CLAUDE LOUIS-COMBET

Via poetica




L'Homme intérieur se connaît
mais il ne peut être connu.
Paraphrases hérétiques


Ce n'est pas que Michel Camus ait eu besoin de Maître Eckhart pour devenir ce qu'il était ni pour donner forme à la pensée qui se cherchait en lui. N'eût-il jamais lu les Sermons du représentant le plus éminent de la mystique rhéno-flamande, Michel Camus aurait rejoint, par le mouvement naturel de sa sensibilité réflexive, le noyau de lumineuse obscurité qui, du Pseudo- Denys l'Aréopagite à Maître Eckhart, inspire la théologie négative et par-delà, fonde, en son intellectuelle vision, la poésie métaphysique. On le sait bien, il n'est pas nécessaire de s'engager dans une lecture assidue et érudite des textes fondamentaux pour en saisir la portée, non en ses éléments didactiquement exploitables, mais selon son inspiration abyssale : il suffit quelquefois d'un mot, d'une expression, perçu comme un éclair de sens pour coïncider avec ce point limite où telle intuition du cœur accède, tout à coup, à la floraison de sa beauté, dans le legs culturel des poètes anciens et des pères de la mystique. Ainsi, dans la modernité de son champ, dès qu'elle s'engage à fixer dans son verbe l'authenticité d'une expérience intérieure, toute tissue de lumière métaphysique, la poésie est-elle vouée à prendre en charge un puissant héritage de pensée qui l'associe indéfectiblement et intrépidement à une tradition - à la Tradition.

Michel Camus ne faisait pas mystère de ses attaches et racines indissociablement poétiques et philosophiques. Il avait choisi une forme très libre de poésie pour donner à sa réflexion, à sa méditation plus justement, l'espace qui lui convenait, loin de toute ambition de système, mais dans la plus grande fidélité à l'illumination intérieure qui lui venait de la permanente confrontation de quelques textes avec sa propre expérience de la vie. C'est pourquoi, sans cesser d'être hautement philosophique, la pensée qui préside à l'élaboration des poèmes reste toujours ouverte à la subjectivité, à la singularité de l'intériorité personnelle. Rien n'est moins didactique et apodictique que cet enseignement ou transmission de savoir qui, dans la forme quelquefois aphoristique de son expression, a surtout valeur de témoignage d'une vérité intimement vécue ou d'une revendication spirituelle affirmée contre toute évidence. Ainsi :

La culpabilité ne connaît pas l'amour
parce que l'amour
ne connaît pas la culpabilité.
(Paraphrases hérétiques)

Nous savons bien que l'amour est l'amour jusque dans la culpabilité. Michel Camus proclamait l'authenticité d'une expérience différente, mais il savait bien que celle-ci n'était pas le tout de l'expérience. C'est pourquoi, avec lui, le dialogue n'avait pas de cesse. Ses positions étaient fermes, mais également sensibles et réceptives à la différence. Ou encore cette manière d'affirmer le néant au terme de la queste :

Si le néant m'est plus proche
que je ne le suis de moi-même,
puisse le néant
m'éloigner infiniment
de moi-même !
(Paraphrases hérétiques)

La pensée du néant s'exprimait en lui sur le mode conditionnel, comme une hypothèse. Elle répondait à une aspiration, à un désir. Elle ne s'avançait pas comme un dogme. Elle s'ouvrait plutôt comme une promesse, une espérance inespérée - un optatif autour de l'axe duquel la conscience ne cessera jamais de tourner.

Dans l'œuvre poétique de Michel Camus, la forme prise par la pensée en marche vers elle-même ne répondait pas à un impératif esthétique. Si le poète savait apprécier avec une parfaite justesse de goût la qualité d'expression d'une pensée, d'un sentiment, d'une émotion dans la poésie de toute époque et de tout horizon, il n'avait de souci, pour ce qui le concernait dans sa démarche, que de serrer au plus près l'adéquation de l'idée et du mot. Il ne recherchait pas l'effet. Son impératif radical d'honnêteté intellectuelle le tenait dans un registre qui s'accommodait plutôt de la lourdeur de prose que des jeux du formalisme. Il apportait à écrire la même disposition de cœur qu'à rayonner à sa manière dans le quotidien de la vie. Il s'avançait patiemment, fidèlement, résolument vers son horizon d'authenticité - il réalisait le difficile pari de progresser sur la voie de la hauteur et du détachement sans se démettre de ses attachements qui remplissaient ses jours et exigeaient son ancrage dans la réalité : tous ceux qui furent, à un degré ou à un autre, ses compagnons selon le cœur et selon l'esprit savent combien c'était le même souffle, les mêmes gestes, le même visage qui poussaient l'amitié des êtres jusque dans l'amitié des mots. La poésie, chez lui, n'était pas pervertie par la rhétorique. Elle était la trace laissée par le cheminement intérieur vers la connaissance - vers l'accomplissement de soi dans la lumière pénombreuse de la connaissance.

Chez Michel Camus, l'application à la poésie - l'attention de sa conscience à la mesure des mots et à leur pertinence - a le sens et la valeur d'un engagement sur la voie d'une connaissance supérieure, à la fois immanente et transcendante : d'une gnose, autrement dit. Cette aventure de l'esprit aux prises avec les moyens de la langue et avec les structures de la pensée, passe par la mise à l'épreuve et la mise en œuvre d'un logos qui n'advient à soi-même que dans l'assomption de ses contradictions. Il n'est d'affirmation et libre et pleine que si elle retient en elle chacun de ses contraires et les englobe dans une commune transparence. Ainsi, parmi bien d'autres ouvrages, car la manière de Michel Camus est moins une manière qu'une méthode et moins une méthode qu'une nécessité inlassable, et on la retrouve donc en permanence, pourrait-on lire Proverbes du silence et de l'émerveillement et pourrait-on gloser sur une telle lecture. On y découvrirait l'affirmation d'une pensée essentiellement paradoxale, selon laquelle, par exemple, le silence est au commencement et à la fin du verbe, l'absence est le fondement de la présence, la vie et la mort coïncident dans l'instant, la nuit éclaire le jour…

Sur la voie d'intériorité, ouverte et conduite par l'engagement dans la poésie, la Femme - Lilith, la femme double,« oiseau de nuit dans la lumière, oiseau de lumière dans la nuit» - impose sa figure archétypale de Terre-mère et d'Âme, amante et sœur. Loin de paraître poncif littéraire et image surannée, l'éternel féminin est éprouvé comme la puissance dynamique de la conscience en quête de ses origines. Dans le voyage initiatique entrepris afin de connaître son identité sans ombre, le poète ne saurait progresser s'il n'affronte son destin dans la rencontre avec la femme - avec une femme, peut-être - au risque de se perdre, d'oublier la raison de sa queste et de se détruire. L'ambivalence dangereuse, abyssale et fascinante, de la femme et par là du sexe, du désir et de l'amour, est superbement exprimée dans l'Hymne à Lilith, longue suite poétique dans laquelle Michel Camus célèbre la puissance attractive de la féminité. Il le fait sur le fil tendu d'une inspiration qui ne consent ni aux facilités et vulgarités du registre érotique ni au vertige verbal du mysticisme. Il s'avance dans l'espace exigu d'une langue hantée par la seule lumière qui lui vient de la conscience scrutant son énigme. Il ne vaticine pas plus qu'il ne s'enlise. Il se tient à la transparence du verbe telle qu'elle fut distillée par la tradition spiritualiste, gnostique, en marge des systèmes philosophiques et des religions établies - mots de prédilection qui s'inscrivent dans le cœur autant que dans l'intellect : silence, présence, feu, soleil, nuit, gel, lumière, sable, rivage, chemin, ombre, sang, source, mort, vie - mots plus que mots - concrétion d'expériences haussées en symboles. La pensée y prend appui, ne s'en éloigne que pour y revenir, ne cessant de se ressourcer à la saine simplicité de ses fondements.

Une telle poésie ne s'abîme pas en contemplation. Elle se déploie dans la sphère de la méditation. Elle a souvent une allure de réflexion cursive, intuitive. Elle ne s'avance pas sur la scène des proférations. Elle se tient dans la demi-zone de la patience et de la fidélité, tout à la fois silence et bruissement, au long d'une marche librement vagabonde. L'homme qui écrit à mesure qu'il progresse - progressant en écrivant - ne s'avance pas vers le point d'une illumination foudroyante. Il occupe un territoire de parole qui a forme de clairière, et dont l'une des vertus majeures est de pouvoir être partagée.

Claude Louis-Combet


Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires n° 17 - Mai 2004

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