement associé à un vecteur dynamique dans les systèmes construits sur cette base. A un autre niveau, il peut jouer un rôle empiriquement dynamique. Dans ce dernier sens, le concept de contradiction est lié à la scientificité définie par Popper, qui voit dans la contradiction (cependant éliminée par le choix de la théorie adéquate) la motivation rationnelle qui incite à revoir les théories ( Op. cit. ).

[30] Cf. Notamment C. Fuchs, L'ambiguïté et la paraphrase , Publications de l'Université de Caen, 1987 et les études réunies dans C. Fuchs (dir.), Aspects de l'ambiguïté et de la paraphrase dans les langues naturelles , Lang, Berne, 1990, dans A. Berrendonner et H. Parret (dir.), L'interaction communicative , Lang, Berne, 1990 et dans La théorie d'Antoine Culioli , Ophrys, 1992.

[31] La "logique dialectique dynamique" de D. Batens, qui a pu faire rire certains logiciens, tente de construire une représentation dynamique en ce qu'elle construit les règles d'inférence en fonction des phrases dérivées jusqu'à un certain point dans le temps (et qui ont pu pas être dérivables jusque là, ou pourront ne plus l'être par la suite); elle est dialectique en ce que sa dynamique dépend essentiellement de l'occurrence d'inconsistances dans l'ensemble de phrases dérivées à un moment donné du procès ("Dynamic dialectical logics", in G. Priest, R. Routley et al., Paraconsistent Logic. Essays on the Inconsistent, Philosophia Verlag, Münich, 1989, 187-217).

[32] Catherine Kerbrat ("Hétérogénéité énonciative et conversation", in H. Parret (dir.), Le sens et ses hétérogénéités , CNRS, 1991, p. 121-138) cite à ce propos (p. 121) l'un des personnages de Marguerite Duras "Nous ne pouvons pas nous parler. Nous sommes les mêmes" ( India Song , Gallimard, 1973, p. 98).

[33] Cf. M.Delmas-Marty, "L'imprécis et l'incertain. Esquisse d'une recherche sur logiques et droit", in D. Bourcier et P. Mackay, Lire le droit. Langue, texte, cognition , Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1992, 109-119; M. Delmas-Marty, Pour un droit commun , Seuil, 1994.

[34] Logique modale lorsqu'il s'agit de raisonner au moyen de prédicats précis sur la base de faits incertains (comme la notion d'ébriété appliquée à une personne ayant consommé de l'héroïne); logique floue lorsqu'il s'agit d'appliquer des prédicats imprécis à des faits certains. Une catégorie telle que la matière pénale, qui n'obéit pas aux principes aristotéliciens de la non-contradiction et du tiers exclu, sera assimilée ou exclu du domaine pénal, dans l'optique floue, selon le degré de proximité des deux notions. La logique classique est fausse, par ailleurs, "en ce qu'elle décrit un mouvement déductif à partir d'une majeure donnée, alors que le juge raisonne par induction en remontant vers une majeure qu'il contribue plus ou moins à poser" (M.-A. Frison-Roche, "Logique, hiérarchie et dépendance des sources de droit", in D. Bourcier et P. Mackay, op. cit., p. 126. C'est à partir de réflexions semblables relatives aux différents rapports que le langage peut entretenir avec le réel que M. Dominicy juge que "la notion technique de vérité ne suffit pas plus à assurer le sérieux de la logique que la notion commune qui lui correspond ne nous conduit à croire en la gratuité référentielle de la poésie" ("De la pluralité sémantique du langage", Poétique , nov. 1989, p. 503.

[35] Nous abusons ici de la conception exprimée par certains politologues, qui voient le linguistique comme constitutif du politique (Cf. notamment J.-F. Bayart, "L'énonciation du politique", in Revue française de science politique , juin 1985, 343-373 et T. Ball et al., (eds.), Political Innovation and Conceptual Change , CUP, New York, 1989.

[36] Cf. P. Ghils, "De l'interétatique au transnational : les niveaux logiques de l'international", in Les relations internationales à l'épreuve de la science politique, sous la dir. de B. Badie, A. Pellet et R.-J. Dupuy, Economica, 1993, 53-71.


Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 13 - Mai 1998

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