POMPILIU CRACIUNESCU

Poésie et vérité(s)
ou
De la connaissance transcosmologique



1. LE DEUXIÈME AVÈNEMENT

Platon, adepte du logos-raison, condamnait jadis la poésie au nom de son inadéquation au système métaphysique des Idées pures. En revanche, Aristote, promoteur de la non-contradiction et de l'expérimentation, n'excluait point la possibilité d'une interprétation globale du logos. En admettant aussi l'existence d'une étape inférieure de la raison — eulogon, combinaison aléatoire de mots, territoire du possible et du plausible — en plus d'une nécessaire étape supérieure, l'auteur de la Métaphysique laissait ouvert le cercle de l'Alèthéia — subtile dévoilement de territoires qui échappent au savoir rigoureusement constitué — alors que Platon le limitait à la veritas (en tant que certitude). A cause d'une instinctive, originaire peur d'évanescence (l'infini répugnait aux Grecs), la pensée européenne a privilégié pendant des siècles l'option pour la rigueur extrême du système (d'origine platonicienne), édifiée sur la base du principe (aristotélicien) du tiers exclu. Ainsi explique-t-on, par exemple, la mise entre parenthèses, définitive après le Moyen ge, de la sapientia (réflexe de l'appréhension contemplative du monde et de l'existence) par la scientia (avatar de l'epistémé, connaissance exclusivement rationnelle et expérimentale). Assimilée à la contemplation et au mythos, c'est-à-dire à l'irréalité et à la non-vérité, la poésie a connu un destin similaire : on lui a refusé toute capacité cognitive.

Au cours du XXème siècle, la revanche de la poésie a été double : ontologique et épistémologique. Si la première semble appartenir à l'ordre des choses, la réhabilitation de la pensée poétique réalisée par Heidegger ayant accompli d'une certaine manière une dette d'honneur de la part de la philosophie, du moins inscrite dans le cadre plus ample de la réflexion ontique-ontologique, la seconde réhabilitation est d'autant plus spectaculaire et porteuse de sens qu'elle vient d'être achevée par la science. Quoique pas toujours affirmée à haute voix, la revalorisation épistémologique de la pensée poétique m'apparaît comme étant la conséquence la plus retentissante des séismes ayant dévasté les mécanismes déterministes fondés sur la rationalité initiée par Aristote et Platon.

Le deuxième avènement de la poésie a été possible après l'irruption dans l'univers scientiste, rigoureux et glacial, d'une dimension qui se dérobe à toute représentation spatio-temporelle (classique) : la multiplicité complexe. Pressentie déjà par le "nombre complexe" (Gauss), traduite ensuite soit dans la théorie de l'incomplétude (Gödel) ou exprimée par les relations d'incertitude (Heisenberg), soit dans l'ensemble de Mandelbrot, ou la cosmologie quantique "sans images", ou bien dans la mystérieuse imbrication chaos-ordre (Ruelle, Gleick) et le mouvement flou de la pensée (Poincaré, Hadamard) etc., cette dimension ineffable témoigne de l'existence d'"un monde vibrant de jaillissements créatifs issus de l'esprit" (Trinh Xuan Thuan, Le chaos et l'harmonie. La fabrication du Réel, Fayard, 1998, p. 442). Ce monde nouveau, qui frôle les limites de l'indicible et de l'inconcevable, trahit, volens nolens, une troublante communion de deux horizons : celui de la pensée scientifique et celui de la pensée poétique. Cette convergence acquiert la force d'un théorème dans la formulation de Basarab Nicolescu : "La connaissance poétique est la connaissance quantique du tiers secrètement inclus" (Théorèmes poétiques, Rocher, 1994, p.129).


2. L'AUTRE INFINI ET LA "PELOTE ENROULÉE VERS LE DEDANS"

Révélé au plus profond de la connaissance expérimentale, l'infiniment petit a ébranlé les mécanismes de la rationalité classique avec une violence comparable à celle de la révolution copernicienne. A vrai dire, si la nausée provoquée par l'infini galactique avait été doublée par la profonde déception engendrée par la fin de l'anthropocentrisme, la découverte de Planck a généré un vertige encore plus profond. Dorénavant, et plus qu'à l'aube du XXème siècle, le mal de l'autre infini (microphysique, intérieur) sera renforcé par le défi lancé à la Raison même et au logocentrisme : le principe de discontinuité et de non-séparabilité refuse toute autre expression (représentation) en dehors de l'abstraction mathématique. Plus encore, l'idée même de l'infini qui se manifeste dans et à travers le fini déchire violemment la symétrie de la tétrade des principes qui étayent la rationalité traditionnelle (identité, non-contradiction, tiers exclu et raison suffisante).

Le dépassement de ce type d'impasse, de nature logique au premier abord, ainsi que l'ouverture vers une "nouvelle rationalité" (Edgar Morin) exigent une opération dans le même plan, de la logique, mais qui prenne en compte l'ambivalence du pharmakon : à la fois poison (pharmakon) et antidote (alexis-pharmakon). Autrement dit, la "conciliation" des irréductibles commence par l'inclusion de la contradiction "dans la structure, les fonctions et les opérations mêmes de la logique" (Stéphane Lupasco, Le principe de l'antagonisme et la logique de l'énergie, Rocher, 1987, p.3). L'élargissement du concept classique de Réalité en est la conséquence capitale car l'aléatoire quantique, qui est "à la fois et hasard et nécessité ou, plus précisément ni hasard ni nécessité", selon la formule de Basarab Nicolescu (La Transdisciplinarité, manifeste, Rocher, 1996, p.31), souverain dans la cosmologie du vide plein, débouche sur l'homologation de l'interpénétration inextricable du réel et de l'imaginaire. De cette manière, "Le réel est un pli de l'imaginaire et l'imaginaire est un pli du réel" (Id., Ibid., p.106). Édifié sur le monde discret de la particule, le monde macrophysique apparaît en tant que manifestation de l'invisible. Cet état des lieux exprime l'affranchissement de l'emprise exercée par les carcans du paradoxe, sans se soustraire pour autant à ses arcanes, dans la mesure où l'on admet que les deux mondes participent à des niveaux différents de Réalité.

Le concept de niveaux de Réalité, introduit et formulé par Basarab Nicolescu — à voir aussi la notion de "degrés de Raison" chez Jean de la Croix et Gurdjieff — s'avère fondamental pour la compréhension globale de la nouvelle cosmologie quantique. Aussi met-il en exergue le caractère non-contradictoire de la logique préconisée par Lupasco, en élargissant le champ du "vrai" et du "faux". Ainsi, la tension contradictoire qui se manifeste à un seul et unique niveau de Réalité - A (l'onde) / non-A (le corpuscule) — est projetée dans une relation dynamique de non-contradiction qui s'établit à un autre niveau de Réalité, dans un "état T" (tiers inclus dans le langage de Lupasco) et qui est le quanton. De la même manière et à une autre échelle, l'infiniment grand et l'infiniment petit (qui sont des niveaux différents de Réalité, soumis à des lois différents) convergent dans un "état T" qui anime un monde autrement différent, le psychique. Cette "troisième matière" constitue, en dernière analyse, le "réel voilé", le fer de lance du Monde, car "zone de non-résistance" face à l'expérimentation. Cela parce que notre monde intérieur constitue la source de toute vision du Monde et le réceptacle des échos renvoyés par toutes ses contrées.

La réalité intérieure — "insaisissable par les méthodes et les outils externes de la pensée" (Pierre Emmanuel, Le monde est intérieur, Seuil, 1967, p.33) — est donc l'athanor dans lequel des tensions tel sujet / trans-subjectivité, discursif / trans-discursif ou bien ontique / ontologique sont entraînées dans une dynamique irréductible, l'"état T". La réalité intérieure représente l'épicentre de la pensée poétique pour qui même "un monde en tant que non-monde est possible" (Mihai Eminescu) par la transgression des bipolarités et de l'exclusion. Paul Feyerabend a raison de dire qu' "il nous faut un monde onirique pour découvrir les caractéristiques du monde réel que nous croyons habiter" (Contre la méthode, Seuil, 1979, p.29).

La formule par laquelle Fernando Pessoa désigne le moi poétique — "une pelote enroulée vers le dedans" — surprend de manière exemplaire l'essence foncièrement contradictoire du monde intérieur, le seul ou les deux infinis sont en consonance (à la fin du XIXème siècle, Eminescu avait défini les organismes comme étant des "pelotes de lumière" !). A la fois centripète et centrifuge — enroulement-rapprochement/éloignement du noyau du moi au fur et à mesure du rapprochement -, le mouvement "vers le dedans" secrète la poésie comme "pulsation de l'espace multiple" (Valéry) et transposition d'un "fait de nature en sa presque disparition vibratoire" (Mallarmé).

Si vérité poétique il y a, elle réside dans la recherche même de cette vérité (de l'Être et du Monde) car la pensée poétique n'est pas que le miroir de la lumière, mais aussi une manière de "géométriser" l'abysse de l'existence "aux termes du mystère et de la révélation" (Lucian Blaga). Dans ce cheminement multiple et multiplicateur, les vertus de la négativité complètent et enrichissent les évidences. En tant que mouvement transgressif et perpétuel — accompli entre, dans, à travers et au-delà des niveaux de Réalité et de Vérité — la pensée poétique a le privilège de pouvoir offrir à ceux qui ont l'intuition de ses rythmes cachés plus qu'une vision cosmologique, c'est à dire une cosmologie de visions cosmologiques, plus exactement : une Transcosmologie.


3. LE WELTINNENRAUM ET LA CONNAISSANCE TRANSCOSMOLOGIQUE

L'essence transgressive de la pensée poétique découle d'abord du fait que l'objet de la poésie n'est ni le réel (degré second de la Vérité), ni la Vérité (un autre nom pour désigner toujours l'Idée, la Forme, la Monade ou bien l'Entéléchie), mais la vie, la mort, les deux infinis, le chaos et la plénitude. Tout cela représente des niveaux coparticipants au jeux sans fin d'actualisation / virtualisation de la Vérité. Comme il manque dans le "livre du monde" la genèse et l'apocalypse, la pensée poétique les remplace par ce jeu qui entre en équation avec la métaphysique et l'épistémologie. L'équation triangulaire-dynamique (poésie - épistémologie - métaphysique) qui sous-tend ce jeu conduit vers un nouveau type de connaissance : la connaissance transcosmologique. Les différents niveaux de Vérité, le translangage et le transfini en constituent les nervures.

L'étrange coïncidence qui, au XXème siècle met en évidence la profonde communion de destinée de la poésie et de la science malgré leur divorce qui dure depuis des siècles, cette coïncidence, donc, est générée par le drame commun de la limite. Celui de la rationalité surgit en même temps que la cassure de la linéarité et du déterminisme ; celui de la poésie — constitutif mais jamais encore aussi aigu — vient des profondeurs du langage, sillonné, à son tour, par le souffle de l'incomplétude. L'élément "indécidable" de la poésie, son nombre complexe, c'est le signe poétique. Celui-ci est véritablement édifié sur la complexité des rapports contradictoires de deux composantes majeures, l'une essentiellement continue, l'autre essentiellement discontinue. Le graphème, composante visible, réelle, continue et pourtant susceptible d'être rendue virtuelle par l'actualisation phonématique (discontinue) et la signification, ou la composante invisible, potentielle, discontinue mais susceptible d'actualisation (partielle) comme image, les deux concourent à un "état T" réalisable uniquement au niveau de la troisième matière. Par la dynamique des relations biunivoques engendrée au niveau fonctionnel, le signe poétique représente le tiers inclus par rapport au langage. Remarquons au passage que l'horizon fonctionnel peut être aisément dépassé, sans parvenir pour autant à une authentique pensée poétique. Il n'y est pas question d'une déviation psychique quelconque, mais de ce que l'on appelle communément poésie "expérimentale", ouvrant vers l'extase narcissique du verbiage ("l'onanisme de l'absolu", selon Pierre Emmanuel), ou, encore, la poésie qui "ne raisonne pas, elle résonne" (Alain Bosquet). Les deux formules, parmi beaucoup d'autres, témoignent de l'attachement à un seul niveau de Réalité et de vérité, ipso facto aux paramètres de l'exclusion classique, alors que la grande poésie ne survient qu'à l'état T du langage, qui est la poéticité même. Cela va de soi, il s'agit d'instants rares (combien de la production poétique du monde perdure ?), néanmoins les seuls qui puissent assurer la genèse ininterrompue de sens comme horizon de création de mondes possibles. Créer c'est révéler des mondes, pas les découvrir. La science, elle, est une découverte des monde, pas leur création. Il arrive parfois que ces mondes coïncident — le XXème siècle en a fait souvent la preuve — et c'est cette coïncidence qui instaure la connaissance transcosmologique.

Le signe poétique, à l'instar du symbole mathématique, engendre une ambiguïté fondamentale : puisqu'ils ne sont ni sujet ni objet, ils empêchent et l'appartenance et le détachement total au/du réel. Voilà pourquoi l'état T de la création exige une dimension translinguistique majeure, un "langage universel" qui, par sa nature, "dépasse les mots, car il concerne le silence entre les mots et le silence sans fond de ce qui exprime un mot." (Basarab Nicolescu, op. cit., p.159). "Le mot taciturne" (Jiménez) et "l'espace intérieur du monde" — Weltinnenraum (Rilke) — ou la fleur "absente de tous bouquets" (Mallarmé) et "L'autre tigre, celui qui n'est pas dans le poème" (Borges) ne sont pas que de réverbérations de la participation/séparation au/du langage et au/du monde mais autant de recherches qui transgressent et qui construisent la vérité multiple (poétique). La cohérence des relations complexes vie-mort-chaos-plénitude-les deux infinis — bien que secrète, ahurissante, non-quantifiable en vertu de la loi d'incomplétude — peut être saisie uniquement au niveau de l'expression poétique naissante à l'orée de la singularité. Le translangage tient dans le plan de la pensée poétique le rôle tenu par la singularité dans le plan de l'astrophysique. Et comme la spatio-temporalité s'affole autour d'une singularité, l'irradiation perpétuelle de sens venant aussi bien de l'intérieur et de l'extérieur ne se rapporte ni au fini ni à l'infini, mais au transfini. Stéphane Lupasco définit ce terme en tant que "fini qui est et qui doit être sans cesse dépassé sans que l'infini puisse jamais être atteint." (op. cit. , p.22). Le transfini est donc la "fièvre" de la recherche, id est celle de la vérité multiple de la poésie.

La poésie sait que "Ce dont on ne peut parler, il faut le taire" (Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, Gallimard, 1961, p.107), sans que le silence puisse connoter la non-vérité. Le translangage et le transfini montrent combien cette vérité que l'on tue et le réel comme "temple dans l'écoute" (Rilke), l' "abîme plein" (Artaud) et "la bouche amère" de l'âme (Pessoa) ou la connaissance de la divinité "par la non-connaissance" (Maître Eckhart) concourent à la vérité tout comme la particule, le mot "particule", notre propre corps ou la Voie Lactée ! Ce n'est pas la vérité que met en doute la pensée poétique, mais son caractère unique, immuable, implacable, d'autant plus qu'à présent ni la gnoséologie, ni l'ontologie, ni l'épistémologie ou la métaphysique ne peuvent plus accréditer cette idée. Voilà pourquoi la connaissance transcosmologique — qui est une synthèse dynamique de projections et visions cosmo-bio-noo-logiques, de tensions dans, entre, à travers, par- dessus et au-delà même d'espace, causalité, temps, vérité ou contradiction — apparaît comme étant le seul tiers possible, l'unique antidote à la crise généralisée qui accompagne le siècle vers sa fin. A la question "Et si l'univers était contradictoire ?" (Lupasco), on ne peut proposer que la réponse suivante : "Mais, toute vie, je le crois, est, sur le fond, condamnée à la contradiction" (Cioran).

Cette situation irréductible mutile l'ancienne nostalgie du Paradis ; contrairement aux apparences, elle ne l'annihile pas, mais la projette vers le futur, en d'autres termes, ce n'est pas l'excitation de la plénitude qui disparaît, c'est la plénitude qui s'étend par l'inclusion des ruptures de symétrie et des contradictions dynamiques. La nouvelle plénitude est d'autant plus saisissante que la nostalgie de la séparation des modèles du monde figés dans la lumière (depuis Platon en passant par Newton et Hegel) se transforme en joie de la rencontre du monde et de la vérité comme secret enchevêtrement perpétuel d'actualisations et potentialisations. Le monde toujours insolite, sa discrète dimension sacrée et le sujet, dont la richesse intérieure reste insondable, se rejoignent seulement sur les chemins mouvants de la multiplicité. A l'évidence, ce type de mémoire si particulière nécessite une pensée transdisciplinaire dont les lignes de force sont énoncées par Basarab Nicolescu (La Transdisciplinarité, op.cit. mais aussi Nous, la particule et le monde, Le Mail, 1985) et dans les cadres où évolue le Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires (CIRET), le Groupe 21 et ses cahiers transdisciplinaires, la collection "La Transdisciplinarité" des Editions du Rocher. La pensée transdisciplinaire, ouverte, en permanent status nascendi, est la Pensée même.

Lorsque Pessoa écrivait "étant multiples […] nous serons avec la vérité", il diluait "le vitriol de la logique binaire" et, au-delà de la fameuse question des hétéronymes, il anticipait le statut de la nouvelle pensée poétique qui modélise de l'intérieur la connaissance transcosmologique. Cette connaissance serait-elle un paradis infernal ? C'est possible. En tout cas, à notre époque, c'est l'unique paradis que l'on puisse concevoir. A nous de l'assumer tel quel.

"Nos vérités les plus profondes se cherchent (se trouvent ?) en Poésie : Dichtung und Wahrheit" (Edgar Morin, La Méthode, tome III, Seuil, 1986, p.176). Nos vérités les plus profondes se trouvent dans la Poésie. Aussi faut-il accepter que nos vérités sont aussi nombreuses qu'il existe des univers poétiques. En conséquence, la connaissance transcosmologique doit être assumée comme étant l'un des fondements de la mémoire du XXIème siècle.

Pompiliu CRACIUNESCU



Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 15 - Mai 2000

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