ANNE CHANGEUX

La larme de la séparation



Cher Michel, l’heure est venue pour moi de témoigner de ce que tu m’as permis de vivre à tes côtés sur la fin de ton parcours existentiel. Véritable expérience initiatique, qui a pris toute sa signification dans « l’après coup » de l’évènement de ta disparition.

J’ai souvent repensé à tes derniers instants, et chaque fois me revient en mémoire un lumineux apaisement. C’était inespéré, inattendu et imprévisible dans le contexte de l’évolution cauchemardesque de cette horrible maladie contre laquelle tu as lutté avec beaucoup de courage et de dignité pendant de longs mois, depuis 1998.

Cher Michel, si notre relation trouve ses racines dans les années 1980, époque de mon mariage avec Robert Changeux juste après la mort, le 27 juin 1980, de notre « sublime ami » commun Jean Carteret, notre vraie rencontre est plus récente et date de mon entrée au CIRET que tu as parrainé en 1996, deux ans après la mort de Robert.

Il va sans dire, que nos épreuves respectives de séparations ultimes et de questionnements sur les mystères essentiels de la vie et de la mort, du naître et du mourir ont fondé notre relation d’amitié.

Cette relation qui se passait de mots, s’est tissée, surtout la dernière année, par un maillage de silence qui en disait long .Ce silence que tu as évoqué, invoqué, provoqué tout au long de ton œuvre d’écrivain et de poète.

Merci à toi, cher Michel de m’avoir un jour appelée à cette place de « témoin » pour relayer les plus éminents parkinsonologues.

La consultation du 6 mars 2002, auprès du Professeur Yves AGID, du Service de Neurologie de l’Hôpital de la Pitié-Salpétrière, a marqué une étape essentielle pour la précision du diagnostic et les limites de la démarche thérapeutique.

Tu t’es battu avec courage encore pendant  neuf mois. J’ai admiré ton énergie tenace et ta détermination pour faire front à l’évolution cruelle et destructrice du processus pathologique rare, atypique, sournois, implacable, intraitable.

Je mesurais ton combat intérieur et l’impossibilité des mots pour le dire, même si j’ai pu aussi regretter à certains moments qu’aucun mot ne sorte de ton silence pour calmer l’angoisse de mort évidente et insoutenable pour chacun d’entre nous et pour toi en particulier.

Lors de la dernière consultation du 4 décembre 2002, le Professeur Agid avait tenu à t’expliquer que le diagnostic désignait « un cousin du Parkinson » et plus confidentiellement il m’avait dit que le pronostic des atrophies multi-systématisées (AMS), était désastreux ! Dès lors nous pouvions nous attendre à toutes sortes de désastres (chutes, asphyxie, fausses routes, etc.). Le pire pouvait se produire malgré les bons soins de Samia, ton ange gardien des derniers mois, et malgré les passages quotidiens de ton fils Philippe et la vigilance attentionnée de son épouse Dominique.

Je dirai que l’accident respiratoire qui a déterminé l’intervention du SAMU grâce à l’appel de Samia, et qui a décidé de ton hospitalisation, a été salvateur pour ton âme de Poète qui avait de la peine à s’apaiser à ton domicile du «  4 rue Beautreillis ».

Tu quittais ce jour là, le 23 janvier 2003, ce domicile que tu avais voulu garder coûte que coûte.

Tu as pu être accueilli contre toute attente aux Urgences de l’Hôtel Dieu, salle Froment. Le lendemain tu as rejoint le dernier lit de ton existence, à la chambre 203, de la salle St François.

L’accueil et les soins ont été remarquables.

Enfin la trêve du combat pour toi !

Je ressentais profondément, dans ces moments ultimes, qu’une sorte de grâce m’était donnée de regarder, entendre et décoder, avec une acuité et une écoute exceptionnelle, la succession des évènements, comme en réponse à cette phrase de Jean Carteret qui m’était si souvent venue à l’esprit pendant tous ces mois : il déclarait, peu de temps avant sa mort : « La mort je connais bien, il me reste encore la curiosité du mourir… ».

Tous les moindres détails faisaient signe. Tous les signifiants de ton histoire semblaient au rendez – vous. C’est pour moi la lecture de ton «  acte poétique ultime » .

La salle St François nous fait penser au Saint Patron des Poètes, à Sainte Claire et les « Claire » que tu as chéries dans ton existence. C’était aussi le prénom de la jeune femme médecin chargée de prendre soin de toi. La chef de clinique, Docteur Sophie Consigny, a su prendre tout le temps nécessaire avec ton fils Philippe, Claire Tiévant et moi pour nous questionner sur tes souhaits et donner les plus « sages consignes » dans ce moment que nous avions identifié comme les derniers moments de ta vie terrestre.

Ton âme de Poète si ouverte à la spiritualité et au sacré a donc choisi de se poser à l’Hôtel Dieu, à l’ombre du clocher de Notre Dame de Paris. Par la fenêtre de ta chambre on pouvait admirer la Seine couler le long du quai de la Corse, -la Corse si chère à ton cœur- , à quelques minutes à vol d’oiseaux de ton domicile, d’un côté , et du Pont Neuf, de l’autre côté : autant de signifiants puissants de ta vie affective et amoureuse avec ta belle épouse Lou, la mère de ton fils Philippe.

Depuis la tête de ton lit, tu avais une vue panoramique sur le parvis de l’Hôtel de Ville où les patineurs décrivaient des courbes et des spirales harmonieuses. Il neigeait et, sous les feux des lampadaires et les lumières de la ville, à la nuit tombante, nos regards pouvaient s’arrêter sur ce paysage romantique comme une scène issue d’un tableau de Breughel.

Contraint à garder le lit, tu reposais en paix et tes proches amis informés venaient te rendre visite avec le pressentiment que ce pouvait être leur dernière visite.

Je pense en particulier à Ambre, et à d’autres amis comme Manuel Rainoird, très présent dans ce dernier combat. Je me souviens qu’il t’avait comparé à «  un véritable condottiere » ! Je pense aussi au rôle important de Lise Dunoyer, à Raymond Girard, à Alison, et à ceux qui regrettaient de ne pouvoir être là, comme Adonis et Basarab, tous deux en voyage en Egypte, ce dernier s’informant régulièrement de l’évolution de ton état de santé.

Pour ma part, il y a ce dernier acte que je n’oublierai pas : les deux cuillerées de Coca que j’ai pu te donner avec toutes les précautions du monde, comme aux premiers jours de la vie d’un être humain, par ces gestes maternels rituels, en même temps que l’infirmière aux yeux de braise t’avait saisi à pleins bras pour soutenir ton assise verticale. Nous avions tous remarqués que le Coca était devenu pour toi comme une sorte de potion magique.

Tout cela était juste et bon après les longs mois de combat et d’angoisse qui ne pouvaient plus se dire.

Ce matin là, le 28 janvier 2003, il faisait une belle lumière de soleil clair d’hiver. Toute l’équipe médicale t’avait entendu murmurer : « Je vais bien », au point d’imaginer, peut être un retour à ton domicile, au stade de ce 5e jour à l’Hôtel Dieu. Tu étais calmement étendu, ta respiration était toute petite comme ta déglutition, et ton élocution réduite au minimum. Ton visage ne donnait aucun signe de souffrance.

A 15h35 l’infirmière est venue faire un soin : ce fut le dernier.

Samia avait fait remarquer à ton fils Philippe et à Dominique, tous deux présents à ton chevet, qu’elle venait de voir couler une larme de ton œil gauche tandis que ton œil droit était déjà clos. Elle expliqua que, pour les musulmans Kabyles d’Afrique du Nord, cette larme de l’œil gauche qui précède la mort est appelée la larme de la séparation, tandis que l’œil droit clos signifie que le sujet est en paix avec tout son entourage affectif, proche, familier et intime. (J’ai pu vérifier que le mot « larme » n’existe pas dans tes écrits.)

Tu venais de t’éteindre tout doucement comme une bougie privée d’oxygène, comme une petite flamme ne résistant plus même au plus léger souffle d’air. C’était devenu tout simple comme l’Evidence Absolue après la traversée de la complexité de l’Existence. Cette mort avec laquelle tu avais frayé tout au long de ta vie, omniprésente dans ton œuvre d’écrivain et de poète, cette compagne familière- en écho à Hymne à Lillith - te devait bien tous les égards au moment de ta « sortie». Juste une larme de chagrin pour quitter ce « corps de location » comme dit Basarab Nicolescu, et rejoindre le « corps glorieux » dont parlaient Jean Carteret et Raymond Abellio.

Je me souviens d’avoir ressenti ce jour là une inquiétude, sur le qui-vive après l’appel téléphonique du médecin qui m’avait rendu compte de ton état le matin même. C’est pourquoi j’ai pu me rendre à ton chevet dans les minutes qui ont suivies cet instant ultime où ton esprit et ton âme venaient de quitter ton corps encore chaud.

Merci à toi Michel pour cette initiation. A cet instant tu es devenu celui qui restera pour moi « mon premier mort chaud », irradiant la paix et la lumière de l’intérieur infini. Tu resteras aussi, celui qui inspira à ton grand ami Basarab Nicolescu ses paroles fortes d’émotion, lors de la cérémonie au Père Lachaise, le 6 février 2003 : belle évocation de ton parcours de philosophe, de chercheur de vérité, d’éveilleur, de poète et pour finir, «  de Passeur de l’invisible dans la Barque des Vivants, vers l’ indéfinissable Au-delà de la Vie et de la Mort ».

Anne Changeux


Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires n° 17 - Mai 2004

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