JEAN-LOUP HERBERT

Lui, La mémoration des plus beaux noms



Dire l'ineffable! Comment y renoncer sinon au risque d'oublier ce qui nous anime. Il serait sans doute plus simple et aussi plus juste d'évoquer la gestuelle qui, cinq fois par jour, rythme la quotidienneté musulmane. Écouter jaillir du brouhaha de la cité le cri, l'annonce, l'appel : cet Adhanlancé aux horizons à toutes et à tous par le Muezzin. Termes qui dérivent tous deux de la racine A.D.N. : prêter l'oreille à quelqu'un. Le nom d'Allah ouvre cet appel à la vigilance, à l'attention par l'écoute, il est accompagné du qualificatif Akbar - Grand (infiniment), dont la forme grammaticale ni comparative, ni superlative réfute toute relation. Tout autant que la proclamation du témoignage initiatique L ILH ILLA ALLH fonde le Nom sur l'abîme de la négation. Nul dieu si-non Dieu. Mais comment oser traduire ce mantra ou mieux ce Dikr qui lance dans la voie musulmane sans en perdre toute la charge énergétique ? Comme le propose André Chouraqui dans sa fervente traduction du Coran, faut-il, pour respecter l'ineffable, sauvegarder l'irréductibilité des Noms - "pas d'Ilah sauf Allah " ? Scrupule qui honore le traducteur et alerte le lecteur, mais on pressent bien néanmoins que c'est dans le jeu combinatoire des souffles et des énergies A.L.H., qui pétrissent l'entièreté de la formule, que se tient l'ouverture paradoxale de l'INNOMÉ-NOMMÉ.

Mais revenons à la quotidienneté, à son inscription dans le temps de l'action dont projet et espoir s'accompagnent rituellement de la Baslamah - au Nom d'Allah - et du In Sâ' Allah - si Allah veut. Quant à l'accomplissement de l'action ou de l'ad-vènement, il suscitera les interjections bien connues Al Hamdu Lillâh - la louange à Allah - et plus encore Subhân-Allah, littéralement tout baigne en Allah.

Ainsi exultation, louange, dédicace du Nom d'Allah tissent la durée de nos vies vouées à être à l'écoute et à répondre à l'Appel. Ainsi sommes-nous conviés à ce que nos actes soient permanente célébration du Nom, souvenir, mémoration d'où nous provenons et où nous retournons. Mémoration - Dikr - cette "anthropologie du geste" qui avait si fort impressionné le P. Marcel Jousse, et qui nourrit ce qu'il appelait la "manducation de la parole", presque une rumination du Nom. La Vache! Titre de la plus longue sourate, qui à elle seule contient plus d'un tiers des racines du vocabulaire coranique. La trivialité apparente de ce titre trouverait-elle sens dans cette mémoration-manducation-rumination ? L'épisode auquel il se réfère (Coran, II, 67-61 [1]) n'évoque-t-il pas le tatonnement de la nomination, quand le peuple de Moïse est pris entre l'idolâtrie du Veau d'Or et la non reconnaissance de sa désignation sacrificielle. De plus cet épisode intervient peu après le don des Noms au premier prophète connu : Adam, qui reçut les Noms pour les enseigner aux Anges (II, 31/33).

Mais que percevons-nous de cette langue des Anges ou des Oiseaux connue des prophètes David et Salomon (XXVI, 16), notamment par ce dernier, dans son échange avec Bilqis, la Reine de Saba qui nous dit (XXVII, 30) :

Au Nom d'Allah, le Matriciant, le Matriciel.

Et que nous rapporte la huppe leur messagère découvreuse des sources ?

Allah, pas d'ILAH sauf LUI (XXVII, 26)

Ah! Ce pronom de la troisième personne (Huwa), proche de la sonorité de Hewa, Eve, et Haya - la Vie, ou certains voudraient trouver l'origine du Tetragramme, nous reconduirait-il à l'origine du souffle, du son primmordial ? Car la lettre-phonème, dont la graphie a la forme d'un entrelacs au début d'un mot, ou d'un coeur comme à la fin du mot Allah, ce son "H" au-delà de tout point d'émission dans le système phonatoire, en se nouant aux volutes du phonème "W" à l'expir le plus large, ouvre le respir du Matriciant. Entre les souffles entrelacés de ces sons extrêmes de notre lieu phonatoire ("H"-"W") peuvent se déployer tous les SONS-NOMS dont nous sommes capables d'articulation.

À Lui les plus beaux Noms (LIX,24)!

Quatre-vingt-dix-neuf selon une liste traditionnelle acceptant quelques variations, souvent egrenés avec le misbah ("chapelet", ou plutôt moyen de se baigner dans la louange). À chacun selon ses souffles, ses énergies, ses états, ses instants, de prendre Nom dans tout le chatoiement de ses grains - quanta sonores. Car en amont du mot, nous trouvons bien ces assemblages de grains sémantiques - racines bi ou trilitères, ou plutôt bi-triphoniques. Énigmatique combinatoire de hiérophones au rythme du tison ardent.

Oui, Il est béni celui qui est dans le feu et ceux qui sont autour (XXVII,7).

Danse des incandescences dans la nuée de l'inommé qui soudain grave à la première personne en lettre de feu :

Me Voici, moi, Allah (XXVIII,30, et aussi XX,11 et XXVII,7).

Alors à charge pour chacun(e) d'oter ses sandales, jeter son bâton, ne pas avoir peur, se remettre à lui, s'abandonner à lui, vivre en muslim : pacifié-pacifiant.

Choix de s'ouvrir à l'infiniment grand, Allah Akbar. Alors :

Dis, Lui-Allah-Un-Allah-l'insondable (XII,1/2).

Sourate la plus lapidaire dite du culte pur, ou de l'unité, ou de la transcendance, ou de la religion foncière (J.Berque) qui, pour célébrer le Nom convoque quatre termes qui n'en font sans doute qu'un.

"Les Elohim sont un", proclame l'Amant, le Vivant, devenu "Il n'y a qu'un seul Dieu" sous la plume des théologiens (terme dénué d'humilité), ce malheureux pléonasme de l'être sans devenir congelé dans l'idéologie du monothéisme abstrait, prêt à toutes les instrumentalisations syllogistiques. André Chouraqui, dans son bouleversant chapitre "Le Nom trahi" [2], témoigne des terribles conséquences de cette perte de la Célébration du Nom. Il fait notamment remarquer que le terme "monothéiste" date de 1660 en anglais et de 1834 en français, et accompagne les entreprises coloniales.

Certes nous n'en avons jamais fini d'épeler tous les noms de l'ineffable-inépuisable, encore moins de nous affranchir de leurs miroitements. Alors toujours aller plus loin dans l'anéantissement des Noms.

L ILH : Nul Ilah (dieu)
ILL ALLH : Si-non Allah (Dieu).

Au-delà d'une théologie apophatique, l'affirmation inlassable d'une logique de contradiction; logique du devenir ou l'évidement est l'origine permanente du vivant, la béance, ouverture active et le redoublement de l'écart (Nul... Si-non...) condition de l'énonciation du Nom Allah.

Et ce Nom lui-même, Allah composé des grains quantas sonores (hiérophones) A.L.H. porte en son intérieur le même mouvement de l'Unité dans la contradiction. Tant chez Ghazzali que chez F.Razi, Ibn Arabi ou Ibn Ata Allah nous trouvons une manducation du Nom Allah sous la forme "Al-La-Lahu" :

- le "Al" dans sa solitude affirmative de l'UN
- "Lâ" incluant la négation, l'écart, la déchirure, l'ouverture
- "Lâhu" propageant l'énoncé du souffle divin s'irradiant dans le Ha "final" de l'évanescente insondabilité.

Jean Canteins, dans le Miroir de la Shahada, évoque la coalescence ou l'inhérence de la négation dans l'affirmation pour commenter l'expression surprenante d'Ibn Arabi : Allah, terme négatif - ou plutôt travail de la négativité que M. Gloton, dans un commentaire du Traité sur le Nom d'Allah de Ibn Ata Allah, énonce ainsi :

- "Al" : l'entité divine, ou la présence de l'essence divine dans l'Existence universelle qui le fait connaître;
- "LA" : l'adverbe de négation PAS exprimant la Non-Manifestation "antérieure" au Degré ontologique;
- "HU" : LUI, suggérant l'Essence inconditionnée en soi [3].

On comprend mieux combien la quête permanente du Nom meut l'adhérent. C'est ainsi qu'A. Chouraqui traduit celui qui "croit", celui qui s'abandonne et se remet à la Parole active et fécondante d'Allah, le Matriciant, le Matriciel. Car le Dikr - la mémoration -, étymologiquement est mémoire active, conjonction fécondante entre la potentialité germinative du son primordial et l'élan de son adorateur (rappelons que le terme Dakar, de même racine, signifie mâle). C'est pourquoi la Célébration du nom réactivée au rythme des prières, invocations, formules jaculatoires, reprenant inlassablement le témoignage initiatique - Nul Ilah si-non Allah - se trouve aussi menacée par l'immersion en Lui, autre Nom de Celui aux quatre mille Noms. Une tradition rapporte :

"En vérité, Allah a quatre mille Noms.
"Mille ne sont connus que d'Allah;
"Mille d'Allah et des Anges;
"Mille d'Allah, des Anges et des Prophètes.
"Quant aux mille Noms restants, les croyants les connaissent.
"Trois cents se trouvent dans la Thora;
"Trois cents dans l'Évangile;
"Trois cents dans le Psautier;
"et Cent dans le Coran : quatre-vingt dix-neuf d'entre eux sont manifestes, un seul est caché [4].

Le témoignage intiatique nous conduit alors sur la voie sans fin du "Nom Suprême" ( Ism Azham). Évoquons-en quelques étapes [5].

Béni soit le Nom de ton Seigneur plein de majesté et de munificience (LV,78).

Ces deux noms indissociables - Al Jalal wal Ikram - ont souvent servi à des penseurs musulmans pour tenter de répartir les quatre-vingt dix-neuf Noms entre essence (ou transcendance) et qualités (immanence). D'autres ont parlé de Noms de Majesté et de Noms de Beauté. Ou encore les classements comparés des Noms Divins selon Ibn Arabi (Essence, Qualités, Activités) et A. Karim Al Jili (Essence, Majesté, Perfection, Beauté). Cette répartition tripolaire ou quadripolaire n'est pas sans conséquence sur la pensée des "Elohim sont UN".

D'autres ont été attentifs à certains versets dans lesquels la Résonance du Témoignage intiatique formulé sous son aspect d'ipseité (LUI) est prolongée par le Nom double le Vivant-le Subsistant ( Al Hayyum Al Qayyûm) qui dit l'unité contradictoire du mouvant permanent.

Allah - Nul Ilah si-non Lui le Vivant-le Subsistant (III,2).

Le mouvement de ce flux du "je suis en devenir d'être" [6] se résorbe-t-il dans la soudaineté d' Al Haqq, respir marqué par l'ultime claquement redoublé du gosier du mourant. Traductions proposées : le Vrai, le Réel, l'tre, qui semblent toutes manquer le Dawq (le goût, la saveur spirituelle, l'expérience) que porte ce Nom de l'Inéluctable ( Al Haqqat, titre de la sourate LXIX), où les deux premiers versets se "résument" à la répétition de ce mot. Pour avoir prononcé publiquement le Nom Al Haqq assorti du pronom personnel de la première personne, Al Hallaj fut supplicié. L. Massignon, qui reprit vie en entendant ces sons, tenta dans les études qui suivirent de restituer toute la manducation du langage coranique comme langage calciné.

Est-ce par calcination ou implosion que la combinatoire étoilée du Coran est parfois reconduite à l'Unité-lettre ou à l'Unité-son ? Lettres isolées, disent les commentateurs, pour ces quanta sonores qui à eux seuls constituent énigmatiquement le premier verset de vingt-neuf sourates. Allant seules, ou par deux, trois, quatre ou cinq, elles forment un total de soixante-dix huit. Mais sur les vingt-huit lettres de l'alphabet arabe, seules quatorze sont nommées. Quatorze "lettres", mieux quatorze phonèmes, mieux quatorze Huruf, dont l'étymologie évoque les limites cursives de l'énergie sonore, comme grains discontinus dans la continuité du souffle. Des soixante-dix huit, les trois plus fréquents sont A.L.M. qui tant par la qualité phonique que graphique suggèreraient la descente verticale de l'énergie divine jusqu'à son plein déploiement dans la manifestation [7]. Mais sont-elles prononçables ? Car en tant que lettres "isolées", "tranchées", comment en connaitre le mouvement ( Harakat), la vocalisation, la phonosyntaxie ?

Serait-ce proche de ce qu'entendit Moïse, alors que demandant à Le voir, la montagne et lui-même restèrent suspendus, foudroyés, en miettes, interloqués (VII,142). On sait que Moïse devint bègue le jour où il comprit la différence entre 'Il n'y a qu'un seul Dieu" et "Les Elohim sont UN" [8]. On comprend que les multiples commentateurs de ces "lettres isolées" aient finalement laissé leurs auteurs sans voix. Seraient-elles des initiales de Son Nom ? Le son deviendrait-il Nombre ?

À l'approche de la descente (N.Z.L.) des Signes, de la venue de l'Inspiration - et non Révélation qui, trop visuelle et induisant des connotations liées à la représentation, nous éloigne de l'Écoute-Manducation-Mémoration -, le Prophète Muhammad entendait les vibrations d'une cloche - parfois à la limite du supportable. Quand la Résonance s'enfle à la dimension de l'Océan sans limite - ainsi fut souvent qualifié le Coran -, qui peut en transmettre la charge ? La tradition évoque aussi les sons énigmatiques des frottements d'une chaîne sur un rocher. Comme on parle de la sonorité de l'argile sèche évidée (SLL : sonner, résonner, retentir, dont Salsal peut être considéré comme un redoublement exceptionnellement quadrilitère), dont l'être humain tire son origine (LV,14-15; LXV,26-27).

Au bord de l'océan sans rivage - serait-ce le carré sans angle de la tradition chinoise ? -, nous voici ramenés, rappelés à cette mémoration du Livre (A.L.M. - Ce Livre-là, II, 1-2), homologue du Livre des Univers, interjetant leurs signes vers la Mère du Livre ( Umm Al Kitab).

Oui, Lui n'est qu'une Mémoration (Dkrun) pour les Univers (XXXVIII,87).

Jean-Loup HERBERT
Professeur à l'École d'Architecture de Saint Etienne


BIBLIOGRAPHIE


- CANTEINS, Jean : Miroir de la Shahada, Maison-Neuve et Larose, Paris, 1990.

- CHOURAQUI, André : Moïse, Champs Flammarion, Paris, 1997
  - (trad.) Coran, Laffont, Paris, 1990.
  - (trad.) Bahya Ibn Paqûnda, Les devoirs du coeur, Desclée de Brouwer, Paris, 1950.

- F.AD-DN AR-RZ : Traité sur les Noms Divins, Dervy, Paris, 1986 (traduit et annoté par M. Gloton).

- IBN ARABI : Les Illuminations de la Mecque, Sinbad, Paris, 1988 (cf. notamment ch. "La Science des Lettres", traduit et annoté par D. Gril).

- IBN 'ATA' ALLAH : Traité sur le nom Allah, Les Deux Océans, Paris, 1981 (traduit et annoté par M. Gloton).


NOTES ET RÉFÉRENCES


[1] Selon l'usage, pour la citation des versets du Coran, les chiffres romains renvoient aux sourates et les chiffres arabes aux versets.

[2] Moïse, pp. 137-200.

[3] Traité du Nom d'Allah, p. 262.

[4] Cf. par ex. F.RAZI, Traité sur les Noms Divins, I, 192.

[5] Le même F.Razi en a fait un des exposés les plus complets. Cf. Op.cit., pp. 178-196.

[6] Selon l'expression d'Annick de Souzenelle.

[7] Cf. par exemple Ibn Arabi, " La Science des Lettres", in Les illuminations de la Mecque.

[8] A.Chouraqui, Moïse, p. 111.


Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 14 - Avril 1999

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