NIVEAUX DE VIGILANCE ET

ÉTATS DE CONSCIENCE

 

La première, et certainement la principale difficulté que rencontre tout explorateur de la conscience tient à la nature même du problème à résoudre qui suppose d’être déjà résolu pour être posé. En effet, si l'on voulait éclairer les pouvoirs de la conscience de manière non circulaire, on ne devrait ni les invoquer, ni les supposer, dans l'explication des processus par lesquels ils se manifestent. Ce qu’il convient d’expliquer doit rester un but et n’être pas utilisé comme ressource explicative, ce qui est effectivement impossible avec la conscience. L’énoncé du problème implique les termes de sa solution.

A cette difficulté tenant à l’essence même de l’entité « conscience » s’en ajoute une autre, d’ordre sémantique. Le terme recouvre, en effet, des significations fort diverses selon le contexte dans lequel il est employé et l’absence d’une définition univoque est à l’origine de bien des déconvenues.

 

Quelle extension donner au terme conscience ?

La conscience apparaît d'abord comme un postulat de la pratique philosophique. Mais l'irruption de l'inconscient (cérébral avant d’être psychanalytique) dans le champ de la rationalité consciente a mis un terme à l'idéal de « transparence » du sujet. Il y a en moi comme une altérité interne, quelque chose qui semble penser et décider à ma place. Le psychanalyste P. L. Assoun[1] considère l'inconscient comme « le chaînon manquant entre l'âme et le corps ». Il n'est cependant pas possible de penser cet inconscient sans faire référence à la conscience qui apparaît ainsi, selon la formule du même P. L. Assoun, comme « une évidence stupide dont on ne peut faire l'économie ». Ainsi, toute définition de la conscience fait appel à une conception implicite de son contraire désigné par le terme générique d’inconscient qui peut, tout à la fois, signifier non-conscient, infra-conscient, préconscient, implicite ou onirique.

Selon le philosophe John Searle[2], la définition de la conscience ne serait pas un problème sérieux. La conscience, selon lui, « fait référence à ces états de sensibilité et de connaissance immédiate qui commencent généralement lorsque nous nous éveillons d'un sommeil sans rêve et qui se poursuit jusqu'à ce que nous nous rendormions à nouveau, ou tombions dans le coma, ou mourrions, ou devenions, d'une manière ou d'une autre, inconscients ». D'après cette définition, un système ou bien est conscient, ou bien ne l'est pas mais à l'intérieur du champ de la conscience il y a des états d'intensité qui vont de l'assoupissement à la pleine connaissance immédiate. La conscience ainsi définie est un état qualitatif interne dont on ne peut rendre compte qu’à la première personne. Toutefois, la conscience comme telle n'implique pas nécessairement la conscience immédiate de soi. En revanche, tous les phénomènes conscients sont des expériences subjectives qualitatives, et sont en conséquence des qualia. Searl insiste sur le fait qu’il n'y a pas deux types de phénomènes, la conscience et les qualia. Il n'y a que la conscience, qui est une série d'états qualitatifs.

 

Esprit et conscience

Dans tous ses ouvrages sur le cerveau et la conscience, le neurophysiologiste, prix Nobel de Médecine, Sir John Eccles[3] parle « d’esprit conscient ». Pour des raisons métaphysiques dont il ne faisait pas mystère, l’esprit et la conscience ne pouvaient, selon lui, faire qu’un. Esprit et conscience ne doivent pourtant pas être simplement confondus. Il est classique de considérer la prise de conscience comme une sorte d’éclairage intérieur de l’esprit (mind) : on parle parfois de « phare attentionnel ». Cela conduit nécessairement à admettre l’existence d’un esprit « non-conscient » (non éclairé). Il ne s’agit pas là d’une question purement académique : le statut des patients en état végétatif persistant et la désormais définition légale de la mort autorisant le prélèvement d’organes sont ici en jeu. Freud soutient qu’une forme de psychisme inconscient résiste au coma. Doit-on pour autant admettre l’existence d’un esprit sans conscience ? Oui ! si l’on accepte de réduire l’esprit au mental et le mental au computationnel. Mais également « oui » si l’on considère l’esprit comme le principe même de l’être qui précède son autorévélation consciente. Peut-on, inversement envisager l’existence d’une conscience sans esprit ? Une conscience sans contenu mental, certainement, comme en témoigne, par exemple, le syndrome de perte d’auto activation psychique.

Ce syndrome, décrit par le neurologue Dominique Laplane[4], montre que la conscience n’est pas d’abord la conscience de quelque chose mais une présence à soi-même. Des sujets souffrant de lésions des circuits passant par les noyaux gris de la base présentent une totale inertie lorsqu’ils sont abandonnés à eux-mêmes mais redeviennent normaux, ou quasi-normaux, dès qu’ils sont activés par une interaction avec leur entourage. Les patients atteints d’un tel déficit d’auto-activation affirment que dans les périodes de solitude ou d’abandon à eux-mêmes ils présentent un état de conscience « vide », très analogue à ce que décrivent les méditants orientaux. Ce syndrome montre bien que la computation est indépendante de la conscience qui n’ajoute rien au traitement de l’information. De ce fait, comme le souligne D. Laplane, elle n’ajoute rien à la capacité de survie de l’individu ou de l’espèce et le stéréotype Darwinien est inefficace pour l’interpréter. L’existence d’un tel syndrome confirme également que la question de la conscience est irréductible à celle des modalités de traitement des contenus. La conscience ne s’identifie donc pas à la connaissance.

 

 

La conscience ne saurait donc être réduite à l’activité mentale. En tant que telle, la conscience n’est pas un acte mental mais une partie du processus privé que nous appelons esprit. Elle est bien ce qui permet à l’esprit d’exercer son emprise mais elle n’en est pas la substance. La conscience et l’esprit ne sont donc pas synonymes. Au sens strict, la conscience est le processus en vertu duquel l’esprit est marqué par une référence que nous appelons le soi et grâce auquel il connaît son existence et celle des objets qui l’entourent. La conscience implique, en effet, la présence d’un esprit pourvu d’un soi. Conscience et « esprit conscient » sont, en revanche, synonymes. Pourtant, dans certains troubles neurologiques, l’esprit perdure bien que la conscience soit atteinte.

Dans la perspective cognitiviste les processus de traitement sont non seulement cognitivement impénétrables mais nécessairement non accessibles au soi conscient. Autrement dit je ne peux pas être « conscient de » et – en même temps – être conscient du mécanisme qui me permet d’être « conscient de ». Nous n’avons pas accès au traitement des symboles mais seulement au résultat. Ainsi, il n’existe pas de connexion nécessaire entre l’esprit (computationnel) et la conscience. Le soi cognitif ne s’identifie donc pas au soi conscient car l’essentiel des processus cognitifs échappe à la conscience (explicite). En revanche, il existe une relation nécessaire entre cognition et intentionnalité, l’attribution d’intentionnalité à un système apparaissant comme une approximation nécessaire à l’interprétation des conduites d’autrui.

 

Un réseau de métaphores

Ainsi, la conscience (« l’esprit conscient ») évoque tout à la fois l’existence d’un « opérateur » (l’être conscient), un certain type d’opération (conscience visuelle, auditive ou kinesthésique) et le contenu des opérations (ce sur quoi portent les opérations, le fait d’être conscient de telle couleur, de telle mélodie, de tel mouvement).

En fait, il n’existe pas de sens premier de la conscience mais plutôt un « réseau de métaphores ». On peut y voir un principe causal (explicatif) du même type que la gravité. La conscience est toujours déjà là, comme « ce qui va sans dire ». Faut-il alors comme Wittgenstein[5] le suggère, négliger « ce qui va sans dire ». Une telle négligence, selon l’auteur du Tractatus, a seule « le pouvoir de faire ressortir en négatif ce qu’est la conscience, en suggérant que toute tentative pour la désigner pointerait vers quelque chose qu’elle n’est pas ». Ainsi, l’espoir de saisir une caractéristique vraiment propre à la conscience, distincte des caractéristiques de ce dont elle est conscience, s’évanouit en vertu de l’effort même que l’on déploie pour la saisir. On peut dire que vouloir saisir objectivement la subjectivité c’est comme vouloir examiner un cristal de neige tenu dans la main qui cesse rapidement d’être un cristal de neige pour faire place à une goutte d’eau ou encore comme vouloir saisir une toupie pour attraper son mouvement ou allumer la lumière pour « voir » à quoi ressemble l’obscurité.

 

Conscience et vigilance

Nous proposons de considérer la conscience, à la fois, comme une donnée et comme un processus qui peuvent être envisagés d'un triple point de vue.

Dans sa première acception la conscience désigne simplement le fait d'être éveillé (d’être vigilant). Or, il n'est pas rare que dans un même ouvrage la vigilance soit définie comme le fait d'être conscient. La réactivité du sujet aux stimulations extérieures est ici l’un des critères majeurs de l’état conscient. De ce point de vue, la conscience est donc directement liée à un niveau optimum d'activation fonctionnelle du système nerveux (un niveau de vigilance) permettant l'expression d'une réactivité critique. L’étude objective de ces niveaux de vigilance a été grandement facilitée par l’évolution des techniques d’exploration fonctionnelle (électrique et métabolique) mais la question de la correspondance qu’il convient ou non d’établir entre ces niveaux et des états de conscience spécifiques reste ouverte. Quoiqu’il en soit, il vaudrait mieux ne parler ici que de niveaux de vigilance pour désigner le seul fait d’être plus ou moins « éveillé » en fonction d’une hiérarchie de niveaux d’activation cérébrale, mesurables du coma aux épisodes paroxystiques (voir annexe 1 : Critères EEG des niveaux de vigilance chez l’homme).

 

A titre d’exemple, on peut citer ici les récents travaux[6] sur l’état de repos conscient. Cet état correspond à une activité mentale effectuée sans entrée perceptive et ni sortie motrice et qui n’est pas dirigée vers un but. On a attribué à cet état mental le nom de « random episodic silent thinking » (REST) que l’on peut traduire par « pensée silencieuse épisodique aléatoire » (PSEA, prononcer psi). Pour certains, cet état cérébral peut être vu comme un état mental « brownien », pour d’autres, il s’agit au contraire d’un état structuré. Les techniques d’imagerie fonctionnelles et la procédure de méta-analyse permettent aujourd’hui une approche « objective » de cet état de repos conscient. Il s’agit de comparer un grand nombre de tâches de références à l’état de repos conscient considéré comme tâche d’intérêt. Plus les tâches de références sont variées et nombreuses, plus faible est la probabilité qu’elles partagent un processus commun susceptible d’engendrer systématiquement une désactivation lorsqu’elles sont comparées à l’état de repos. Les résultats montrent que l’état de repos conscient met en jeu un réseau d’aires localisées principalement dans l’hémisphère gauche. Ce réseau se superpose en grande partie à celui qui est désactivé durant l’état végétatif persistant et pendant le sommeil paradoxal, ce qui renforce l’interprétation selon laquelle il s’agit bien d’un réseau correspondant à des processus actifs sous-tendant la pensée consciente.

 

 

Conscience et connaissance

Dans sa seconde acception, la conscience exprime l'intuition, en principe claire et rationnelle, qu'a le sujet de ses propres actes et qui se manifeste dans la saisie immédiate de l’objet. Elle se rapporte à ce dont un sujet a connaissance : pensées, sentiments, perceptions, rêves, raisonnements. La conscience est ici synonyme de présence à soi et au monde. Dans cette acception, la conscience dite réflexive se présente sous deux formes : la conscience phénoménale (le fait d’avoir des représentations mentales, des qualia, et d’éprouver une expérience subjective) et la conscience cognitive (le fait d’être conscient de quelque chose, la visée intentionnelle) qui peut porter soit sur le fait même d’avoir conscience (d’être conscient d’avoir conscience), soit sur le fait de se percevoir comme sujet de ses pensées (conscience de soi). La conscience désigne ici la structure mentale intégrée qui relie le Soi au monde. C'est le niveau de compétence des sciences cognitives qui cherchent à articuler cette seconde dimension avec la première, celle du fonctionnement énergétique du cerveau. Non seulement il y a des représentations dans mon cerveau mais j'en ai conscience et ces représentations font sens.

L’étude objective de la conscience dans cette seconde acception est davantage problématique puisqu’elle suppose de prendre en compte le témoignage des sujets et donc de recourir à l’introspection. L’expression du vécu conscient implique la médiation du langage et/ou celle d’indicateurs comportementaux (comme la posture, les mimiques faciales ou la gestuelle) ou physiologiques (comme les variations de conductance de la peau ou celles du rythme cardiaque) corrélant les processus cognitifs et l’activité émotionnelle. Mais de tels indicateurs ne sauraient donner accès à l’expérience subjectivement vécue. Une connaissance parfaitement objective de l’expérience subjective d’un tiers est, de fait, impossible. Comme le fait remarquer le neurochirurgien américain B. Libet[7] : « La conscience ou l'expérience subjective ne sont effectivement accessibles qu'introspectivement par le sujet éprouvant l'expérience en question. C'est un phénomène fondamental dont la nature ne peut être définie par aucun autre événement extérieur observable qu'il soit moléculaire ou comportemental. Il est évident qu'il existe une relation intime et définissable entre les processus nerveux et l'expérience consciente. Cependant même une connaissance complète de la représentation neuronale ne saurait, sans être validée par le témoignage du sujet, nous dire quelle sensation est en train d'être subjectivement vécue ».

 

Conscience et valeur

Le terme conscience renvoie enfin au sens ultime de l'action lorsqu'il s'agit de la conscience morale. Le point de vue moral considère la conscience comme rapport à l'autre. La normativité est une dimension nécessaire de cette conscience morale telle qu'elle s'exprime dans le jugement éthique. Il s’agit d’une réalité axiologique qui dépasse largement le cadre des sciences de la nature. D’ailleurs, la question cruciale pour l’homme n'est pas tellement de savoir si l'on peut réduire le mental au neural ou si l'on peut, grâce à la physique quantique rendre compte de leur interaction, mais celle du fondement, de l’origine, de la sauvegarde de son humanité et cette question continuera de se poser quelle que soit l'idée que l'on se fait du rapport entre le cérébral et le mental.

Ces trois « aspects » sont hiérarchiquement conditionnés (ce qui ne signifie pas qu’ils s’enchaînent causalement) : le niveau de vigilance est assujetti à l’activation du système nerveux central, la présence à soi est conditionnée par le niveau de vigilance, la conscience morale suppose la présence à soi. Sauf à réduire chaque aspect au précédent et finalement à identifier l’ensemble à un état physique du cerveau, la question cruciale est bien celle de l’articulation (de la transition) entre ces divers aspects et de leur rapport au substrat biologique.

 

La conscience implicite : savoir sans le savoir 

Dans sa seconde acception, celle dont les sciences cognitives prétendent rendre compte, la conscience se rapporte – avons-nous dit – à « ce dont le sujet a connaissance ». Au demeurant, ce lien entre conscience et connaissance mérite d’être questionné car il existe aujourd’hui de nombreux exemples de situations dans lesquelles une information peut être traitée à haut niveau par le système (sub)cognitif à l’insu du sujet (explicitement) conscient. La détection d’un stimulus ne constitue donc pas un critère suffisant de la conscience (explicite) tout comme l’absence de réponse explicite ne signifie pas nécessairement l’absence de toute forme de connaissance (implicite).

Beaucoup de réponses neuronales se développent, en effet, sans conduire à aucune expérience consciente. Par exemple la stimulation de la surface corticale peut produire une ample réponse électrophysiologique (Direct Cortical Response) sans être ressentie par le sujet. De même le Potentiel Evoqué primaire déclenché par un stimulus périphérique ne provoque aucune sensation consciente si les potentiels tardifs appropriés n'accompagnent pas le potentiel primaire. Des formes et des durées spécifiques de l'activité neuronale sont requises pour déclencher une expérience sensorielle consciente mais les formes inconscientes de détection de stimulus n'impliquent pas de telles contraintes temporelles.

Les images dont on n'a pas conscience sont néanmoins perçues par l'organisme[8]. Un stimulus en deçà du seuil perceptif (dont l’intensité ou la durée sont inférieures au seuil absolu) bien que déclaré non perçu par le sujet, peut être pris en compte au niveau infraconscient et influencer de manière déterminante les perceptions et conduites consécutives. On parle de perception sous-liminaire (infraliminaires ou subliminales) ou encore de subception. Ainsi, un mot ou une image présentés de manière subliminale peuvent faciliter ou perturber la perception d’un autre mot ou d’une autre image présentés consécutivement après un bref délai : on parle d’amorçage figural, lexical ou sémantique. Le sujet « voit sans percevoir ». Le premier stimulus furtif, n’en est pas moins traité cognitivement et affectivement comme en témoigne le déclenchement de réponses électrodermales (RED)[9] par certains stimulus à forte valeur émotionnelle dont le sujet (conscient) déclare pourtant ne rien savoir. En outre, malgré une telle absence de discrimination consciente, les potentiels évoqués corticaux (précoces et tardifs) corrèlent fidèlement les stimulus infraliminaires ce qui signifie que ces stimulus sont effectivement traités à haut niveau par le système (sub)cognitif. De nombreux résultats confirment l’effectivité d’une telle conscience implicite (masquage rétrograde, écoute dichotique, « vision aveugle »). Ainsi, des patients affectés par une perte de la perception limitée à une partie du champ visuel (scotome) à la suite de certaines lésions corticales, sont encore capables de localiser (par une saccade oculaire ou un pointage manuel) une cible située dans la partie aveugle du champ, sans avoir aucune perception consciente (explicite) de cette cible.

Conscience et durée

Une hypothèse générale a été proposée par le neurologue américain B. Libet[10] selon laquelle la plupart des expériences conscientes requièrent une période minimum substantielle d'activation corticale pouvant atteindre 500ms pour une stimulation juxta-liminaire. Les travaux de Libet montrent, en effet, qu'il existe un délai important (plusieurs centaines de millisecondes) entre le moment où une stimulation sensorielle parvient au cortex et le moment où l'activité neuronale est suffisante pour que le sujet fasse l'expérience consciente de cette stimulation. Cependant, d'autres résultats indiquent que la perception du stimulus périphérique est subjectivement référée au moment où le message sensoriel arrive au cortex (ce dont témoigne le potentiel évoqué primaire), soit seulement 15 à 25 msec après la stimulation. Libet parle d'antédatage pour caractériser ce processus de projection rétrograde de la conscience perceptive. Subjectivement la sensation cutanée apparaît donc sans aucun délai significatif en dépit du fait que l'activité neuronale requise pour provoquer cette sensation ne sera atteinte que plusieurs centaines de millisecondes plus tard. Un tel décalage subjectif (référage) dans la dimension temporelle est analogue à celui constaté dans le domaine spatial. Ces deux modes de référage servent à projeter l'image subjective sur les caractéristiques spatiales et temporelles des stimuli réels, bien que la représentation neuronale distorde à la fois le pattern spatial et le décours temporel du processus.

D'autres travaux semblent indiquer que l'élaboration du sens des mots requiert une durée du même ordre de grandeur (400-600ms). Des périodes d'activation corticales plus courtes peuvent cependant produire des opérations mentales inconscientes ou plutôt implicites. Un déterminant cérébral majeur de la différence entre événements mentaux inconscients et événements conscients pourrait bien être la durée des activités neuronales appropriées. Ceci justifierait que la plupart des opérations puissent être réalisées inconsciemment et rendrait compte du fait que le contenu de l'expérience subjective puisse être inconsciemment modifié pendant le délai substantiel nécessaire à son élaboration corticale.

 

Détection et conscience

Une autre expérience du même B. Libet[11] montre qu’il ne faut pas confondre détection et conscience (la détection adéquate n’est donc pas un critère de la conscience). Cette expérience est menée sur des patients présentant des douleurs rebelles à tout traitement pharmacologique, munis d’électrodes intracrâniennes implantées, pour des raisons thérapeutiques, dans le noyau ventrobasal du thalamus. Des trains de stimulation de durée inférieure ou supérieure au seuil de perception consciente défini lors des expériences précédentes, sont délivrés unilatéralement par l’intermédiaire de ces électrodes intra-thalamiques. Après chaque stimulation on demande au patient, dans le cadre d’un protocole de choix forcé, d’indiquer de quel côté il a été stimulé, indépendamment du fait qu’il ait ou non effectivement ressenti quelque chose (même quand il dit n’avoir été conscient de rien). Les résultats montrent que le taux de détection correcte est très supérieur à 50% même avec des durées de stimulation trop brèves pour produire une expérience consciente. Ceci semble confirmer l’existence de processus cognitifs inconscients ou préconscients conditionnant l’élaboration de la détection consciente. De nombreux autres résultats expérimentaux confortent cette distinction entre détection, adaptation et conscience.

L’existence d’une forme de détection implicite est également suggérée par le fait que de nombreux patients sont capables, dans certaines conditions (notamment sous hypnose) de rapporter des propos tenus pendant une intervention chirurgicale sous anesthésie générale ou de rapporter certains incidents peropératoires. On peut alors également s’interroger sur la véritable nature de « l’inconscience » du coma. Il a été montré, en effet, que la présentation de visages familiers à des patients inconscients, qui se trouvent dans un état végétatif persistant, active le cortex à la jonction occipito-temporale correspondant à « la zone du visage ». Divers témoignages semblent bien aller dans le sens d’une certaine permanence du psychisme inconscient comme le pensait Freud[12].

 

Coma : le moi en veilleuse

Le coma est un état « d'inconscience » durable, parfois définitif. La définition du coma reste purement comportementale, elle repose sur l'observation et l'examen clinique. Pour Plum et Pozner auxquels on doit la première description du « locked in syndrome » (voir ci-dessous), les limites de la conscience sont difficiles à définir de façon satisfaisante car elle « ne peut être appréciée chez autrui qu'à travers l'apparence de l'activité ».  L'équivalence entre malade inconscient et sujet absent a pu d'ailleurs être remise en cause[13]. Un jugement de la 20ème chambre correctionnelle en date du 30 mars 1989 reconnaît que « Rien n'établit que la victime [dans le coma] n'a pas conscience de sa misère ».

Il existe plusieurs formes de coma dont l'origine différente conditionne l'évolution, depuis un retour sans séquelle de la conscience jusqu'au « coma dépassé » qui a donné lieu à une nouvelle définition légale de la mort : la mort cérébrale. L'évaluation neurologique du patient comateux se fonde sur un examen clinique (le Score de Glasgow), sur les données de l'électroencéphalographie (EEG et potentiels évoqués) et sur celles de l'imagerie structurale et fonctionnelle qui permettent notamment d'évaluer la réactivité du cortex cérébral. La forme de coma qui soulève le plus d'interrogation sur ce qui fait l'essence même de l'homme est sans doute « l'état végétatif persistant », dans lequel le patient ne manifeste plus aucun signe de conscience (explicite), parfois pendant des années, alors que tout le reste de son organisme fonctionne. Quant au « locked in syndrome », il s'agit en fait d'un pseudo-coma puisque, si le malade est totalement paralysé et ne peut exécuter d'autre mouvement que lever ou abaisser les yeux et cligner des paupières, sa conscience est intacte : il n’est pas dans le coma. Les lésions cérébrales à l’origine des différentes formes de coma intéressent principalement le noyau parabrachial (NPB), la substance grise péri-aqueducale (SGPA) et la formation réticulaire mésencéphalique (FRM).

La définition du coma et le statut du patient comateux ne posent plus seulement la question de la personne en termes philosophiques, mais conditionne désormais le prélèvement d'organe et une certaine expérimentation qui supposent une définition de la mort autre que celle généralement admise (arrêt cardio-respiratoire). Le décret de 1996 définissant les critères conditionnant le prélèvement d'organe parle de « cadavres ayant encore l'apparence de la vie ». Voilà un « cadavre » humain qui ne présente pas les signes cliniques habituels de la mort. Il n'est plus question désormais de « rigidité cadavérique » puisque le « cadavre » est bien (physiologiquement) vivant mais déclaré (cérébralement) mort. Les progrès  de la chirurgie de la transplantation entraîne une demande croissante d'organes transplantables, demande que permettent de satisfaire (paradoxalement) les progrès de la réanimation médicale.

 

La plupart des patients sortant d’une longue réanimation considèrent cet épisode comme un « trou ». Le « trou-réa » désigne une irreprésentable expérience subjective mais aussi la matérialité toujours là d’un traumatisme dont on ne peut rien dire sinon « par le trou », cet endroit vide ou quelque chose du sujet est pourtant resté. Le « trou-réa » signale dans l’après-coup ce qui reste de l’absence. S’échappent par ce trou des fragments d’expériences constitutives d’un lieu commun d’humanité. Le corps vécu comme transparent, ce corps à plat est bien autre chose que l’objet des soins qu’on lui donne. Ce visage sans regard a l’étrange pouvoir d’être regardé en pleine face, sans ombre ni repli (en pleine lumière), mais dont l’essentiel est ailleurs. En réa le sujet est un sujet sans ombre. L’intimité implique de l’ombre : ombre au-dedans du sujet (de l’inconscient) par rapport à lui-même et à l’autre, ombre au dehors par son épaisseur, portée au sol parce que le sujet est debout, ombre preuve de son existence. Progressivement à la « sortie » du coma (du « trou-réa »), le sujet redécouvre que c’est en lui que ça pense que c’est lui qui pense. Serait-ce que dans le coma il n’y aurait plus de sujet ? Oui et non. Oui, en ce sens qu’il est difficile d’envisager que dans le coma le sujet est seul avec son inconscient. Non, en ce que le Sujet demeure et donc persiste pour le Tiers. Il existe un sujet (fut-il ramené à ses virtualités), quelque part (pas forcément visible là où on l’attend), en l’état (un état à repenser et peut-être impensable), réduit à ses productions somatiques. C’est ainsi qu’il s’agit de le retrouver : en-deça du sujet éclipsé quelque chose de l’ordre de l’Intime est bien là au travers de virtualités diffuses dans un autre état. On peut alors parler de l’ombre du sujet dont le corps « à plat » est en pleine lumière. Certaines variables physiologiques sont autant de traces possibles d’une réactivité émotionnelle hors de toute conscience (explicite). Lors, par exemple, de l’audition de mélodies aimées du patient dans le coma, ces indicateurs peuvent devenir les témoins et les vecteurs d’affects et de traces d’un jadis éprouvé que le coma n’a pas anéanties. Ceci semble confirmer que ce qui est dissous pendant le coma, c’est toute la frange relationnelle, ce sont les bords du Moi. Le profond du Moi, tout ce qui s’enracine dans le corps, reste comme en veilleuse. Lorsqu’un sujet perd l’accès à la symbolisation, le corps a la charge de représenter ce qui concerne les besoins et les désirs avec les moyens qui sont les siens et avec les traces de son expérience non détruites de la vie. Il n’y a pas de désir sans trace ni de trace sans mémoire. On voit ici l’importance du rôle des soignants et de la famille qui s’adressent à un sujet absent mais non « vide ». On peut dire du sujet dans le coma qu’il est bien le sujet de l’ombre, présent dès l’origine du coma dans des lieux cachés de l’Intime[14].

 

 

D’impossibles critères

A quoi peut-on reconnaître qu’une entité possède un esprit conscient ? Quel est le critère de démarcation de la pensée ou plus exactement quelle sont les conditions de possibilité d’un énoncé tel que : « cette entité pense et/ou est consciente » ? La pensée ne s’exprime adéquatement dans aucun exemple d’activité pensante elle est une sorte de point de vue sous lequel nous acceptons ou refusons de considérer cette activité. Nous n’accédons à l’intériorité d’autrui que par une inférence que nous effectuons à partir de son comportement. La décision concernant l’existence ou non d’une pensée ou d’une conscience est principalement de nature éthique (et suppose une pratique de la communication).

L’identité opérationnelle entre systèmes est-elle suffisante pour affirmer leur identité « ontologique » ? Suffit-il qu’une entité « se comporte comme » un humain pour lui attribuer des qualités propres à ce dernier ? Sommes-nous seulement ce que nous faisons ? Selon Hofstadter et Dennett[15], il ne s’agit pas de savoir, par exemple, si une machine souffre, mais si elle se comporte « comme si » elle souffrait. Et d’ajouter que nous procédons de même entre nous. A. Turing[16] soutient également que la question n’est pas de savoir si une machine pense ou est intelligente mais si son comportement est indiscernable de celui d’un humain dans les mêmes conditions. Comment sait-on qu’un être humain pense « réellement » sinon en l’inférerant de son comportement manifeste ? Le réalisme de l’imitation et la pertinence du comportement sont effectivement considérés par certains comme des critères suffisants de la présence d’une pensée consciente. « Si un robot astucieusement conçu pouvait (avoir l’air de) nous raconter sa vie intérieure (émettre les sons appropriés dans les contextes appropriés) devrions-nous l’admettre dans notre caste ? » (D. Hofstadter). Carnap considère comme légitime de conclure à la possession de sentiments, de pensées, de souvenirs, de perceptions par une entité, à partir d’un comportement extérieur déterminé. Cette inférence est tout aussi légitime, pense-t-il, que celle qui permet de conclure à la valeur de l’intensité d’un courant électrique dans un fil à partir de grandeurs mesurées comme l’élévation de la température du fil ou la déviation d’une aiguille aimantée placée à son voisinage. Il n’est plus question « de compréhension, de perceptions ou de pensées mais de faire celui qui a compris, qui voit ou qui pense ».

Au demeurant, même si un homme et un automate satisfont aux mêmes épreuves ce n’est pas ce que l’on voit mais ce que l’on sait de leur comportement qui nous fait en décider. Aucun comportement ne peut donc être la preuve de la conscience et inversement, l’absence de comportement n’implique pas nécessairement l’absence de toute forme de « conscience ».

 

D’incontestables discordances

Il est vain de penser qu’on puisse effectivement comprendre la nature des expériences subjectives (les états de conscience) en étudiant seulement leurs corrélats comportementaux (les niveaux de vigilance). Il n’existe notamment pas de correspondance univoque entre un type de tracé électro-encéphalographique et un état de conscience donné (voir annexe 1 : Critères EEG des niveaux de vigilance chez l’homme). Ainsi, un même type de tracé (bêta) accompagne des états aussi différents que la veille active associée à la conscience réflexive et le sommeil paradoxal associé à la conscience onirique. Inversement, un même état de conscience (la conscience onirique) peut être associé à des niveaux de vigilance (à des tracés) aussi différents que la veille diffuse (rythme alpha) et le sommeil paradoxal (rythme bêta). On peut également évoquer le « paradoxe » de l’atropine dont l’action sur la transmission cholinergique se traduit par un ensemble de signes d’activation cérébrale et neurovégétative alors que, du point de vue électroencéphalographique on constate la présence massive d’ondes lentes caractéristiques du sommeil (alors que le sujet est éveillé).

L'étude des potentiels évoqués (voir annexe 2 : Les potentiels évoqués) apporte d’autres exemples frappants de non-concordance entre un état de conscience  et un indice électrophysiologique. On sait que l'annulation des potentiels évoqués constitue - avec le silence électroencéphalographique (EEG plat) - l'un des deux critères de la mort légale (mort clinique). L'absence de potentiel évoqué est a priori considéré comme reflétant une absence de conscience (de réactivité critique).  Or, nous avons pu montrer que l'activité évoquée visuelle était pratiquement annulée chez des moines tibétains en méditation. Personne ne doute que les méditants aient, à ce moment, accès à une forme de conscience hautement élaborée. L'annulation du potentiel évoqué ne traduit donc pas nécessairement  la suppression de toute forme de conscience. L’absence de réactivité (et donc – en principe - de « conscience »), peut au contraire accompagner des états mentaux très élaborés.

La non-équivalence entre indice électrophysiologique et état de conscience peut encore être illustrée avec la VCN (voir annexe 2 : Les potentiels évoqués). Cette réponse - dont on sait qu'elle se développe dans l'intervalle séparant un stimulus préparatoire d'un stimulus impératif - est, le plus souvent, absente chez les psychotiques et grands anxieux. Mais elle est également transitoirement supprimée dans les états de satiété (sédation) et de détente (relaxation, méditation). L'annulation de la VCN peut donc être associée à des situations particulièrement contrastées du point de vue des états de conscience vécus par le sujet.

On voit bien, à travers ces exemples, qu'il n'existe pas - et ne peut pas exister - de représentation électroencéphalographique adéquate de la conscience en tant que vécu subjectif.

 

Les limites de l’électro-encéphalographie (EEG) du point de vue cognitif

La prudence doit donc être de rigueur lorsque l'on tente d'interpréter les manifestations électriques observées en termes d'opérations, de fonctions mentales ou d'étapes de traitement de l'information. Il est toujours difficile de savoir si les phénomènes qui accompagnent la réalisation d'une fonction sont produits par elle, s'ils en sont seulement concomitants ou s'ils en sont la cause. Ceci est particulièrement vrai en électrophysiologie où se pose de façon cruciale le problème de l'isomorphisme entre l'évolution des patterns électriques et les lois générales décrivant les fonctions mentales. L'établissement de relations temporelles significatives entre ces deux ordres d'événements reste très problématique. Beaucoup de spécialistes du domaine s’accordent aujourd’hui pour reconnaître que si les patterns EEG associés à des taches complexes sont susceptibles de rendre compte des caractéristiques du stimulus et de certains facteurs liés à la performance (comme le niveau de vigilance), ils ne sont nullement représentatifs de l’activité cognitive en tant que telle. La fonction ne se réduit pas aux performances objectives qui la manifestent performances dont la perturbation n’implique pas nécessairement celle de la fonction.

« Voir » la conscience : de la réalité au fantasme

Comme le souligne par ailleurs le psychiatre E. Zarifian[17], visualiser les corrélats d’une activité mentale n’est pas visualiser la pensée. Il précise que la pensée que l’on s’efforce aujourd’hui de « voir » comporte en réalité trois dimensions : un mécanisme, une performance et un sens individuel. Réduire la pensée à une seule de ces dimensions c’est l’amputer. A chacune d’entre elles correspond un champ d’investigation particulier en neuropsychologie ou en neuropsychiatrie : le cerveau en tant qu’outil, les fonctions associées à cet outil et le sens de ces fonctions pour l’homme qui les met en oeuvre. En tant qu’outil le cerveau est un organe comme les autres, les fonctions dépassent largement la physiologie (mécanismes cognitifs), quant au sens, il échappe par son essence même à toute imagerie quantifiée. De plus en psychiatrie, le sens, c’est ce qui affecte, ce qui fait souffrir et qui définit en grande partie la pathologie. Ainsi, les hallucinations auditives impliquent le lobe temporal aussi bien chez l’épileptique que chez le schizophrène mais l’épileptique ne lui donne pas un sens particulier. Pour le schizophrène, au contraire, l’hallucination a un sens qui ne concerne que lui et son histoire personnelle. « Que peut-on voir dans le cerveau d’un malade psychique? ». Réponse de Zarifian : « rien ou presque rien ». Voir le cerveau fonctionner est possible mais voir la pensée individuelle, seule caractéristique d’un trouble psychique, ne l’est pas. Le cerveau ne pense pas, il conditionne la pensée. L’imagerie ne permet donc pas de visualiser des pensées élémentaires mais des processus qui sous-tendent l’activité mentale. L’imagerie cérébrale détecte des invariants et permet de voir le contenant (le véhicule) de l’imagination, peut être de la conscience ou de la mémoire, mais pas le contenu. « Il est possible de voir si le sujet pense à quelque chose de visuel ou à une action mais pas à quoi » (M. Jeannerod)[18]. C’est « l’homme sur son cerveau perché » (Zarifian) qui tient dans son discours une pensée.

 

Cause et condition : le cerveau conditionne la conscience

Newton a découvert que les corps s'attirent en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré des distances. Ainsi, si l'avenir devait montrer que la gravitation n'était pas la cause du phénomène, les faits garderaient leur valeur inaltérée. Présenté de la sorte le modèle devient utilisable en physiologie où l'on retrouve des situations analogues. Claude Bernard[19] adopte intégralement cette présentation du fait qui ne préjuge en rien de la cause qui le déclenche.

La notion de cause reste, en effet, une notion ambiguë. Il ne fait aucun doute que les décharges de certaines cellules hypothalamiques sont spécifiquement activées lorsqu’on éprouve de la rage, de l'excitation sexuelle ou de l’appétit. De plus, si ces cellules sont détruites ces états sont altérés. Il est non moins évident que la lecture de ce texte tout comme l’évocation d’un souvenir particulier suppose l’intégrité de certaines structures cérébrales (notamment l’aire de Wernicke pour la compréhension de ce texte et l’hippocampe pour l’évocation d’un souvenir). Mais ce n’est pas pour autant que ces décharges sont la cause des comportements en question, même si elles sont susceptibles d’en rendre compte (de servir de référent à ces comportements). La science appelle donc cause ce qui est en fait la condition du phénomène observé. Ainsi, la structure « fusible » conditionne la fonction « froid » du réfrigérateur sans que quiconque ait envie d’en déduire que le fusible soit la cause, l’origine ou le « siège » du froid. De même la roue d’une automobile conditionne sa vitesse sans en être aucunement « la cause » (l’origine du déplacement).

Dans l’ordre de la causalité, il existe un rapport direct et de même nature entre l’antécédent et le conséquent (l’abus d’alcool cause l’ivresse). Dans l’ordre du « conditionnement », au contraire, le résultat déborde la condition qui l’a rendu possible : l’art de Rostropovitch ne se ramène pas à la qualité de son violoncelle, tout en y étant assujetti. Comme l'affirme encore Claude Bernard[20] « On ne ramènera jamais les manifestations de notre âme aux propriétés brutes des appareils nerveux pas plus qu’on ne comprendra de suaves mélodies par les seules propriétés du bois ou des cordes du violon nécessaires pour les exprimer ».

L’activité cérébrale (les niveaux de vigilance) conditionne les états de conscience bien que ceux-ci (les états) ne soient jamais réductibles à celle-là (l’activité cérébrale).


[1] Propos tenus à l’occasion d’un colloque de l’Association pour la Recherche Cognitive (ARC). 

[2] Le Mystère de la Conscience. Editions Odile Jacob, Paris, 1999.

[3] Evolution du cerveau et création de la conscience. A la recherche de la vraie nature de l’homme. Fayard, Le temps de Sciences, Paris, 1992. Voir également Eccles, J. (1997). Comment la conscience contrôle le cerveau. Fayard, Le temps de Sciences, Paris.

[4] Penser, c’est-à-dire ? Enquête neurophilosophique. Armand Colin, Paris, 2005, pp 125-129.

[5] Voir Bitbol, M. (2000) Physique et philosophie de l’esprit, Paris, Flammarion, p. 139.

[6] Voir Houdé, O., Mazoyer, B. et Tzourio-Mazoyer, N. (2002). Cerveau et psychologie. Introduction à l’imagerie cérébrale anatomique et fonctionnelle. Paris, PUF, p. 593.

[7] Consciousness : Conscious, Subjective Experience. Encyclopedia of Neuroscience (G. Adelman, Ed.), Boston, Birkhäuser, 1987, pp 271-275. Voir également Libet, B. (1992) The Neural Time. Factor in Perception, Volition and Free Will. Revue de Métaphysique et de Morale, N°2, pp 255-272.

[8] Voir par exemple Buser, P. (2005). L’inconscient aux mille visages. Editions Odile Jacob, Paris.

[9] Variation transitoire de la conductance électrique de la peau consécutive à une activation du système nerveux orthosympathique provoquée par un stimulus émotionnellement significatif (réaction d’alerte). Cette réponse est involontaire et indépendante de la consciente explicite.

[10] Voir note 7.

[11] Time of conscious intention to act in relation to onset of cerebral activity (readiness potential). Brain, 1983, pp 106: 623.

[12] Voir Hélène Oppenheim-Gluckman : La mémoire de l'absence. Clinique psychanalytique des réveils de coma. Masson, Paris, 1996.

[13] Cité par Hélène Oppenheim-Gluckman, op. cit.

[14] D’après M. Grosclaude et J. C. Colombel. Synapse, octobre 1996, n°129.

[15] Hofstadter, D. et Dennett, D. (1987). Vues de l'Esprit, InterEditions, Paris.

[16] Les ordinateurs et l’intelligence. Pensée et machine, Champ Vallon, 1983. 

[17] L’outil, les fonctions et le sens. La recherche, n°289, juillet-août 1996, pp 117-119.

[18] Un tremplin pour les Sciences Cognitives. La recherche, n°289, juillet-août 1996, pp 22-25.

[19] Voir Schiller, J. (1967). Claude Bernard et les problèmes scientifiques de son temps. Les Editions de Cèdre, Paris.

[20] Voir Schiller, J., op. cit.

Jean-François LAMBERT

Annexe 1 : Critères EEG des niveaux de vigilance chez l’homme

Entre l’excitation paroxystique et le coma qui peut lui succéder, comme dans les crises comitiales classiques, on distingue généralement l’éveil attentif,  l’éveil diffus, le sommeil léger et profond et le sommeil paradoxal. Chacun de ces états est caractérisé par des indicateurs électrophysiologiques, en particulier des tracés EEG, plus ou moins spécifiques.

L’éveil attentif

L'éveil attentif conditionnant la conscience réflexive est généralement associé à une activité EEG désynchronisée de faible amplitude connue sous le nom de rythme bêta (10 à 20 µV, 15 à 40 Hz). Ce tracé apparaît dès que le sujet focalise son activité mentale (attention ou concentration). Ce rythme est constant quelles que soient la nature et l'intensité des opérations mentales réalisées. Il n'est donc pas représentatif d'un type de traitement cognitif particulier. L'EEG évolue seulement dans les états paroxystiques qui s'accompagnent d'un tracé de pointes, éparses ou en bouffées, généralement contemporaines d’épisodes convulsifs.

L’éveil diffus (ou relaxé)

Il se traduit par un tracé plus lent et régulier qui caractérise les états de détente, de relaxation, de méditation, propices au surgissement de la conscience onirique s'accompagne le plus souvent d'une activité EEG fortement synchronisée et d'amplitude plus élevée : c'est le rythme alpha qui fut le premier décrit par H. Berger en 1929 (8 à 14 Hz, 50 à 100µV). Le rythme alpha apparaît en principe dès que le sujet se détend (en particulier à la fermeture des yeux) et disparaît dès qu'il mobilise son attention (en particulier à l'ouverture des yeux, c’est la « réaction d’arrêt visuelle»). Il caractérise l'état hypovigile propice au rêve éveillé, et accompagne, en outre, la plupart des états dits altérés de conscience (méditation, hypnose, training autogène, notamment). Les sujets pauvres en alpha sont généralement rebelles à l'imagerie mentale onirique alors que ceux qui présentent un alpha abondant, voire même permanent (la mobilisation de leur attention n'entraîne pas l'apparition de rythme bêta), ont souvent un imaginaire très riche quelquefois associé à une forte créativité. Le rythme alpha s'enregistre préférentiellement dans la région occipitale. Cette activité ne devient caractéristique qu’à la fin de la croissance, après la myélinisation et l’organisation définitive du système nerveux central. Avec le vieillissement, le rythme alpha ralentit de manière non pathologique.

Le sommeil proprement dit ou sommeil à ondes lentes (SOL)

Il se divise en quatre stades :

Le stade I. L’endormissement se manifeste d’abord par une dérive de l’alpha vers des fréquences plus faibles puis par sa disparition au profit d’un tracé plus irrégulier composé de séquences de faible amplitude et de rythmes plus lents, dits « thèta » (de 4 à 6 Hz). Le sujet, alors facile à réveiller, soutient généralement qu’il ne dormait pas ! Ce stade, qui ne représente que 2 à 4 % de la durée du sommeil, est accompagné d’une imagerie de type hypnagogique et d’impressions corporelles bizarres (lourdeur ou légèreté du corps, morcellement, altération du schéma corporel).

Le stade II est généralement atteint moins de dix minutes après l’endormissement. Il est marqué par de brèves apparitions de fuseaux de rythmes rapides (12 à 15 Hz, parfois appelés «sigma») entrecoupant le tracé thèta et par de grandes ondes lentes négatives organisées en complexes polyphasiques (les « complexes K ») consécutifs à une stimulation externe. De petits mouvements des yeux sont fréquents. Les sujets sont plus difficiles à réveiller (sauf si le stimulus a une valeur affective : prénom ou pleurs de bébé) et, au réveil, ils évoquent une rêverie assez indistincte, différente de l’activité mentale de veille et du «rêve» stricto sensu. Ce stade représente environ 50 % de la durée du sommeil. Les stades I et II correspondent au «sommeil léger».

Le stade III. Une demi-heure environ après l’endormissement apparaissent des ondes très lentes et de grande amplitude (2 à 4 Hz et 300 microvolts) encore entrecoupées ou surchargées de rythmes plus rapides, on parle d’«ondes delta polymorphes ». À ce stade on assiste à une profonde dissolution de la conscience, qui va de pair avec un abaissement de la température corporelle et de la pression artérielle et avec un ralentissement net du pouls et du rythme respiratoire. Le sujet devient difficile à réveiller, c’est le début du «sommeil profond», qui représente, stades III et IV confondus, 20 à 25 % de la durée totale du sommeil.

Le stade IV est l’aboutissement du stade III. Les fonctions vitales sont ralenties à l’extrême, les mouvements sont rares et la relaxation musculaire profonde. L’EEG est seulement composé d’ondes très lentes (delta monomorphes) et, bien que le dormeur n’en ait aucune conscience, les stimulations sensorielles parviennent toujours au cerveau mais affaiblies, comme en témoigne la diminution d’amplitude des potentiels évoqués. Réveillé pendant ce stade, le sujet manifeste souvent une activité mentale confuse. On peut observer des balancements lents et passifs des globes oculaires. Les réflexes sont abaissés pendant le sommeil sauf les réflexes de défense (retrait ou flexion), qui sont au contraire exaltés. Des réflexes archaïques, comme le réflexe de Babinski, réapparaissent du fait de la diminution des contrôles corticaux sur les systèmes moteurs.

Le sommeil paradoxal

Les épisodes de sommeil paradoxal sont caractérisés par un tracé proche de ceux de la veille et du stade 1 du sommeil (rythmes alpha, bêta, thêta).

L’enchaînement de tout ou partie de ces quatre stades débouche périodiquement (environ toutes les 70 à 90 minutes chez l’adulte) sur un changement radical du fonctionnement cérébral, parfois précédé d’un bref éveil, correspondant à un état, distinct à la fois de la veille et du sommeil tel que nous l’avons décrit, que le chercheur français M. Jouvet a nommé «sommeil paradoxal» (SP). Celui-ci, qui représente 20 à 25% de la durée du sommeil chez l’homme adulte, est caractérisé par le découplage total du comportement du dormeur dont le tonus musculaire est en partie aboli, et de son activité cérébrale proche de celle de la veille attentive. On assiste en effet à une inversion brutale du tableau précédent : accélération et arythmie cardiaques, respiration irrégulière, élévation transitoire de la pression artérielle, apparition de mouvements oculaires rapides (MOR ou REM, rapid eye movements) généralement groupés en bouffées et synchrones de grandes pointes observées, chez l’animal, au niveau du pont, des corps genouillés et du cortex occipital (pointes pontogéniculo- occipitales, PGO), élévation de la température cérébrale, accroissement de la consommation du glucose et de l’oxygène, érection du pénis… L’ensemble de ces manifestations témoigne d’une intense activation cérébrale, qui se traduit d’ailleurs par un EEG proche de celui de l’éveil alors qu’on assiste en même temps à la disparition quasi-complète du tonus musculaire et que le sujet paraît profondément endormi. L’absence de tonicité des muscles anti-gravitaires entraîne notamment la chute de la tête lorsque le dormeur n’est pas allongé, ce qui généralement le réveille ! L’atonie musculaire est la conséquence du blocage exercé par certaines structures nerveuses sur l’expression comportementale de l’activation cérébrale qui touche les aires motrices. L’efficacité de ce blocage est relative car le dormeur présente des secousses périodiques des extrémités (clonies) en plus des MOR. L’atonie musculaire, l’activation cérébrale et l’érection du pénis durent pendant tout l’épisode de SP : ce sont des événements « toniques ». Au contraire, les mouvements des yeux, les pointes PGO et les clonies apparaissent de manière itérative et constituent des événements « phasiques » auxquels sont associées les variations transitoires de la pression artérielle et du rythme cardiaque. Le SP s’accompagne aussi d’une altération des mécanismes thermorégulateurs car la température corporelle y devient dépendante de la température extérieure, comme chez les ectothermes, alors que la température cérébrale augmente. C’est enfin au cours des épisodes de SP que semble se dérouler l’essentiel de l’activité onirique (voir ci-après). Il convient d’ajouter le sommeil intermédiaire (SI) à ces différents stades. Il comprend des éléments appartenant à la fois au SOL et au SP (rythmes rapides et ondes lentes, complexes K). Habituellement réduite chez le sujet normal (environ 5 % du sommeil total), sa durée augmente dans des états pathologiques comme les psychoses et diminue dans les démences précoces.

Manifestations pathologiques

Les états pathologiques se manifestent soit par la présence d'ondes lentes pendant l’éveil, soit par celle de pointes ou de complexes « pointe-onde ». Les ondes lentes témoignent d’un ralentissement fonctionnel ou d’une régression de l’activité cérébrale liée à une anoxie ou un défaut d’apports métaboliques consécutifs à un accident vasculaire cérébral (AVC), l’obturation de vaisseaux ou la présence d’une tumeur. Le ralentissement peut également traduire un trouble purement « fonctionnel » comme dans le cas du syndrome de West ou « maladie des spasmes en flexion » (perturbation du développement cortical d’origine génétique).

La présence de pointes ou de complexes « pointe-onde » est associée aux états paroxystiques qui témoignent au contraire d’un emballement incontrôlé de l’activité cérébrale accompagné généralement de décharges motrices de type convulsif. Une telle hyperactivité est soit produite par la fièvre (une maladie comme la rougeole peut entraîner de graves séquelles cérébrales) soit d’origine fonctionnelle comme dans l’épilepsie (voir tracés sur la plateforme).

 

Annexe 2 : Les potentiels évoqués

A l’activité spontanée se superposent des réponses plus spécifiques liées à la réception d’un stimulus ou à l’exécution d’une tâche par le sujet pendant l’enregistrement. Les changements de l’EEG associés à ces activités sont à l’origine des potentiels évoqués ou potentiels liés à l’événement (Event Related Potentials, ERP. Un potentiel évoqué ou ERP se définit comme une variation transitoire de l’activité électrique cérébrale globale spontanée (l’EEG) couplée à un événement sensoriel, moteur ou cognitif particulier.

Le PE est particulièrement adapté à la mise en évidence des déficits perceptifs, notamment de leur diagnostic précoce chez le nouveau-né (troubles de l'audition, de la perception des formes ou de la vision des couleurs), à l'analyse des canaux de perception ainsi qu'au diagnostic de certains troubles neurologiques (sclérose en plaque, lésions, tumeurs, coma). Le PE est un indicateur précieux du bon fonctionnement des voies sensorielles particulièrement utile dans tous les cas où le patient ne peut contribuer à l'exploration (nourrisson, comateux).

Les éléments apparaissant plus tardivement sur le tracé correspondent aux composantes secondaires non spécifiques endogènes du potentiel évoqué, sans rapport avec les caractéristiques physiques du stimulus, mais en relation avec l'attitude du sujet et la signification qu’il accorde à l’événement dans un contexte donné (activation, attention, émotion, décision, stratégies cognitives).

Parmi les potentiels endogènes on peut citer le complexe N200-P300, la N400, la P600, la VCN ou encore le potentiel de préparation motrice. La Variation Contingente Négative ou VCN est un potentiel lent négatif qui se développe dans entre deux stimulus appariés : le premier (stimulus préparatoire S1) est suivi, après un intervalle de temps constant, par un second (stimulus impératif S2) initiant une réponse motrice impérative (type temps de réaction). Cette composante apparaît liée à l'attente active d'un événement auquel il convient de répondre (impérativement).
Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires n° 20 - décembre 2007

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