QUI EST "JE SUIS" ?

Essai de topographie rigoureuse et incertaine

 

Qui est Je Suis ? Où est Je Suis?

    Poser la question : « Qui est Je Suis ? », ou plus exactement « où est Je Suis ? » pour parler de façon plus topologique, suppose un « écart », certains diront une « faille », entre « ce que je suis » et « Je Suis » que j’écris avec une majuscule…  une faille, un écart entre le lieu ou la conscience dans laquelle je me trouve maintenant et le lieu, la conscience dans laquelle est supposé être, mon « Je Suis » véritable.

    La question, ne se pose pas pour celui « qui est ce qu’il est », « pour celui qui est là où il est » totalement, intensément, il est ce qu’il est, simplement, il ne se prend même pas pour la réponse à sa question.  Il n’y a pas, il n’y a jamais eu de question…

    Ainsi poser la question suppose, une faille, un écart…

    Que faire de cette faille, de cet écart ?  Certains en feront une fiction, ou une illusion ou plus précisément une ignorance – l’ignorance de Soi ou du Soi (avidya en sanscrit), d’autres en feront, une faute, un péché (hamartia – une erreur de visée) et sans doute une culpabilité, la culpabilité originelle de ne pas être Soi, de ne pas être « Je suis », de n’être que : « ce que je suis »…

    Est-ce vraiment une faute, ou une chute, que de ne pas être, l’Être ?

    Pour nous cette faille ou cet écart ressenti, entre « ce que je suis » et « Je Suis », entre « ce qui est » et « l’Être qui est » ne sera considéré ni comme une faute ou un péché, ni comme une illusion, une erreur ou une fausse croyance, mais simplement comme une « occasion », un “Kairos” diraient les grecs, d’explorer « l’entre deux ».

    Ce qui est « entre » ce que je suis, là, aujourd’hui et « Je suis, là, toujours. »

    Cet « entre deux » c’est l’espace même de notre aventure, de notre quête ; de notre question de topographe : « où est Je  Suis » ?  N’est-ce pas aussi l’espace ou voyage et se meut la transdisciplinarité.

    Le topographe selon le Petit Robert est « celui qui décrit les pays étrangers ».

    Ce que je suis » ne m’est pas étranger ; c’est l’évidence dans laquelle je me trouve là, maintenant. 

    Je Suis » ne m’est pas non plus étranger, c’est l’évidence dans laquelle je me trouverai au moment de la mort de « ce que suis ». L’évidence dans laquelle je me trouve si je cesse de m’identifier à « ce que je suis » là maintenant.

    Entre ces deux évidences (qui n’en sont qu’une évidemment !) il y a les pays étranges ou étrangers qu’on appellera dans la langue qui est la nôtre, (mais qu’il ne faudra pas oublier de traduire dans d’autres “langages”), « niveaux de réalités » ou « niveaux de conscience ».

    La description de ces niveaux de réalité ou de ces « états multiples de l’Être » peut être rigoureuse, son objet demeure incertain ; incertain dans le sens d’Heisenberg et de son principe d’incertitude : c’est-à-dire, affecté par sa description même et plus encore par les limites des instruments scientifiques ou simplement humains qu’utilise l’observateur.

    Un essai de topographie de l’inconscient ou du conscient ne pourra être que la description par excellence de ce qui demeure étrange et étranger, description exacte et rigoureuse de ce qui nous échappe sans cesse.

    Etudier le fonctionnement d’un cerveau est quelque chose de possible ; étudier celui qui étudie le fonctionnement du cerveau est tâche plus difficile… pourtant, le solipsisme est incontournable : « il n’y a pour le sujet pensant d’autre réalité que lui-même. » Tout ce qu’il connaît c’est au-dedans, ou à travers lui même… À quoi bon connaître les mille et une choses si nous ne connaissons pas celui qui connaît les mille et une choses, et qui, d’une certaine façon les « construit » ou les « déconstruit », selon les humeurs et les modes de son époque…

    D’où la question ou plus encore la « quête » du Sujet – ce n’est pas un moment de l’histoire de la philosophie, c’est la philosophie même :

    Qui est « Je suis » ?, qui pense être « Je suis » ? 

    Un livre récent d’Alain de Libera « Archéologie du Sujet[1] » pourrait être une bonne introduction à notre propos « comment le sujet pensant – ou, si l’on préfère, l’homme en tant que sujet et agent de la pensée – est-il entré en philosophie ?  Et pourquoi ?  Le « sujet » n’est pas une création moderne.  Ce n’est pas davantage un concept psychologique.  Moins encore l’invention de Descartes.  C’est le produit d’une série de déplacements, de transformations et de refontes d’un réseau de notions (sujet, agent, auteur, acte, action, passion, suppôt, hypostase, individu, conscience, personne, « je », moi, Self, égoïté), de principes (attribution, imputation, appropriation) et de schèmes théoriques mis en place dans l’Antiquité tardive (Plotin, Porphyre, Augustin), élaboré au Moyen Âge (Bonaventure, Thomas d’Aquin), puis mis en crise à l’âge classique par l’invention de la « conscience » (Locke).  Une histoire de la subjectivité ne peut donc être qu’une archéologie du sujet, travaillant la « longue durée » philosophique – du rejet du « sujet » mental chez Augustin à la redécouverte de l’inexistence intentionnelle chez Brentano, en passant par l’invention du « moi » comme sujet d’action et de pensée chez Leibniz : une histoire de la philosophie du sujet entendue comme histoire du sujet de la philosophie, une « archéologie du savoir » pensée dans l’horizon de « l’histoire de l’Être ».  Placé sous le double patronage de Heidegger et de Foucault, ce premier volume expose une méthode, introduit les concepts (périchorèse, immanence psychique, intentionnalité), présente les schèmes (sujet, suppôt, hypostase, personne ; attribution, action, inhérence, dénomination) et forge les outils historiques (attributivisme, subjectivité) nécessaires pour construire un premier parcours philosophique et théologique dans les quatre domaines où s’articule la figure inaugurale de l’histoire de la subjectivité : Qui pense ?  Quel est le sujet de la pensée ?  Qui sommes-nous ?  Qu’est-ce que l’homme ? »

    De telles questions demandent plus qu’une approche philosophique, surtout plus que l’approche de la philosophie occidentale que nous propose Alain de Libera, on ne peut pas faire aujourd’hui l’économie des philosophies orientales qui, à ces mêmes questions offrent des réponses souvent différentes.

    L’approche archéologique du sujet ne peut pas faire l’économie de ces pensées antécédentes aux savoirs européens (pour ne pas dire grecs) auxquels se réfère l’auteur.

    Ces questions ne s’adressent pas seulement aux philosophes qu’ils soient d’Orient ou d’Occident, mais aussi aux scientifiques, aux psychologues et aux poètes, la littérature en général et les romans en particulier auraient beaucoup à dire (ce qu’ils ont fait d’ailleurs) sur les différentes façons dont s’exprime « le Sujet ».

    L’approche de « Je Suis » ne peut être que transdisciplinaire : sciences exactes, sciences humaines, sciences philosophiques ou théologiques, l’art et la mystique… tous ont des réponses rigoureuses et exactes sur ce « Sujet » toujours incertain…

    Dans une approche apophatique du Sujet, c’est de cette « saisie » que  nous aimerions nous défaire pour ne pas dire nous délivrer…  Ce qui pourrait demeurer alors, c’est une « pure Présence », qui n’est pas pensée… un « Je Suis » qui ne saurait se réduire à l’expérience sensible, cognitive ou affective qu’on peut en avoir.

    Mais avant d’entrer en cet « Ouvert », il ne faut pas nous priver du plaisir du topographe et de ses explorations transdisciplinaires ; ce serait se priver de l’aventure humaine.

    Il nous faudra donc, patiemment, creuser la question « qui est Je Suis ? »,  « Où est Je Suis ? » comme on creuse une coupe ou un puits dont le fond sans cesse se dérobe et appelle de nouveaux instruments ou de nouvelles disciplines d’investigation.

    L’essai de topographie ici proposée, est une topographie parmi d’autres, elle est singulière ; derrière toute topographie n’y a-t-il pas « biographie » ?

    Je Suis » n’est pas « objet à trouver », ce n’est pas une identité objective ou objectivable. 

    Picasso disait : « Je ne cherche pas, je trouve » ; notre vie peut être en effet une suite « d’objets trouvés », objets de conscience bien sûr… identités provisoires ou chimériques qui tiennent lieu de « Je Suis » plutôt que de lui donner lieu…

    Je cherche, je trouve parfois… (surtout si ce que je cherche c’est ce que je suis déjà), mais ce que je trouve n’est pas objet… ou alors « objet troué ».

    Ce que je prenais pour le fond (le fond de moi) n’est pas le fond ; ce que je prenais pour « moi » n’est pas « Je Suis »…

    Comme nous le disions, il n’y a pas à faire de cette faille ou de cet écart, une culpabilité, mais une aventure, une observation rigoureuse autant que possible en sachant que cette rigueur est parfois l’obstacle à l’appréhension de ce qui est « sans limites » et que je déclare comme « rigoureusement impossible ».

    Essayons néanmoins de proposer cette topographie parmi d’autres qui est invitation honnête à descendre dans les profondeurs de notre question : « où est Je Suis » ?

    Vous connaissez la parole de Démocrite : « la vérité est au fond du puits », je dirai plutôt « la Source est au fond du puits » et si nous n’en étions certain à quoi bon creuser ?  D’ou nous vient cette intuition de la Source et que c’est bien la qu’il faut creuser ?  « Je suis » est au fond de l’homme comme la Source est au fond du puits.

    Ne disons pas trop vite « que le puits est sans fond » et qu’il ne sert à rien de creuser… N’est-ce pas un prétexte ou une paresse pour rester au bord de la question et pour endurer notre soif comme l’ultime saveur ?  Alors que la Source est d’un tout autre goût ; mais comment le savoir tant qu’on n’est pas descendu au fond du puits, tant qu’on n’est pas allé au bout de la question…

    C’est ainsi que la transdisciplinarité cesse d’être simple et bonne érudition pour devenir exercice ou ascèse de transformation…  Puisque nous le savons désormais, nous ne pouvons connaître que ce que nous sommes, ce que  nous sommes peut-il se transformer ? 

    Qui sommes-nous ?

    Qui est Je Suis » ?

    Dans les limites de cette intervention, je ne peux que vous proposer la carte ou la topographie du territoire, que chacun et chacune de nos sciences auront à explorer.

 


Qui est Je Suis ?

 

(J’appelle « science » l’approche
rigoureuse et incertaine du Réel ou
d’un niveau de réalité)

 

  

 

    Pour chacune des « réponses » données à la question « qui est Je Suis », il faudrait proposer les informations, les références qui les fonde, ce qui évidemment présuppose une documentation énorme, quasi infinie puisqu’elle touche à peu près tous les domaines du savoir antique et contemporain.

    Je me limiterais donc à donner quelques éléments de réflexion concernant la première réponse et les quatre dernières (où je reprends un de mes chapitres autour de l’Evangile de Jean).

    C’est me limiter ainsi dans des domaines et des disciplines pour lesquelles j’ai une ébauche de compétence : La philosophie et la théologie… c’est là, lucidité et prudence ; je laisse à ceux qui en font l’objet de leurs longues et savantes études, l’exploration des réponses 2 à 6.  J’ai trop de respect pour les sciences humaines, les sciences sociales, les sciences physiques ou les sciences imaginales pour les traiter de façon qui ne pourrait, dans mon cas, n’être que superficielle.

 

II – Approches Philosophiques « Je Suis  « moi » conscient »

    À la question « qui est « Je Suis ? », on peut répondre naïvement ou d’une façon plus élaboré : « moi » – entendu comme « moi conscient », « moi » et « pas un autre » et pas « comme les autres »…

    D’où nous vient ce sentiment, d’être « moi », d’être un « Je », une personne ?  Est-ce révélation, d’une « subjectivité transcendantale » ?  ou est-ce une  illusion ?  ou une limitation de l’être que « je suis » à ce dont je peux en avoir conscience ?

    Pour Kant :

« Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l’homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre.  Par là il est une personne et grâce à l’unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne…

Toutes les langues lorsqu’elles parlent à la première personne, doivent penser ce « Je », même si elles ne l‘expriment pas par un mot particulier… »[2]

     Parler à la première personne, voilà ce qui fait de l’homme ou de la femme un humain, un humain qui est une personne ; qui dit « Je » ou qui dit le « Je »… (le sujet moderne est là).

     François Mauriac, à la fin de sa vie, s’émerveille également devant cette « continuité de la conscience » qui est « moi » alors que son corps a changé plusieurs fois et qu’il ne reste rien de l’enfant ou de l’adolescent qu’il était.

      « Quel est donc ce moi qui subsiste alors que tous les éléments qui le constituent disparaissent ? »

      Pour Mauriac, il s’agit de son « âme », principe d’information et d’animation du corps qu’il est, et pour lui cette âme a la possibilité de demeurer ou de perdurer même lorsqu’elle n’a plus de matière ou de corps à informer – c’est là sa foi.

     « Je suis, est une âme immortelle », l’épanouissement et la floraison de cette âme ne peut se déployer complètement dans les limitations que lui impose sa forme charnelle, mais il existe un autre espace où elle pourra prendre son envol vers la pure lumière…

     Plus prosaïquement, pour Descartes « Je suis » c’est le « Je » qui pense, c’est ce « Je qui pense » qui ne meurt pas, tout le reste est mortel et il s’étonne devant ce miracle d’un sujet capable de pensée, étonnement qui sera aussi celui de Pascal :

« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant.  Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer.  Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l‘avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien.

Toute notre dignité consiste donc en la pensée... » (Pensée 264)

     Si la pensée est ce qu’il y a de plus « digne » dans l’homme, qui me dit que c’est « Je » qui pense, comme le pense Descartes ?

     Ne pourrait-on pas dire que « ça » pense ? comme le disent certains modernes, mais aussi certaines philosophies orientales inspirées par le bouddhisme qui parle de « pensée sans penseur » ?

     Un texte de Nietzsche pourrait ici servir de référence :

Dans Par-delà le bien et le mal, I, § 17, Nietzsche écrit :

 

17. Was  den Aberglauben der Logiker betrifft: so will ich nicht müde werden, eine kleine kurze Tatsache immer wieder zu unterstreichen, welche von diesen Abergläubischen ungern zugestanden wird, - nämlich, dass ein Gedanke kommt, wenn “er” will, und nicht wenn “ich” will; so dass es eine Fälschung des Tatbestandes ist, zu sagen: das Subjekt “ich” ist die Bedingung des Prädikats “denke”.  Es denkt: aber dass dies “es” gerade jenes alte berühmte “Ich” sei, ist, milde geredet, nur eine Annahme, eine Behauptung, vor Allem keine “unmittelbare Gewissheit”.  Zuletzt ist schon mit diesem “es denkt” zu viel getan: schon dies “es” enthält eine Auslegung des Vorgangs und gehört nicht zum Vorgange selbst.  Man schließt hier nach der grammatischen Gewohnheit  “Denken ist eine Tätigkeit, zu jeder Tätigkeit gehört Einer, der tätig ist, folglich...”  Ungefähr nach dem gleichen Schemas suchte die ältere Atomistik zu der “Kraft”, die wirkt, noch jenes Klümpchen Materie, worin sie sitzt, aus der heraus sie wirkt, das Atom; strengere Köpfe lernten endlich ohne diesen “Erdenrest” auskommen, und vielleicht gewöhnt man sich eines Tages noch daran, auch seitens der Logiker ohne jenes kleine “es” (zu dem sich das ehrliche alte Ich verflüchtigt hat) auszukommen.”

 

Une traduction française standard donne :

 

17. Pour ce qui est de la superstition des logiciens, je ne me lasserai jamais de souligner un petit fait que ces esprits superstitieux ne reconnaissent pas volontiers à savoir qu’une pensée se présente quand « elle » veut, et non pas quand « je » veux ; de sorte que c’est falsifier la réalité que de dire : le sujet « je » est la condition du  « prédicat » pense.  Quelque chose pense, mais que ce quelque chose soit justement l’antique et fameux « je », voilà, pour nous exprimer avec modération, une simple hypothèse, une assertion, et en tout cas pas une « certitude immédiate ».  En définitive, ce « quelque chose pense » affirme déjà trop ; ce « quelque chose » contient déjà une interprétation du processus et n’appartient pas au processus lui-même.  En cette matière, nous raisonnons d’après la routine grammaticale : « Penser est une action, toute action suppose un sujet qui l’accomplit, par conséquent… »  C’est en se conformant à peu près au même schéma que l’atomisme ancien s’efforça de rattacher à « l’énergie » qui agit une particule de matière qu’elle tenait pour son siège et son origine, l’atome.  Des esprits plus rigoureux nous ont enfin appris à nous passer de ce reliquat de matière, et peut-être un jour les logiciens s’habitueront-ils eux aussi à se passer de ce « quelque chose », auquel s’est réduit le respectable « je » du passé.

 

La traduction anglaise de Helen Zimmern (1846-1934) propose :

 

17. With regard to the superstitions of logicians, I shall never tire of emphasizing a small, terse fact, which is unwillingly recognized by these credulous minds – namely, that a thought comes when “it” wishes, and not when “I” wish; so that it is q perversion of the facts of the case to say that the subject “I” is the condition of the predicate “think”.  One thinks; but that this “one” is precisely the famous old “ego”, is, to put it mildly, only a supposition, an assertion, and assuredly not an “immediate certainty”.  After all, one has even gone too far with this “one thinks” – even the “one” contains an interpretation of the process, and does not belong to the process itself.  One infers here according to the usual grammatical formula – “To think is an activity; every activity requires an agency that is active; consequently…”  It was pretty much on the same lines that the older atomism sought, besides the operating “power”, the material particle wherein it resides and out of which it operates – the atom.  More rigorous minds, however, learnt at last to get along without this “earth-residuum”, and perhaps some day we shall accustom ourselves, even from the logician’s point of view, to get along without the little “one” (to which the worthy old “ego” has refined itself).

 

Alain de Libera précise :

« Ce texte remarquable contient deux pointes : (a) contre la « superstition des logiciens », qui fait du « je » (Ich), au lieu du « ça » (Es), le sujet du processus de la pensée (ou qui fait du « ça » un sujet distinct extérieur, lui aussi, au processus désigné par le prédicat, ce qui revient au même).  Cette attaque pourrait être signée de Lichtenberg, Wittgenstein ou Descombes, pour ne pas dire de l’ensemble de la (des) modernités, engagée(s) dans la critique de la « théorie classique du sujet » ; qu’elles soient structuralistes, post- ou anti-structuralistes. »[3]

 

A la lecture de ce texte de Nietzsche on comprend mieux pourquoi celui-ci a pu être considéré comme un précurseur de Freud : il y a de la pensée dans l’homme sans aucun doute, mais celle-ci ne s’origine pas seulement dans la conscience ; « je » n’est pas responsable de toutes ses pensées :  Il y a un inconscient – c’est dans cet inconscient que la réponse 2 cherchera la source de son identité ; identité façonnée par toutes les mémoires inscrites dans nos gènes et dans l’histoire de notre petite enfance.

     Nous pourrions continuer ainsi notre exploration transdisciplinaire et signaler dans la topographie de nos territoires intérieurs – ce domaine de l’inconscient – personnel d’abord, transgénerationnel ensuite, puis collectif, avant d’aborder le cosmique qui rappelle l’interdépendance de notre être avec celui de la « physis ».

     L’approche bouddhiste fera parfois économie de l’exploration de ces divers inconscients.  Pour un bouddhiste, en effet, il n’y a pas de « je » ; seulement des agrégats de pensées, de volitions, de sensations…

     On connaît l’image du char :

    Une fois tous les éléments qui le constituent enlevés, où est le char ?  Ce qui demeure c’est l’Espace, où apparaît et disparaît le char.  Il n’y a pas de penseur, seulement des pensées : « enlevez les pensées – où est le penseur ? »

     Cherchez le penseur – vous ne le trouverez pas.  Vous trouverez toujours des pensées.  Ce qui demeure c’est l’espace où apparaissent et disparaissent les pensées ; mais cet espace n’est-il pas encore une « pensée » ? 

     Y a-t-il réellement un espace qui pense ?

     Y a-t-il un « espace qui se fait char » ?

     Un être qui se fait « je » , « Je Suis » ?

     Un « Verbe qui se fait chair » (qui se fait char), une conscience qui prend corps ?

 

     Peut-être pourrions nous alors envisager trois niveaux d’une même « conscience » qu’il importe de différencier, mais de ne pas séparer :

I.                           Conscience pure

II.                          Conscience subjective ou conscience de soi

III.                         Conscience objective ou image de soi

ou

I.                            Conscience d’Être « Je Suis » (le Soi)

II.                           Conscience d’être « sujet » (le moi ou l’âme)

III.                          Conscience d’être moi dans un corps (image de moi – incarnation)

Certains imagineront ou expérimenteront comme illusoire « la conscience d’être moi dans un corps » (III) et « la conscience d’être sujet » (II) comme voie d’accès à la « pure Conscience »…

D’autres imagineront ou expérimenteront l’acquiescement, ou l’acceptation, d’être soi dans un corps (limité et mortel, certes) – III – et d’être sujet : personne (per – sona : ce à travers quoi, qui, le Son, la conscience passe) comme voie d’accès à la « pure Conscience » « qui se fait chair », « qui se fait char ».

« Je Suis » qui se fait « moi » pour que « moi » devienne « Je Suis ».

C’est cette deuxième voie, que tente d’explorer le christianisme et autres traditions mystiques. 

Cette deuxième voie devrait assumer la lucidité de la première, c’est-à-dire, cesser d’identifier « Je Suis » avec « ce que je suis » ou d’identifier l’Être avec « ce qui est », le Réel avec « les réalités » qui le manifestent…     Sans pour autant refuser ou mépriser ces « réalités relatives » ; mais y contempler au contraire la « Présence Réelle » de « l’Être qui Est et qui fait être tout ce qui est »… 

Cette approche philosophique succincte peut nous introduire à une approche plus théologique où la question « qui est Je Suis ? » est posée aux « Ecritures » considérées comme sacrées ou inspirées…

 

 

III – Approches Théologiques

Nous avons relevé dans notre traduction de l’Evangile de Jean[4] les nombreux « Ego Eimi » que le « théologien » met dans la bouche de Yeshoua.

Ils sont traduits généralement par  « Je Suis » ou « c’est moi ».  Certains sont suivis par un qualificatif (Je Suis la Vérité, la Lumière, le Pain, etc.).  D’autres ont le caractère abrupt ou ambigu d’une affirmation qui donne un poids inouï à la présence même de Yeshoua : « Avant qu’Abraham fut : JE SUIS ».

De nombreux auteurs anciens et modernes reconnaissent là le Nom même de Dieu révélé à Moïse dans le Buisson Ardent, ce qui expliquerait la colère des Iehoudim et leur accusation de blasphème quand ils entendent ce « Je Suis » dans la bouche de Yeshoua ; ce qui expliquerait également la terreur des gardes au moment de son arrestation :

« Quand il leur eut dit “Je Suis”, ils tombèrent à la renverse. »  Saint Jean attribue ainsi au Nom une puissance qui ne s’adresse pas qu’aux croyants, les soldats romains n’étant pas des plus versés dans l’exégèse savante du Tétragramme Sacré.

Après avoir rappelé quelques interprétations de ce Tétragramme, il importe donc de savoir dans quels contextes Yeshoua « s’approprie » ainsi le Nom Divin, et comment ce « Je Suis » semble structurer et dessiner le « mandala » de l’Evangile de saint Jean.  Nous pourrons ensuite nous interroger sur le caractère particulier de la Révélation contenue dans le « Je Suis » du Christ, en le mettant en résonance plus qu’en le comparant avec les « Je Suis » absolus de saints et de Sages appartenant à d’autres Traditions.

 

LE NOM DE L’ÊTRE OU L’ÊTRE QUI A POUR NOM « JE SUIS »

 

Le nom, pour un Sémite, c’est l’essence d’un être.  C’est sa présence même.

Ainsi, le Nom de Dieu est redoutable, car c’est Dieu lui-même se manifestant.

À l’époque de la rédaction des Evangiles, le Nom était entouré d’un tel respect qu’il ne pouvait être prononcé que dans des cas très particuliers (par le Grand Prêtre, au Temple, le Jour des Expiations[5]).

Le désir de connaître le Nom de Dieu est néanmoins légitime.  Ce fut le désir de Moïse et de son peuple.  Le problème commence lorsqu’il s’agit de traduire ou d’interpréter ce Nom, source d’innombrables spéculations ; autant dire tout de suite qu’il est intraduisible :

« Moïse dit à Dieu : “Je vais trouver les enfants d’Israël et je leur dis :  Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous !  Mais s’ils demandent quel est son Nom, que leur répondrai-je ?”  Dieu dit alors à Moïse : “Ehyèh asher Ehyèh.”  Et il ajouta : “Voici en quels termes tu t’adressera aux enfants d’Israël : ‛Ehyèh’  m’a envoyé vers vous”. » (Ex. 3, 13/14).

Dans « Ehyèh », nous retrouvons la racine du verbe « être » (hyh).  Ce verbe, en hébreu, signifie « une existence, une présence active », d’où la traduction la plus courante : « Je Suis ».  La Bible grecque des Septante va traduire « Ehyèh asher Ehyèh » par « Ego Eimi ho ôn », et la Vulgate « Ego Sum qui Sum », d’où les traductions françaises qui s’en inspirent : « Je Suis Celui qui Est » - « Je Suis Celui qui Suis » - « Je Suis qui Je Suis ».

Le livre de l’Apocalypse propose une version développée de ce même Nom, « Ho ôn kai ho ên kai o erkhomenos » - Celui qui est et qui Etait et qui Vient, rappelant ainsi que le « Je Suis » divin embrasse tous les temps[6].

Certains interprètent le « Je Suis qui Je Suis » comme un refus de la part de Dieu de se nommer.

« Tu verras bien Qui je suis – Marche en ma Présence et tu découvriras mon Être[7]… »

Thomas Merton va jusqu’à traduire : « Je suis Celui qui n’existe pas » pour rappeler que Dieu n’est pas un « existant » comme les autres, sinon il serait mortel comme tout ce qui existe.  « Je n’existe pas – JE SUIS. »

Il rejoint là une des tendances de l’exégèse contemporaine qui tient à montrer que la signification du verbe hébreu « hayah » ne correspond pas à celle de son homologue indo-européen.  La racine « es- » : se rapporte (cf. Benveniste) à ce qui est « authentique, consistant, vrai », à ce qui est immuable ; en revanche, le verbe hébreu signifie plutôt un devenir, « une existence se manifestant par une activité. »

« Je Suis qui je serai » - « Je Suis ce que je ferai avec toi ».  Pour E. Jacob[8], YHWH est Celui qui Est, mais en un sens relationnel et non métaphysique.  « Dieu est Celui qui est « avec » quelqu’un. »  Il rejoint ainsi l’interprétation talmudique et midrashique[9] : « Je suis (Ehyèh) “avec” eux dans cette détresse » et je suis « avec » eux dans les autres détresses.

Moïse dit devant lui : Maître du monde, à chaque moment suffit sa peine !  Dieu lui répondit : Tu l’as bien dit = ainsi, tu parleras aux fils d’Israël : « Ehyèh » m’envoie vers vous…  C’est ainsi que Rashi résume l’enseignement des Anciens.  En disant cela, les Anciens voulaient insinuer que par cette question « s’ils me disent : quel est son Nom ? »  Moïse chercha que Dieu leur transmette le Nom qui apporte un enseignement complet concernant l’existence et la providence.

Le Saint, béni soit-il, leur répondit : Pourquoi demandent-ils mon Nom ?  Ils n’ont pas besoin d’autre preuve, sinon que Je Suis avec eux en toutes leurs détresses.  « Qu’ils m’invoquent, et je les exaucerai[10]. »

Faut-il le rappeler : un des Noms de Yeshoua retenu par la tradition chrétienne est « l’Emmanuel », littéralement : « Dieu avec nous. »

Un autre respect qu’incarnera Jésus et qui est aussi contenu dans le mystère du Nom, c’est la Miséricorde :

 

« Sache que l’action du Nom Suprême, qui est EHYEH, est l’action de la Miséricorde Parfaite.  C’est le Nom qui fait du bien et qui accorde le don gratuit.  Il exerce la Miséricorde, car il n’est pas du côté du jugement, mais du côté de la Miséricorde Parfaite.  Comme il est dit (Ex. 33, 19) :

devant toi, je prononcerai le Nom de YHWH, je ferai grâce à qui je ferai grâce et j’exercerai la miséricorde avec qui j’exercerai la miséricorde ; le tout selon la volonté qu’aucun être créé ne peut connaître.  Grâce à la mesure séphirotique du Nom Ehyèh, qui est entièrement Miséricorde, les Israélites sortirent d’Egypte.[11] »

 

« Dieu avec », « Miséricorde » : le christianisme ancien reprendra ces thèmes, en précisant que le Nom Divin nous dit que « Dieu EST », mais ne nous dit pas « ce qu’il est ».  Il demeure dans son « JE », « Au-delà de tout » (Grégoire de Naziance), au-delà même de l’Être (le Pseudo-Denys).  Pourtant « ÊTRE » est le Nom qui lui convient le mieux.  Pour Maître Eckhart et d’autres auteurs du Moyen Âge : « Dieu est l’Être – l’Être est Dieu. »

 

« Ce qui est au-dessus de tout nom n’exclut aucun nom.  Il inclut au contraire dans une indistinction d’égalité (aequaliter indistincte) toutes sortes de noms.  Aucun d’eux, par conséquent, n’est propre à Dieu, à l’exception de Celui qui est au-dessus de tout nom, en raison de sa commune immanence à tous les noms.  Or, l’Être est commun tant à l’universalité des noms qu’à l’universalité des Êtres.  “Être” est donc le Nom Propre de Dieu seul[12]. »

 

Ainsi, pour Maître Eckhart, la Transcendance de Celui qui Est se manifeste pour ainsi dire dans sa Présence à tout ce qui est.  De là, il tirera une conclusion importante pour l’expérience mystique : du simple fait d’être, nous « sommes en Dieu ».  Il ira même plus loin, en disant : « Nous sommes Dieu.[13] »

 

« Qu’est-ce que Dieu ?  Celui sans lequel rien n’est.  Il est autant impossible que quelque chose soit sans lui que lui, sans lui-même.  Il est l’Être de lui-même et de toutes choses et ainsi, en quelque façon, lui seul EST, qui est son propre Être et l’Être de toutes choses.[14] »

 

Eckhart reprend ici les passages augustiniens du De Consideratione de Saint Bernard.  Il cite également la Bible : « Si lui n’est pas, qui donc est ? » (Job 14, 4)

Peut-on penser alors au Christ ou à Hallaj qui, au moment de leur effacement suprême, laissent monter jusqu’à leurs lèvres d’homme le « Je Suis » de « Celui-là seul qui Est » ?


L’APPROPRIATION DU NOM DIVIN PAR YESHOUA DE NAZARETH

 

La tradition ancienne du Christianisme voit dans l’Incarnation du Christ la Révélation et la Manifestation du Nom de Dieu.  L’humanité de Yeshoua est le nouveau « buisson ardent » dans lequel brûle – sans le consumer – l’Eclat de la Divinité :

 

« Quand Moïse a-t-il acquis la connaissance de commandements divins ?  A coup sûr, lorsque le Seigneur lui apparaît.

    Sous quelle forme s’est-il manifesté à Moïse ?  Sous celle d’une flamme de feu dans un buisson embrasé.

    Alors Moïse demande : « Qui es-tu Seigneur ? »

    Le Seigneur lui répondit : « Je suis celui qui suis », et lui communiqua un double flambeau : La Lumière de l’Être Eternel (lumen essentiae aeternitatis) et la Lumière de la Vérité Eternelle (lumen aeternae veritatis).

« Le buisson était embrasé sans se consumer » : cela nous indique le Mystère de l’Incarnation.[15] »

 

Dans ses Conférences in Hexaëmeron, Saint Bonaventure explicite davantage, à la suite de Grégoire de Nysse, sa façon de comprendre le symbole du Buisson Ardent :

 

« L’arbuste épineux signifie le corps passible du Christ ; la flamme, son âme ; la lumière conjointe au buisson, la divinité conjointe, unie au corps au moyen de l’âme.  “J’irai donc voir” avec Moïse cette grande Révélation, c’est-à-dire, comment Dieu est homme[16]. »

 

Dans les Evangiles, le lieu privilégié où Dieu se manifeste dans l’homme Yeshoua est le récit de la Transfiguration. 

     Dans son buisson d’humanité, Yeshoua manifeste la Lumière de la Divinité, le corps du Christ devient transparent à la Présence de l’Être qui l’habite.

    Moïse et Elie attestent : c’est bien lui qu’ils ont contemplé dans le « buisson » ou dans la « brise légère ».

    L’Evangile de Saint Jean ne relate pas ce récit de la Transfiguration.  C’est davantage dans l’enseignement de Yeshoua, dans sa parole, que va affleurer la Présence du « Je Suis » qui l’habite.

     On dirait même que tout son Evangile est construit autour de la révélation de ce Nom.

     Lorsqu’on recueille en effet tous les « Ego Eimi » de l’Evangile de Jean, un véritable Mandala semble apparaître.  Celui-ci pourrait être le support d’une authentique méditation à la fois ontologique et christo-centrée.

     Ce Mandala est de type « solaire » :

     Le centre ou le premier cercle symbolise l’Essence de l’Être : le cœur inaccessible du soleil.  Chez Saint Jean, ce centre est le Tétragramme sacré : « le Saint Nom », le grand « Je Suis », « Ego Eimi », mystère de son Être.

     Le deuxième cercle symbolise l’Energie ou le Rayonnement de l’Essence : les rayons du soleil.

     Chez Saint Jean, ce deuxième cercle est ce qu’il appelle le « Royaume », c’est-à-dire, la Vie dans le Rayonnement, l’Energie de Celui qui EST, manifestés en Yeshoua de Nazareth.

     Chaque rayon est une qualité ou un qualificatif de son Être :

 

 

 

 

 

Le troisième cercle – le plus éloigné du Centre – symbolise l’absence de lumière, l’ombre, où ne pénètre pas le rayonnement du soleil.  Chez Saint Jean, ce troisième cercle est ce qu’il appelle « le monde », ce monde qui ne reçoit pas ou qui refuse la Présence de Dieu en lui.

     Dans l’Evangile, le « monde » est constitué de ceux qui refusent l’Enseignement de Yeshoua et l’Illumination de son Souffle (Pneuma).

     Grégoire Palamas et la tradition du Christianisme orthodoxe feront remarquer que l’Essence de Dieu – comme le cœur du soleil – demeure invisible, inaccessible, incompréhensible.

     Dieu ne se fait connaître que dans Ses Energies, dans le Rayonnement et le Don de Son Être qui sont le Pneuma (le Saint Esprit) et le Logos (le Christ).

     Néanmoins, les rayons du soleil sont bien le soleil, ce qui permettra aux Pères de l’Eglise d’affirmer le réalisme de la divinisation (par le Fils, dans l’Esprit), tout en sauvegardant la Transcendance de Dieu.

     Ce thème est déjà présent dans l’Evangile, quand Yeshoua proclame « Le Père et moi, nous sommes Un » (Le soleil et ses rayons sont Un), et en même temps : « Nul n’a vu le Père, le Père est plus grand que moi » (l’Essence du Soleil est inaccessible – on ne peut voir Dieu sans mourir).

« Ego Eimi » dans l’Evangile de Jean

     L’itinéraire intérieur que nous propose ce Mandala, c’est de partir de là où nous sommes, c’est-à-dire, du « monde », qui peut avoir pour chacun une tonalité différente.

     C’est le monde de l’Absence.

 

Absence d’amour, de lumière, de paix, sentiment d’être dans l’impasse, devant un mur, avec une faim insatiable au cœur ou une impression de sécheresse, de désolation (sarments desséchés).

     Pour certains, c’est aussi la prise de conscience de leur aliénation, de leur dépendance à l’égard de leur passé, de leur entourage, la sensation d’être plus ou moins « l’esclave » de pulsions ou de passions perverses, etc.

     L’Etat de Conscience symbolisé par le « troisième cercle » n’est pas heureux.  C’est celui de l’absence et de l’ignorance de l’Être véritable, mais il peut devenir aussi le lieu favorable pour se poser la question : « qui suis-je ? » - quel est mon véritable « je suis » ?  Il est au commencement de notre remontée vers « le cœur », à moins qu’on ne s’enferme dans le refus, le non-désir de la lumière et qu’on fasse de ces ténèbres sa demeure.

     Pour sortir de ce troisième cercle, pour ne pas rester dans ce que Saint Jean appelle « le monde », et connaître quelque chose du Royaume qui est participation au Rayonnement de l’Être Divin, on peut se choisir un Nom, une qualité de l’Être, à travers lesquels l’Être semble nous toucher plus particulièrement.

     Certains seront plus sensibles au Nom de « Vie », d’autres préfèrent le Nom « Lumière » ou « Vérité »… comme si l’Être Unique prenait un Nom particulier pour chacun, un mode de rayonnement capable de toucher et de nous mettre en chemin.

     Chacun des « Ego Eimi » de l’Evangile de Saint Jean sont autant de sujets de méditation, sur lequel Yeshoua – en son mystère – tente de nous rejoindre, là (dans le monde) où nous sommes, afin qu’à travers ce Nom, cette qualité, cette Energie particulière, nous puissions le rejoindre à la Source, au Cœur, là où IL EST réellement.  « Là où Je Suis, je veux que vous soyez vous aussi. » (XIV, 3)

     Peut-on, dans une lecture intériorisée, faire de chacun de ces « Je Suis » du Christ un chemin vers notre propre « je suis » essentiel ?

 

« Je Suis La Vie » (XIV, 6)

     Plus que la vie, je connais la fatigue de vivre : « A quoi bon se fatiguer sous le soleil ? »  Dès qu’un homme est né, il est assez vieux pour mourir.  N’est-ce pas la mort qui aura le dernier mot, de mes efforts, de mes amours, de mes études ?...

     Pourtant, en moi – plus moi que moi-même – une voix me dit : « Je suis la Vie. »  Le sang coule dans mes veines, le Souffle est dans mon souffle, la sève des univers ne m’est pas inconnue.

     Je suis malade, fatigué, mortel et pourtant : « Je Suis la Vie ».  La forme dans laquelle j’existe pourra disparaître, mais la Vie elle-même ne continuera-t-elle pas ? 

     Qu’est-ce qui meurt quand meurt un homme ?  Ce n’est pas la Vie.  « La vie continue », comme on dit.  Ne peut mourir que ce qui est mortel…  Avant toutes choses, IL EST la Vie, en LUI « je suis » la Vie…  Je Suis.

 

« Je Suis la Porte » (X, 7)

 

« Être au pied du mur », « être dans un état à se cogner la tête contre les murs », « enfermé entre quatre murs » - autant d’expressions qui traduisent une expérience plus ou moins douloureuse où, extérieurement, on ne trouve pas d’issue.

     Faut-il inventorier tous ces murs rencontrés, tous ces élans brisés ?  Le mur, c’est ce qui nous empêche de « voir », de connaître, d’aller plus loin.  Il peut se construire dans notre corps et poser, une à une, les briques de la sclérose ou de la maladie qui nous immobilisa.  Il peut se construire dans le cœur et empêcher toutes relations : « Entre nous, il y a un mur. »  Il peut être dans l’esprit, comme un « pas » qu’on n’arrive pas à franchir, une compréhension qui nous semble refusée…

     Il ne faut pas fuir le mur.  C’est en restant face à un mur durant de longues années que Bodhidharma connut l’Eveil.  Face au mur, on ne peut trouver d’issue – de passage – qu’à l’intérieur.

     Alors, je comprends que « Je suis la Porte » - c’est en moi que doit se faire la percée vers un Ailleurs.  Il n’y a pas d’autre issue que moi-même, et c’est en moi que doit s’ouvrir la porte.  La porte des sens, la porte du cœur, la porte de l’intelligence…  mais cette porte, on ne doit pas la forcer !

     On connaît l’histoire de cet homme qui poussait, poussait sur la porte, afin de l’ouvrir.  Sans succès.  Puis, épuisé, il se laisse tomber au pied de la porte, et celle-ci alors commence à s’ouvrir… de l’intérieur.

     Je suis la Porte.  Je suis la Clef.

     Il suffit d’ouvrir, de s’ouvrir.

     L’expérience relatée par l’Apocalypse peut alors être la nôtre : « Une porte s’est ouverte devant moi, et nul ne la ferme. »

     Là où je voyais un mur, je découvre l’Espace.  Là où je ne pensais plus entrer ni sortir, voici que je demeure dans l’Ouvert.

    Il y a une issue au sans-issue.

     « Lui en moi, moi en Lui » - « Je suis la Porte » - « JE SUIS ».

 

« Je Suis La Lumière » (VIII, 12)

 

     Aux heures les plus sombres de ma nuit, simplement dire, simplement penser : « Je suis La Lumière », peut donner naissance à la plus pure étoile… celle qui se posera sur mon étable, mon écurie, et dans son éclair, la fange et les miasmes de mon être apparaîtront dans une clarté d’aurore…

     Il est en moi – « plus moi que moi-même » - une lumière que les ténèbres ne peuvent atteindre, une clarté de braise que les cendres ne peuvent recouvrir, une étincelle de Déité que la pesanteur de tous les univers ne saurait écraser…

     À l’heure de ma mort, j’aimerais trouver quelqu’un qui me dise : « Ne crains pas, tu es la lumière, la pure, la claire lumière, d’où naissent et où retournent tous les mondes. »

    Cette parole, puisse-t-elle trouver en moi un écho qui lui réponde : « Oui, j’étais là avant que naisse le soleil, la terre, le cœur humain et les autres étoiles » :

     « JE SUIS LA LUMIÈRE » - « JE SUIS ».

 

« Je Suis le berger » (1) - (X, 11)

 

Martin Heidegger parle de l’homme comme étant le pâtre, le « berger de l’Être ».  La mission et le sens de l’homme, en effet, c’est de « prendre soin de l’être ».

     Le mercenaire dont parle l’Evangile est un homme qui cherche avant tout à maîtriser, à dominer, à domestiquer la nature, à l’aide de ses machines et de sa pensée technicienne.

     Sa préoccupation, c’est ce que « produisent » les brebis, non les brebis elles-mêmes.

     Le vrai berger ou le beau berger (o poïmen o kalos), lui, a souci des brebis pour elles –mêmes.  Il connaît chacune par son nom, c’est-à-dire, qu’il établit une relation d’intimité avec elles et non seulement une relation de produit à producteur.

     Le sens de l’être humain n’est pas dans ce qu’il fait, dans ce qu’il produit, dans ce qu’il transforme, mais dans ce qu’il EST.  Nous avons à devenir les « bergers de l’Être », non ses patrons ou ses mercenaires, c’est-à-dire, qu’à la pensée technicienne, efficace, nous pouvons substituer la pensée contemplative qui nous fait entrer non seulement dans l’utilité de l’être, mais dans la gratuité de l’Être.

     Il y a en nous parfois des heures de silence, une pensée étendue comme le vert des prairies ou brève comme le buisson de haute montagne, c’est le moment de donner pâture et repos à l’être qui est en nous… laisser chanter un étrange pipeau :

     « Je suis LE BEAU Berger » - « JE SUIS ».

 

« Je Suis le berger » (2) – (X, 11)

 

Ce que Heidegger ne dit pas, c’est que l’homme n’est pas seulement le « berger de l’Être », il est aussi le Berger de l’Autre, et la question posée à Caïn, ce n’est pas « qu’as-tu fait de l’Être ? » mais : « Qu’as-tu fait de ton frère, qu’as-tu fait de l’autre ? »

     En ce sens aussi, nous pouvons être de beaux, de vrais bergers, ou des mercenaires.  On peut se servir de l’autre, l’exploiter, l’utiliser pour son plaisir ou pour son pouvoir, ou prendre soin de l’autre, vouloir sa paix et son bonheur.

     « Je suis venu pour que les brebis aient la vie et la vie en plénitude ».

      A l’heure où l’autre s’égare, que ce soit mon ami ou mon ennemi, à l’heure où il est blessé, quand ses pas ou son esprit chancellent, puisse-je entendre en moi une voix « plus moi que moi-même » : « Je suis le berger », l’ange, le gardien de mon frère…

     A l’heure de son angoisse et de sa détresse, puisse-je me tenir devant lui, non comme la bête fauve qui se repaît de ses détresses, mais comme le berger qui a dans ses mains le geste sûr qui relève et qui console.

     « JE SUIS LE BERGER » - « JE SUIS ».

 

« Je Suis le Fils » (X, 36)

 

« Arrête – pourquoi cours-tu ?  Le Père en cet instant engendre en toi son Fils, le ciel est en toi, pourquoi le chercher ailleurs ? » demandait Angelus Silésius, et à la suite de Maître Eckhart, il rappelait que le but de la vie chrétienne, c’est de permettre à Dieu d’établir en  nous cette relation filiale, incarnée et vécue pleinement en Yeshoua de Nazareth.  « Que m’importe que le Christ soit né il y a deux mille ans à Bethléem, si aujourd’hui il ne naît pas en moi. »

     Saint Paul dira également : « La preuve que vous êtes des fils, c’est que Dieu a envoyé dans vos cœurs l’Esprit (le Pneuma) de son Fils qui crie Abba, Père !  Aussi, n’es-tu plus esclave, mais fils. » (Ga. 4/6)

     Etre fils, c’est se sentir vivant dans une relation d’intimité avec la Source de l’Être, une relation ontologique certes, mais où le cœur et Présent, relation  non seulement de cause à effet, de créateur à créature, mais de Père à fils.

     « Je suis dans le Père – le Père est en Moi » (X, 38).

     Pouvons-nous reprendre à notre compte cette parole du Fils ?  Connaître que la Source et le fleuve ne font qu’Un : l’être qui est en moi est Un avec l’Être qui est en Dieu.

     « Le Père et moi, nous sommes Un ».

     Dire cela, dire « je suis le Fils de Dieu », n’est-ce pas un blasphème ?

     À cela, Yeshoua a déjà répondu : « N’est-il pas écrit dans votre loi : « jai dit, vous êtes des dieux ? » (X, 34)

      La loi appelle donc « des dieux » ceux à qui s’adressait la parole de Dieu, et on ne peut abolir l’Ecriture (X, 35) : « A celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde, vous dites « tu blasphèmes » pour avoir dit « Fils de Dieu.  Je suis » (X, 36)

      Notre identité véritable, ce n’est pas seulement d’être les fils de nos parents, les enfants du siècle et du monde dans lequel nous vivons, mais d’être aussi les fils du Vivant.

     Je ne suis pas complètement déterminé par mon hérédité, par mon milieu.  Je ne suis pas l’esclave de mes pensées, de mes désirs.  Je ne suis pas seulement le fils du hasard et de la nécessité, atome parmi les autres atomes.  Je suis « présence de l’Être Infini », « présence » de l’Infinie Liberté dans le monde.  Je suis le fils de mon Père, à l’image et à la ressemblance de l’Être et de l’Amour.

     « JE SUIS FILS DE DIEU » - « JE SUIS ».

 

Il y aurait encore bien d’autres « Je Suis » à méditer :

-                                                                 « Je Suis le cep » - (XV, 1) – Découvrir en moi-même mon rattachement à la vie, l’unité avec les autres sarments, la communion dans la sève.

-                                                                 « Je Suis le pain de vie » - (VI, 35) – Découvrir cette nourriture mystérieuse, cette manne intérieure (la manne, en hébreu : man-ou, voudrait dire : « qu’est-ce que c’est ? »), ce « je-ne-sais-quoi », ce presque rien, qui répond à nos faims les plus grossières comme les plus subtiles.  Approfondir ces instants où je suis rassasié comme si j’avais découvert en moi l’arbre-à-pain, comme la Samaritaine avait découvert en elle « la source-d’eau-vive ».

-                                                                 « Je Suis la Vérité » - (XIV, 6) – Quels que soient mes erreurs, mon mensonge, mes illusions, il y a en moi cette possibilité d’être vrai, d’être Un avec ce que je suis réellement.  La Vérité est une qualité intrinsèque de mon esprit, c’est son adhésion non perturbée à ce qui Est.  Être et connaître, le connaissant et le connu sont « Un » : JE SUIS LA VÉRITÉ.

-                                                                 « Je suis le chemin » - (XIV, 6) – Il n’y a pas d’autre chemin pour aller au bout de soi-même que soi-même.  Pour « arriver » à son fruit, il faut accepter son arbre, reconnaître sa fleur, prendre un chemin de sève et mûrir jour après jour.

« Je suis le chemin » - Je ne suis pas le but.  « Celui qui croit en moi, ce n’est pas en moi qu’il croit », disait Yeshoua.

     Le but : c’est l’Autre.  Cet Autre, cet Inconnu que nous sommes ou avec qui nous sommes « un », on ne le trouve qu’au bout de soi-même, dans l’accomplissement de tout ce que nous sommes, car « Je Suis » est venu accomplir et non abolir.

      C’est au bout du « Je suis » de la chenille qui s’envole le « Je suis » du papillon…

     L’Ego est le chemin du Soi, comme la chenille est le chemin du papillon.

     Le terme du chemin est le commencement d’un autre chemin…

      L’important, c’est d’avancer – jour après jour – en rampant parfois, avec cette impatience qui est « démangeaison des ailes » jusqu’à cet « Instant » où mon « je suis mortel » s’éveillera au grand « Je Suis » de l’Eternel…

 

Cette méditation intériorisée des différents « Ego Eimi » de l’Evangile de Saint Jean ne doit pas nous faire oublier la dimension historique dans laquelle ils se sont incarnés, ni le caractère tragique des événements qu’ils ont suscités.

     À chaque fois, en effet, que Yeshoua prononce dans sa bouche d’homme le Nom Divin, il est accusé de blasphème et menacé de mort.

     Mais il faut avouer que Yeshoua se montre parfois provoquant :

 

« Je m’en vais,

vous me chercherez,

vous mourrez dans votre égarement.

Là où je vais,

vous ne pouvez pas venir.

Les Iehoudim se disaient :

Va-t-il se donner la mort pour dire ainsi :

« Là où je vais, vous ne pouvez venir ? »

Il leur dit :

« Je Suis d’en haut,

vous êtes d’en bas,

vous êtes de ce monde.

Je vous l’ai dit :

vous mourrez dans votre égarement ;

oui, si vous ne croyez pas que « JE SUIS »,

vous mourrez dans vos péchés. » (VIII, 21-24)

 

Pour nous aussi, aujourd’hui, ne pas croire, ne pas adhérer à ce Je Suis « d’en haut », à ce JE SUIS Essentiel qui n’appartient pas à l’espace-temps, c’est se condamner à vivre à la surface, loin de notre être véritable (hamartia).

     Yeshoua, par son Enseignement, vient nous délivrer de ce malheur.  Il nous donnera sa vie pour cela.

     « Lorsqu’il sera élevé de terre », nous verrons Qui IL EST.  « Quand vous aurez élevé le Fils de l’Homme, alors vous saurez que Je Suis. » (VIII-28)

     Cela peut sembler paradoxal : Yeshoua nous dit que nous verrons « ce qu’il EST, QUI IL EST » au moment même où justement il ne sera plus, comme si c’était dans sa mort qu’était la Révélation de Son Être.  En cet Instant, nous voyons en effet qu’il est tout entier dans le Père : « Je ne fais rien de moi-même. »  « JE SUIS » est un Autre.

     Il importe aussi pour nous-même de ne pas faire de notre « je suis » un « ego en état d’inflation », car ce « Je Suis » est un AUTRE, une Autre Conscience, une Autre Vie.  Le  « petit moi » doit être relativisé, crucifié pour que se manifeste le Véritable : « Je Suis » - « plus fort que la mort ».

     C’est ce « JE SUIS » que reçoivent, de plein fouet, les gardes quand ils viennent arrêter Yeshoua au jardin des Oliviers.  Les traductions françaises ne traduisent pas toujours cet « Ego Eimi » et on comprend mal alors pourquoi les soldats tombent à la renverse :

 

« Yeshoua, sachant tout ce qui allait

lui arriver, s’avança et leur dit :

« Qui cherchez-vous ? »

« Yeshoua, le Nazaréen »,

- « EGO EIMI » - JE SUIS –

Quand Yeshoua leur eut dit :

« Ego Eimi – JE SUIS »,

ils reculèrent et tombèrent à terre ». (XVIII, 4-6)

 

C’est cet « Ego Eimi » qui va donner à la Passion selon Saint Jean son caractère serein et royal.

     « Ma vie, on ne me la prend pas, c’est moi qui la donne » - Il est totalement conscient de ce qui est en train de se passer.  « La coupe que le Père m’a donnée ne faut-il pas la boire ? » (XVIII-11)

     « Le Christ prend la croix comme le roi son sceptre, en signe de la Gloire qui est pouvoir universel sur toutes choses.  Il la porte comme le vainqueur le trophée de sa victoire », dira Saint Thomas d’Aquin.

     L’attitude royale du Christ dans l’Evangile de Saint Jean n’enlève pas le réalisme de sa souffrance et de sa mort.  Elle nous rappelle que la croix – à travers l‘acceptation de Yeshoua – est révélation de l’Être de Dieu.  Le « Je Suis » de Yeshoua se révèle dans la croix comme étant le JE SUIS d’un Être qui Est Amour, et « d’un Amour qui est plus fort que la mort ».

      Passion et Résurrection ne sont pas séparées chez Saint Jean.  Elles sont le signe de la double appartenance de Yeshoua – au Temps et à l’Eternité.

 

Certains exégètes se sont posé la question : l’homme Yeshoua savait-il qu’il était Dieu ?

     La fréquence des « Ego Eimi » que Saint Jean met dans la bouche de Yeshoua semble montrer qu’il en avait pleinement conscience.  S’il n’avait pas eu cette conscience affirmée et provocante du JE SUIS – YHWH, il ne serait pas Dieu et il ne serait pas mort comme un blasphémateur.

    Le moment le plus significatif à ce sujet reste le fameux passage où il déclare « être d’avant Abraham » et où il proclame avec un relief saisissant le Nom Divin :

 

« Amén, Amén, je vous le dis :

avant qu’Abraham fût,

JE SUIS.

Ils ramassèrent alors des pierres pour le lapider. » (VIII, 58-59)

 

 

RÉSONANCES AU « JE SUIS » DANS DIVERSES TRADITIONS

 

      Si Saint Jean insiste sur ces différents « Ego Eimi » qui semblent structurer son Evangile, ce n’est pas seulement pour nous montrer la Divinité du Christ, c’est pour nous indiquer aussi la profondeur de l’homme, celle dont celui-ci est « capable » et à quelle vie il est lui-même appelé.

      « Avant qu’Abraham fût, JE SUIS » - Tout homme peut le dire lorsqu’il a rejoint son être d’éternité, son être « déjà ressuscité », car – comme l’affirment les Pères de l’Eglise : « Si je ne connais pas la Vie Eternelle, dès cette vie, je ne la connaîtrai pas non plus dans l’autre… »

     Si je ne m’éveille pas aujourd’hui à mon « Je Suis » essentiel et transcendant, je ne le connaîtrai pas plus tard.

     Interroger les « Je Suis » du Christ, la conscience qu’il a lui-même d’être Un avec « Celui qui Est », c’est interroger la conscience de l’homme.

     On peut se demander alors si cette expérience du « Je Suis » est propre au Christ et aux chrétiens, ou est-ce une réalité universelle dont on peut retrouver les échos dans d’autres traditions ?

     Il ne s’agit pas ici de faire l’inventaire de tous les Saints et de tous les Sages qui – dans les grandes Traditions Spirituelles de l’humanité – témoignent de l’expérience d’un pur « JE SUIS », affirmation paradoxale qui leur coûtera parfois la vie, comme elle a provoqué la mort du Christ.

    Ne citons que trois exemples : celui d’Hallaj, dans la tradition de l’Islam, et ceux de Çankara et de Nisagardatta dans la tradition hindoue.

     Pour Hallaj, mystique musulman, condamné à mort en 992 pour avoir proclamé « Je Suis », il convient de citer Louis Massignon :

 

« Hallaj paraît avoir pris conscience assez tôt (avant son voyage en Khurasân) du but ultime de la voie mystique.  Sa lucidité dans l’analyse et sa fixité dans le vouloir devaient l’amener à formuler l’échange mystique des volontés, l’heure venue, dans une constatation décisive, personnelle, sans ambiguïté, ni excuse.  Et ce fut le mot « je suis la Vérité » - Anâ’l-Haqq, c’est-à-dire, « mon je, c’est Dieu », pour toute la tradition musulmane ultérieure.  Ce mot caractérise Hallaj, c’est le signe de sa vocation spirituelle, le motif de sa condamnation, la gloire de son martyre. [17]»

 

Selon Roumi, Hallaj – dans cette affirmation « je suis la Vérité » - n’est ni un blasphémateur ni un monstre d’orgueil, comme le pensèrent ses accusateurs, mais il est au comble de l’humilité et du Fana (anéantissement) parce qu’il n’y a plus de « je suis » humain en lui, c’est la bouche même de la Vérité qui parle en lui.  Il n’y a plus de place en lui que pour le « Je-Suis-de-Dieu ».

     « Il croyait que le Sage – vis-à-vis de Dieu – est dans la même situation que le rayon vis-à-vis du soleil, dont il sort et où il rentre, et où il puise sa clarté », ajoute Fasawi.

     Dans la tradition hindoue, les références à l’expérience du Pur « Je Suis » sont plus fréquentes.  Celle-ci peut même être recherchée systématiquement, par exemple à l’aide du Mantra « Ko-ham » - qui suis-je ? – préconisé par Ramana Maharshi, cette question qui devrait nous conduire de désidentification en désidentification à l’appréhension du « Je suis » essentiel.

    Maharshi ne dira-t-il pas par ailleurs :

 

« Tout le Vedanta est contenu dans deux passages de la Bible : « Je suis Celui qui je suis » et « Reste tranquille et sache que je suis Dieu[18] ».

 

Mais le grand texte qu’il convient de citer et qui synthétise bien cette tradition du Vedanta, c’est celui de Çankara, le Nirvanashatkari :

 

« Çivoham – Je suis Çiva (-Je suis Dieu – Je Suis) –

Je ne suis ni l’esprit, ni l’intellect, ni la pensée, ni le sens du moi.

Je ne suis ni l’ouïe, ni le goût, ni l’odorat, ni la vue,

Je ne suis ni l’espace, ni la terre, ni le feu, ni l’air,

Je suis Intelligence et Félicité pures,

Je suis Çiva, je Suis.

 

Je ne suis pas le souffle vital ni les cinq vents (pânca vâyuh) ;

Je ne suis ni les sept composantes du corps

ni les cinq fourreaux,

Je ne suis pas les cinq organes d’action,

Je suis Intelligence et Félicité pures,

Je suis Çiva, je Suis.

 

Je ne  possède aucune aversion, aucune attirance,

Nulle avidité, nul égarement,

Je n’éprouve ni orgueil ni envie,

Je n’ai pas d’obligations, pas d’intérêts, pas de désirs,

Pas d’affranchissements à souhaiter,

Je suis Intelligence et Félicité pures,

Je suis Çiva, je Suis.

 

Pour moi n’existent ni les bonnes actions,

Ni les souillures, ni le plaisir, ni la souffrance,

Point non plus n’existent les incantations rituelles,

Les lieux saints, les Vedas ou l’acte sacrificiel,

Je ne suis ni la jouissance, ni ce dont on peut jouir,

Ni non plus l’agent de la jouissance,

Je suis Intelligence et Félicité pures,

Je suis Çiva, je Suis.

 

Je ne connais ni  la mort, ni le doute,

Ni les distinctions de caste,

Point de père, ni de mère,

Je n’ai jamais pris naissance,

Je n’ai aucun ami, aucun parent,

Point de maître, point de disciple,

Je suis Intelligence et Félicité pures,

Je suis Çiva, je Suis.

 

Je suis sans déterminant, sans forme,

Par mon ubiquité, je ne suis pas sans relation

Avec tous les organes des sens.

Je ne connais ni l’affranchissement ni la servitude,

Je suis Intelligence et Félicité pures,

Je suis Çiva, je Suis.

 

Lorsqu’on fait lire ce texte à des psychiatres contemporains, ils n’ont aucune peine à y découvrir tous les symptômes d’une maladie mentale grave :

     Se prendre pour l’Intelligence et la Félicité pures, se prendre pour Dieu, cela ne peut être que délire mégalomaniaque.  N’éprouver ni envie ni désir, considérer le bien et la souillure comme une même chose, n’avoir subjectivement ni père ni mère, n’est-ce pas la description de l’enfant autiste ou du schizophrène, coupés du Réel, enfermés dans leur monde intérieur ?

     Il est vrai que ce texte peut être dangereux s’il est lu en référence avec l’état de conscience de l’homme ordinaire.  Il décrit, en effet, un état de conscience « non ordinaire », « non normosé ».  Mais il ne s’agit pas d’une régression dans le pré-personnel comme pourrait le penser un penseur freudien, mais d’une ouverture au trans-personnel.

     Certaines recherches de la psychologie contemporaine sont utiles à ce propos pour distinguer ce qui peut être l’expérience d’un ego destructuré ou le Chant du « Soi » réalisé.

     Si c’est l’ego qui s’empare des paroles de Çankara, pour se les approprier, il est sûr qu’il va devenir fou, et être dans un état d’inflation dangereux pour lui-même et l’entourage.  Mais si l’ego s’efface et laisse monter en lui les paroles du « Soi », la Réalité de l’Être Infini qui l’habite, « Sat-Chit-Ananda », il s’approchera de la réalisation du « Jnâna-Yoga » (Yoga de la Connaissance).

     Désidentification ne veut pas dire dissociation, l’appréhension de l’Eternel ne doit pas nous « couper » ou nous dissocier de l’espace-temps, mais au contraire le contenir.

 

    Cette expérience de Çankara et des Grands Rishis de l’Inde, nous la retrouvons à notre époque chez Sri Nisargadatta, né en 1897 à Bombay, et décédé, dans le vieil immeuble où il avait vécu, en septembre 1981.

     Il gagnait sa vie comme fabricant et vendeur de petites cigarettes indiennes.  A trente-sept ans, il fut le disciple d’un maître qui lui conseilla de ne s’occuper que d’une seule chose : « Tu n’es pas ce que tu crois être.  Trouve ce que tu es !  Observe le sens du « Je Suis », découvre ton véritable Soi. »

     « J’ai fait ce qu’il m’a dit de faire.  Tout temps gagné, je le consacrais à m’observer en silence.  Cela opéra en moi un changement rapide et profond.  Il ne me fallut pas plus de trois années pour réaliser ma véritable nature. »  Cette « véritable nature » se révèle en lui comme la Présence d’un « Je Suis » qui n’est pas celui du « moi ordinaire », mais celui-là même de l’Être qui contient toutes choses :

 

« L’univers entier (mahgadakash) n’existe que dans la conscience (chidakash), alors que « je suis » est dans l’Absolu (paramakash).  Dans l’Être Pur, la conscience s’éveille.  Dans la conscience, le monde apparaît et disparaît.

     Tout ce qui EST, est moi.  Tout ce qui EST, est mien.  Avant tout commencement, après toute fin, Je suis.  Tout a son être en moi, dans le « Je Suis » qui brille en tout être vivant.  Même le non-être est impensable sans moi.  Quoi qu’il arrive, je dois être là pour en être le témoin.[19] »

 

Et quand on lui demandait comment parvenir à la réalisation de ce « Je Suis » - qui est notre être véritable -  il répondait :

 

« Attachez-vous à la sensation « Je Suis » à l’exclusion de toute autre chose.  Quand le mental devient complètement silencieux, il brille d’une nouvelle lumière et il vibre de nouvelles connaissances.  Cela vient tout à fait spontanément, vous n’avez qu’à vous attacher à « Je Suis ».  C’est comme sortir du sommeil ou d’une extase et de se sentir reposé, sans savoir cependant pourquoi et comment on se sent si bien.  De même, dans la réalisation, vous vous sentez complet, achevé, libéré du complexe désir-peur, sans être toujours à même d’expliquer ce qui est arrivé, pourquoi et comment.  Vous ne pouvez exprimer cet état que négativement : rien ne va mal en soi.  Ce n’est que par comparaison avec le passé que vous savez en être sorti.

     Autrement, vous n’êtes que vous-même.[20] »

 

Faut-il dire que ces expériences de Nisargadatta, de Çankara, de Hallaj, sont les mêmes que celle exprimée dans le « Je Suis » de Yeshoua de Nazareth ?

    Il ne s’agit pas de comparer, mais de mettre en résonance ces différents « Je Suis ».

    Il n’y a pas d’autre réalité que la Réalité.

    Si le « Je Suis » aimant du Christ est Réel, on doit retrouver sa Présence dans toute expérience authentique : la Lumière, la Vérité, l’Amour ne sont la « propriété » d’aucune tradition particulière.

     « Le Logos est la Lumière qui éclaire tout homme venant dans ce monde », dit le Prologue de Saint Jean.  Voir cette Lumière briller dans les visages les plus différents ne peut que  nous réjouir et nous inviter – quel que soit notre chemin – à devenir chaque jour davantage ce que nous sommes, et témoigner dans la forme qui nous est propre du « Je Suis » Essentiel, commun à tous les vivants.

 

     « Là où « je suis », je veux que vous soyez aussi. »

     « Là où je suis ce que je suis » dans le Temps et dans l’Eternité, adhérer et goûter à la Présence de Celui qui EST.

 

 

    

 

Pensées sans ordre – textes courts – exercices autour de la question : « Où est Je Suis ? »

 

 

« Dieu est mort », dit-on, mais comment pourrait mourir ce qui n’est jamais né ?  ce qui n’a jamais « existé » ?

      C’est « la matière » qui est morte plutôt, puisque plus on l’observe, plus elle disparaît… plus elle se révèle, énergie, interconnexions, mouvements, événements incessants… et tout cela ce sont des « mots », des « regards » qui tentent de figer ou de fixer un flux qu’aucun instrument ne saurait saisir.

     Plus exactement ce sont nos représentations, nos images… de la matière, du monde, de l’homme, des dieux, qui meurent.

     L’image que j’ai de moi peut bien mourir, la conscience que j’ai de moi peut bien mourir – cela n’empêche pas « la Conscience » d’être ce qu’elle est.

     La matière – moi – l’idole.  Toutes ces représentations sont mortes (mortelles) ; Dieu demeure…

     Seule une vie mortelle peut mourir… la Vie continue.

     La vie que « j’ai » : la conscience que j’ai de « moi » meurt. 

     La Vie que « je suis » ; la Conscience que « je suis », demeure…

 

·                                     Chaque matin « je » ne renonce pas à mes rêves.  Je me réveille simplement, cela suffit à me « libérer » de ce que je prenais durant la nuit pour le réel.

     Pourquoi vouloir renoncer à sa famille ou au monde ?  On ne renonce pas à ses rêves, on s’éveille simplement, on observe le caractère impermanent, transitoire de tout ce qui existe – il n’y a aucun rejet, aucun mépris, seulement observation.  Pourquoi vouloir « renoncer » à quoi que ce soit ?  On ne renonce pas à un film – le film s’arrête, on voit que l’écran a toujours été vide.  Durant le film on a pu être touché, ému ou irrité par le film, mais on n’oublie pas qu’on est au cinéma et qu’est venue l’heure de sortir de la salle…

     On ne renonce pas à ses rêves, on ne renonce pas au cinéma, simplement on se réveille, le film s’arrête…  mais on peut être attaché à ses rêves, alors on les interprète…  n’est-ce pas retarder le moment de l’Eveil ?  On peut être attaché à son film alors on se le raconte de nouveau ou on se le rejoue encore une fois – rien de grave, si on n’oublie pas que l’écran a été et sera toujours vide.

     On ne « renonce pas à soi », on ne s’identifie plus à l’image que l’on a de soi, on sort de son rêve, on arrête de se faire du cinéma, il n’y a pas de « moi » ou d’ego, à rejeter ou à mépriser, il s’agit seulement de s’ouvrir à plus intelligent que soi, à plus aimant que soi, à plus vivant que soi…

     Le « moi » ne renonce pas à être « ce qu’il est », il découvre « Je Suis ».

    

·                                   Chaque matin avant que « la conscience de soi » s’éveille, la Conscience est déjà là.

     Chaque soir quand « la conscience de soi » s’endort, la Conscience est toujours là.

     Chaque matin observer « la Conscience qui est déjà là », ne pas se hâter d’en faire une « conscience de » soi – demeurer dans cette lumière.

     Chaque soir observer la conscience de soi qui s’endort, ne pas s’accrocher à la conscience de soi qui meurt, s’abandonner dans la Conscience qui est toujours là…

     Se préparer à la mort : entrer déjà dans la claire lumière, la pure Conscience…

     La mort de « l’image du moi », la mort du « moi », n’est pas la mort de « Je Suis », c’est davantage sa naissance…

     Naissance éternelle de l’Être qui est toujours là.

 

Où est « Je Suis » ?

Dans mon corps ?

     Sans doute, mais pour longtemps.

Dans mes pensées ?

      Sans doute, mais pas pour longtemps.

Dans mon cœur ?

      Sans doute, mais pas pour longtemps.

  

     « Je Suis » est dans ce qui m’échappe de plus :

-                        la Vie

-                        la Conscience

-                        l’Amour…

     Dans ce que je ne peux pas m’approprier en l’objectivant ou en le possédant…

     Ce que je prends pour moi, par commodité, par paresse, habitude ou par peur de n’être rien… 

     N’est qu’un moment de la Vie,

     une petite secousse,

     un moment de la Conscience,

     une vague pensée, un éclair, une éclaircie,

     un moment de l’Amour,

     un petit ou un grand bonheur…

 

« Je pense »

Mais ce n’est pas « Je » qui pense ; ça pense – il y a des pensées…  Qu’est-ce qui pense ? 

     Ça pense même quand « je » ne veux pas penser, ça ne pense pas quand je voudrais bien penser.  Quand il n’y a plus de pensées, où est le penseur ?  Quand la danse s’arrête, est-ce la danse qui s’arrête ou est-ce le danseur ?

     « J’aime »

ce n’est pas « Je » qui aime, « ça aime » en moi, ça aime parfois lorsque je ne pense pas aimer ou quand je ne veux pas aimer et « ça » n’aime pas, quand je voudrais bien aimer, qui je veux aimer…

     « Je veux », « je désire », « je vis »

qui est-ce qui « veut » ?  Qui désire ?  « Je » ne fais pas le bien que je veux, je fais le mal que je ne veux pas ».

     Qu’est-ce qui vit en moi ?

     Ce n’est pas « moi » qui vit : quand je ne voulais rien, la vie m’a été donnée et quand « je » voudrais la conserver, elle me sera ôtée…

     Qu’est-ce qui « est » en moi ?

     « Je est un Autre. »

     C’est par l’accueil de cet « Autre » que « Je Suis ».

 

     Ces approches radicales ne sont pas celles de la transdisciplinarité, il n’y a là que peu de plaisir pour le topographe (l’interprétation des rêves fait partie du rêve, l’interprétation de la réalité fait aussi partie du songe… le Réel c’est ce qui résiste à toutes les interprétations).

     Ce sont des « voies abruptes » ; mais abruptes ou progressives, nous sommes conduits par ces différentes voies à la même évidence : le lieu où « Je Suis » pourrait être et se reposer « manque »…  À moins que ce « non être », ce « manque » soit le lieu de son repos ?

     Ou peut être encore que ce « non être », ce « manque » est la place élue de l’Autre.

     « Je Suis » n’est pas « moi », « Je Suis » est « Autre »…

 

    Vous pouvez faire une tomodensitométrie par ordinateur (CAT Scan) de mon cerveau, évaluer les niveaux de mes neurotransmetteurs, étudier très précisément le jeu de mes synapses et chaque atome de cette « matière grise » complexe que j’ai dans la tête, vous saurez sans doute si je pense ou si je rêve, vous ne saurez jamais ce que je pense ou ce que je rêve, ce que justement j’ai dans la tête, quel est ce « Je » que j’ai dans la tête, dans le cerveau et pas que dans le cerveau, « je » l’espère…

     Pour savoir ce que « je » pense ou ce que je rêve, il faut le lui demander, le demander à ce « je » que j’ai dans la tête, peut-être « je » parlera-t-il.

     Est-ce dire que « Je suis » est autre chose que ce mon cerveau exprime ?  Qu’il existe indépendamment de son fonctionnement ? – évidemment non, me direz vous.  L’altération de certains de ses fonctionnements ou lésions, (je pense à la maladie d’Alzheimer) nous rappelle que « mon cerveau » et « moi » nous ne sommes pas deux et que la destruction de l’un entraîne la destruction de l’autre…

     Ayant connu un « électro-encéphalogramme plat » (il y a une quarantaine d’années à Istanbul…) « je » suis pourtant toujours là et ma question est toujours la même : quel est ce « Je » non réductible aux palpitations de ma matière grise et au jeu de mes synapses ?  Ce « Je » qui pense avec et à travers le cerveau ?

     L’état de mon cerveau, conditionne évidemment ce que je suis ou ce que je prends pour moi, mais n’y a-t-il que « Ça » ? 

     N’y aurait-il pas du quid (qui) dans mon quod (quoi).

     Quid n’est pas quod…

     Ce par quoi (quod) tout est connu (le cerveau) est objet de connaissance, ce par qui (quid) tout est connu n’est pas objet de connaissance.

 

Observer les trois C :

     La Conscience – le Cerveau – la Chose (ou le Corps)

     (le cerveau est dans le corps – il semble néanmoins nous faire communiquer avec ce qui est dans et hors du corps – n’est-ce pas la fonction attribuée dans d’autres anthropologies au « noùs » : ce qui ouvre l’âme (psyché) au-delà d’elle-même…)

      Ces trois C

–                             Conscience, Cerveau, Corps –

dans une anthropologie contemporaine pourraient être un écho d’une autre vision tripartite :

« Je Suis » → « moi » → « image de moi »

Je peux :

Prendre « l’image de moi » pour « moi », c’est-à-dire, l’objectivation, la mémorisation ou la projection que je me fais de moi-même – ce fut la perte de Narcisse : prendre un reflet de soi dans le miroir du monde ou de la société, pour soi, identifier « l’image du moi » avec « moi ».

Ou :

     Retourner le « moi » vers « Je Suis » :

« Je Suis » ← « moi » ← « image de moi »

Conscience ← Cerveau ← Corps

N’est-ce pas la libération des images du moi ou l’Eveil à la conscience que « Je suis » ? (ce que les anciens appelaient métanoia ou techouva).

 

     Nous étudions aujourd’hui les rapports du cerveau et de la chose, mais trop peu les rapports du cerveau et de la conscience.

                          Cerveau → Chose

Conscience  → Cerveau

                 moi → image de moi

Je Suis ← moi

 

     Le cerveau c’est « l’œil du crabe » ou « l’œil du crâne », l’organe ou l’instrument à travers lequel la conscience « voit » les choses (faudrait-il dire, projette – imagine – créé ?).

     Il nous faut donc questionner « la chose », l’image que j’ai de moi, que j’ai du monde… ce n’est pas le Réel, mais le Réel perçu selon les capacités relatives de mes instruments de perception, c’est-à-dire : une réalité relative, un niveau de réalité…

    Mieux connaître ou découvrir l’instrument qui me fait voir « la chose » – le corps – le monde…

     L’organe de la perception que j’ai de moi-même, ses fonctionnements ou dysfonctionnements…

     Interroger alors l’œil du crâne (le cerveau) sur ce qui le fait fonctionner, le rend capable de pensées, de paroles ou de visions, d’émotions, etc… et endurer son silence.

    Ce silence est Présence – Conscience – Je Suis.

 

« Je » n’est pas seulement objet d’investigation empirique, un objet est toujours extérieur, même s’il se trouve à l’intérieur de ma tête.  « Je » n’est pas un quoi, mais un qui, il est sujet d’investigation intérieure (la méditation, la contemplation, deviennent ainsi des méthodes d’investigation scientifiques). 

     Quel est ce « je » qui parle de « son » cerveau ?  Pourquoi le cerveau ne parle-t-il pas tout seul, à moins qu’on l’interroge ? (et s’il y a des cerveaux qui parlent tout seul on dit qu’ils délirent).   

     Etudier le cerveau de quelqu’un ce n’est pas savoir ce qu’il pense, c’est savoir ce qui est nécessaire ou ce qui fonctionne pour qu’il pense.

 

·                           Nous ressentons habituellement notre corps comme une réalité objective dans laquelle nous sommes ; bien distincts et séparés de la totalité. 

     Mon corps est « la chose » dans laquelle « je suis ». 

     Nos connaissances en physique quantique ne nous aident guère à modifier ce ressenti et à considérer le corps comme une « énergie », en étroite interrelation avec tout ce qui l’entoure, l’Energie dans laquelle « Je Suis » se manifeste…

     Nos lectures et nos pratiques spirituelles nous aident-elles à explorer un ressenti qui nous permettrait d’éprouver le corps, non seulement comme « la chose », réalité objective, ou comme « énergie », réalité subjective, mais comme « Conscience réelle » contenant « l’objectif » comme le « subjectif » ; non seulement « la conscience dans laquelle « Je Suis », mais « la conscience que « Je Suis » et dans laquelle se déploie toutes choses et toutes énergies ?

 

     Peut-être faut-il commencer à développer en nous un triple regard :

1.                                   L’œil frontal qui objective, 

      Ce qui est vu.

2.                                   L’œil de la nuque qui subjective, 

      Celui qui voit.

3.                                   L’œil de la conscience,

      Celui qui créé « celui qui voit » et « ce qui est vu ».

 

Cette triple vision peut nous conduire à un triple ressenti :

1.                                   Le corps ressenti comme objet

2.                                   Le corps ressenti comme énergie, comme sujet

3.                                   Le corps ressenti comme Conscience

 

     Reste à explorer dans le quotidien cette triple façon de voir, et cette triple façon de se ressentir :

1.                                    Image de soi (moi), objet de connaissance, « ce que je connais de moi »

2.                                    soi (moi), sujet de connaissance, « ce qui connaît en moi »

3.                                    Je Suis

      La Conscience » qui me rend « capable » de connaissance de moi et des « choses ».

 

     Ce qui entraîne trois façons de vivre, qui ne s’opposent pas ; toutes les trois expriment la Vie une :

1.                                   Vivre dans la conscience objective de mon corps et de ce qui m’entoure, au risque de prendre cela pour la réalité.

2.                                   Vivre dans la conscience subjective du corps et de ce qui l’entoure, au risque de prendre cela pour la réalité.

3.                                   Vivre dans la Conscience ouverte à « ce qui est » ou à ce qui apparaît en elle : le corps – l’énergie – les pensées, etc sans jamais s’identifier à une de ces réalités particulières.

 

 

Conscience objective                    regard flèche                        œil du crabe

Conscience subjective                   regard coupe                  œil de la nuque

Conscience pure                            regard ouvert                    œil de l’espace

 

Ecoute sélective                                                                            image de moi

Ecoute flottante                                                                                            moi

Ecoute ouverte                                                                                         Je suis

 

·                             Que le regard soit « ouvert », « coupe » ou « flèche » -

      Le Regard est toujours là…

·                              Que l’écoute soit « ouverte », « sélective » ou « flottante » - l’Ecoute est toujours là…

·                              Que la conscience soit « pure », « subjective » ou objective – la Conscience est toujours là.

·                              Que « Je Suis » soit identifié à « moi » ou à une « image de moi », « Je Suis » est toujours là…

      – où pourrait-il être ailleurs ?

·                               Que le Réel soit identifié aux réalités relatives, objectives ou subjectives

      le Réel est toujours là…

      - où pourrait-il être ailleurs ?

 

 

L’ŒIL DE LA NUQUE

      Le regard ordinaire est la plupart du temps un regard frontal, un œil « flèche » qui vise, définit, objective.  Il voit des « choses » et s’il les voit « bien », « précisément », il est heureux.

      Un autre regard est possible, il ne part pas des yeux ou du front, mais de derrière les yeux, de derrière la tête, depuis ce qu’on pourrait appeler « l’œil de la nuque », c’est davantage un regard « coupe » qui accueille, il ne vise rien, il acquiesce à ce qui est sans chercher à le définir, ou à l’objectiver, il ne voit pas des « choses », mais un champ d’énergie ou de lumière dans lequel des lignes, des formes, des densités apparaissent…

      Si le mot existait, il faudrait dire que « l’œil de la nuque » veut davantage « infinir » que « définir » ce qu’il voit ; autant dire qu’il ne veut rien, il laisse planer l’oiseau dans son vol, il ne cherche pas à le saisir.

     Regarder quelque chose ou quelqu’un, un paysage, un corps ou un visage avec l’œil de la nuque c’est cesser immédiatement de se l’approprier, c’est le rendre à l’Espace, à l’entre deux, au « fond » ; à ce qui ne se voit pas dans le visible. 

     On ne voit pas « le fond », mais peut-être, parfois, ce qui dans une image le laisse pressentir…

     Il ne s’agit pas de « faire abstraction du réel », mais de voir l’abstraction du Réel.

     Quelques artistes occidentaux, comme Magritte ou Ammerchoïe, invitent à regarder le monde avec « l’œil de la nuque » de façon explicite.  Bram van Velde, Hartung, Rothko, de façon plus implicite… 

     En photographie c’est plus rare, on nous propose le plus souvent des « choses à voir », bien « saisies » par l’objectif ou trafiquées par différents filtres et techniques de « retouches » ; même le ciel devient « quelque chose à voir » et on le remplit de « gloires » plus ou moins new age ou baroques…

      Déjà Aristote et plus tard Maître Eckhart par l’intermédiaire de la relecture d’Averroes par Albert le Grand et Thierry de Freiberg distinguent trois types d’intellect : « l’intellectus agens », « l’intellectus passibilis », et « l’intellectus possibilis », ce que je traduirais par trois types de regards :

·                           le regard actif ou créateur

·                           le regard passif ou accueillant

·                           le regard possible,  ni déterminé, ni déterminant

Le regard actif ou créateur peut être celui de l’individu qui regarde et qui objective ce qu’il voit, c’est-à-dire, qui pose un objet en le séparant de la totalité ou de l’infini qui le constitue – c’est le regard frontal, c’est aussi le principe d’incertitude selon Heisenberg ; mais le regard actif ou créateur peut être aussi celui d’une vision plus vaste que celle de l’individu.  Le regard de l’individu étant alors « passif » (intellectus passibilis), il laisse la place au Regard créateur proprement dit considéré comme le seul « intellect agent »…

     L’œil de la nuque correspond à « l’intellectus possibilis », c’est-à-dire, à ce moment de recul, on le regard prenant conscience de ses projections, s’efface ; ce moment d’effacement ou de retrait correspond à l’intellectus passibilis qui peut alors accueillir, laisser être le regard créateur (intellectus agens), qui n’est ni déterminant (il n’objective rien), ni déterminé, (il ne se laisse pas imprimer ou « impressionner » par quelque chose de particulier). 

     L’œil de la nuque place le regard humain dans son ouverture maximale, il le replace dans l’Ouvert… il ne s’agit pas seulement du « regard éloigné » qu’on reconnaît au sage, mais du regard infini de l’infini Réel.

     Les écrits bibliques attirent notre attention sur les peuples « à la nuque raide ».  Qu’est-ce qu’avoir la nuque raide, sinon demeurer dans une attitude rigide qui entrave notre vision, c’est prendre le réel pour ce que peuvent en saisir nos « œillères » (que ces œillères soient scientifiques, philosophiques ou religieuses), c’est être « borné », voir le monde dans des limites qui ne sont plus « ouvertes »…

      Retrouver la souplesse de la nuque, c’est retrouver notre capacité de regarder dans les quatre directions, mais aussi de regarder la hauteur et la profondeur de tout ce qui vit et respire.  Tout « ce qui est vu » est alors perçu ou contemplé comme des formes poreuses à l’infini qui les enveloppe…

     C’est cela, donner aux êtres et aux choses, leur « poids », leur présence, présence ni objective, ni subjective, mais réalité d’une interrelation ou d’une interconnexion de « l’objectivité » ou du « créé » (intellect agent) dans le « sujet » au regard accueillant (intellect passif) par l’intermédiaire du « choix » de l’œil de la nuque (intellect possible) :

·                           retrait des projections,

·                           accueil d’un autre regard,

·                           laisser être ce qui est donné dans son allure infime et infinie, transitoire et éternelle…

      Regarder le monde avec l’œil de la nuque, cela suppose une certaine « tenue » ; la nuque n’étant capable de « regard » que lorsqu’elle se tient souple sans doute, mais toujours dans l’axe de la colonne vertébrale, antenne vivante et vibrante qui relie le ciel et la terre, le visible et l’invisible. 

     Ouvrir l’œil de la nuque nous aide à davantage prendre conscience plutôt que de « ce qui est vu », de « celui qui voit », et ainsi de se garder libre de toutes les visions objectives ou subjectives qui auraient tendance à s’imposer dans l’oubli de la Conscience qui les pose…

      Seul le regard absolu ne voit rien de particulier…

     Voir la lumière en toutes choses est le premier écho de cette vastitude…

 

« Je Suis » m’empêche d’être « ce que je suis » tant que je ne suis pas « Je Suis ».

     Comment faire la paix entre « Je Suis » et « ce que je suis ».

     Entre « l’Être » et « ce qui est » ? 

     Ne pas vouloir combler la faille ou l’écart autrement que par une alliance, c’est-à-dire, une humilité :

     « Ce que je suis » n’est pas « Je Suis ». 

     Je ne suis pas « Celui qui est celui qu’Il est » (YHWH).

     Ce n’est ni ma faute, ni mon châtiment, c’est mon humanité, mon humilité, mon identité (humus – glaise – Adam)…

     Mais en même temps, « ce que je suis », ne peut oublier « Je Suis » qui est la source même de son identité.  L’oublier serait se perdre, s’oublier soi-même…

     « Revenir » (techouva) c’est se « souvenir ».

     C’est revenir de « l’oubli de l’Être », de l’oubli de « Je Suis » dans « ce que je suis ».

     Accepter en même temps d’être « ce que je suis » et d’être « Je Suis », c’est-à-dire, dans un autre langage, accepter d’être homme « et » Dieu, fini et infini, mortel et éternel…

     Découvrir « l’Archétype de  la synthèse » comme étant ce qui nous sauve…

     Ce qui sauve, c’est-à-dire,  ce qui accepte la totalité de ce que nous sommes, matière et lumière, « ce que je suis » « et » « Je Suis »…

 

Qu’est-ce qui est à la Source des toutes (mes) perceptions ? 

     Qui voit derrière mes yeux ?

     Qu’est-ce qui rend possible la vision et le regard ?

     C’est ce qu’il faut voir et regarder.

     Qu’est-ce qui pense ?

     Remonter sans cesse à la Conscience première dans laquelle apparaît la première pensée et apparaissent les mille et unes choses.  Être dans cette Conscience, être cette Conscience : voir – aimer – penser tout ce qui existe en elle…

     Il n’y a pas de « moi » qui voit, qui vit, qui pense ou qui aime.  Il y a la Conscience qui voit, qui vit, qui pense, qui aime…

 

     La Conscience veut-elle ?  Désire-t-elle ?

     La Conscience veut et désire être conscience en plénitude dans toutes les formes qui sont sa manifestation – elle veut et désire son accomplissement, sa donation qui est repos et paix (hesychia).

     La Conscience veut être « ce qu’elle est ».

     Le « Je Suis » incréé veut s’incarner dans un « je suis » créé.

     « Je suis » insubstantiel veut prendre corps et se manifester charnellement, matériellement…

    Lorsque l’Infini s’incarne dans le fini, il ne perd pas sa nature d’infini.

    C’est « la béatitude » de l’être fini que de découvrir la nature de l’Être Infini, en lui, inaltéré et inaltérable…

 

On ne peut pas « avoir » l’Être.

     L’identité  qu’on a, que les autres nous donnent ou qu’on se fabrique, n’est pas notre identité, n’est pas « Je Suis ». 

     Il faut d’abord distinguer (pour  mieux les unir) :

L’identité que j’ai → la vie que j’ai

et

L’identité que je suis → la vie que je suis

Reconnaître l’écart ; « l’entre deux »

et faire de cet « écart », non pas une déchirure, une violence, un refoulé, une culpabilité, mais l’espace d’une amitié, d’une humanité, l’espace d’une conscience… 

     J’accepte d’être « ce que je suis », ce n’est « rien » (no-thing) et ce n’est pas rien parce que « Je Suis » y est ! 

     Reconnaître la présence de Je Suis, de « la vie que je suis » dans « la vie que j’ai », dans « ce que je suis »…

      Mais ne pas « gommer », « nier », « refuser » l’écart :

      « Ce que je suis » n’est pas « Je Suis ». 

      « La vie que j’ai » et que je n’aurai pas toujours, n’est pas,

     (n’est pas consciente ?)

      la « vie que Je Suis » toujours…

 

      Si la conscience manque, je peux vivre dans la lucidité de l’abîme qui « sépare » « ce que je suis » de « Je Suis » – il n’y aura pas d’alliance.

     L’Alliance est dans la conscience de ces deux et de cet « entre deux » : « Je Suis » « ce que je suis » dans la conscience ou l’Esprit qui les unit.

 

« Où es-Tu ? »  « Où est Je ? »

     C’est la question de l’Être d’où nous venons à l’être que nous sommes.  Il s’agit de la relation à notre origine, une origine autre que moi, que Soi, que l’Univers. 

     Si je dis « tout est conscience », d’où vient la conscience qui est tout ? Il y a-t-il Autre que tout ?  Autre que la totalité pensable, imaginable ?

     L’Infini reste impensable pour un être fini. 

     C’est aussi de ce côté qu’il faut chercher la Transcendance qui nous fonde, l’Infini d’où vient la conscience et d’où vient le souffle, l’Infini où retourne la conscience et où retourne le souffle.

L’infini → la conscience → Je Suis → moi → image de moi →  moi → Je Suis

→ conscience infini

Le fini ne se dissout pas dans l’Infini… Il se détend, il s’ouvre… Il connaît alors la « forme » que  lui donne l’Infini, sans que cette forme l’enferme… l’Infini informe le fini, il ne l’enferme pas dans sa finitude…

 

« Où donc est le « moi » de l’humanité comme telle ? » 

      Non pas dans nos multiples conditionnements psychologiques, sociaux, ou dans nos divisions ethniques.

      « Notre vie véritable », nous dit Paul de Tarse est « cachée avec le Christ en Dieu » ( Colossiens 3, 3)

     Notre vie véritable est cachée en « Je Suis » dans sa relation avec la Source Transcendante de son être…

     La négation du fondement de notre identité : l’Altérité – la Transcendance ; ne peut que nous empêcher d’être « pleinement » nous-même… 

     L’oubli de Dieu en moi, l’oubli de Dieu en l’autre serait-il à la source de toutes les violences et de toutes les souffrances ?

     Se souvenir de Dieu en soi (Je Suis) et la reconnaissance de Dieu en l’autre serait-ce la source de la Paix ?

     Dans la conscience de Sa Présence en moi, en l’autre, je ne peux plus « m’approprier » ni ma vie, ni la vie de l’autre, ni me tuer, ni le tuer.  Moi n’est pas seulement « moi », mais « Je Suis » relié à la Source (Je suis fils du Père), toi n’est pas seulement toi, tu es relié à la Source (tu es fils du Père).

 

« Il n’y a pas d’autre toi que toi », « pas d’autre moi que moi ».

     Est-ce illusion ou visage ?

     Qui dit « visage » ne dit pas objet, mais « ouverture ».  

     Traiter l’autre comme un objet c’est lui ôter son visage, c’est l’enfermer dans la vision objectivante que j’en ai, c’est oublier « Je Suis » qui est dans « ce qu’il est », c’est le réduire à « la chose » et manquer « la Conscience »…

      Un visage ce n’est jamais « ça », c’est toujours Toi… La Conscience qui nous touche et nous regarde…

 

Il n’y a pas d’itinéraire, de topologie à proprement parler vers « Je Suis » :

     « Je Suis » est toujours là présent,

     son absence c’est son oubli…

     L’itinéraire de « ce que je suis » vers « Je Suis » ou « le retour »,

     c’est le souvenir, l’anamnèse (dans le sens de rendre Présent ce qui est là). 

     Qu’est-ce qui est là présent ? 

     Plus je m’en approche, plus c’est insubstantiel, plus Je m’abîme… 

     « Je Suis » est l’abîme au cœur du « moi », le « sans fond » de mon fondement

 → sans fond est le fondement comme est sans pensée, l’essence de ma pensée, sans « moi » l’essence du moi. 

     Faut-il faire du sujet une « substance » qui porte la pensée, l’amour, la vie ? 

     Aborder le Réel dans son insubstantialité, n’est-ce pas le garder ouvert ? 

     « Je Suis » disparaît dans cette Ouverture…  

     Il peut encore la conceptualiser comme son « origine »… 

     Le mot « origine » n’est-ce pas un rempart contre le mot « abîme » ?  Quand le rempart est submergé par l’abîme,

     c’est le Silence…

 

Genèse III, 6-11

« YHWH appela l’humain :

« où es-tu ? » dit-Il

J’ai entendu tes pas dans le jardin

Répondit l’homme

et j’ai eu peur

parce que je suis nu

et je me suis caché….

 

YHWH dit :

Et qui t’a appris que tu étais nu ?

…..

tu as donc goûté de l’arbre… »

 

La peur originelle n’est-ce pas la peur « d’être sans Être » (sens de la nudité dans la Genèse hébraïque).  Face à l’Être, la peur de n’être rien ?  C’est-à-dire, d’être en dehors du Tout ? 

      Ce qui n’est pas possible : on ne peut pas être en dehors de l’Être, si ce n’est par refus ou par oubli de l’Être…

    Accepter d’être rien (c’est le « non sum » de l’humanité) pour laisser être Tout (Ego Sum – Je Suis).

 

L’antique question posée par « l’Être qui Est ce qu’Il Est », au glaiseux (à l’Adamah) c’est :

     « Où es-tu ? », « Où es ton être ? »

     « Où es ton « Je Suis » ? »

     Le drame d’Adam c’est qu’il n’est plus « Je Suis » ;

     il s’imagine n’étant plus dans l’Être. 

     Il a peur de ne plus être : « j’ai eu peur en entendant tes pas dans le jardin »… 

     Comment peut-on avoir peur de l’Être, se sentir coupable d’être séparé de l’Être ?

     Où es-tu ? 

     Il faudra toute une vie pour « répondre »… et vivre est cette réponse, ce « répondant »… 

     L’être ne peut être que dans l’Être, « Je Suis » ne peut être qu’avec l’Être, « ce que je suis » ne peut être et devenir que « Je Suis ».

 

     Où es-tu ? 

     Je suis présent,

     Vivant, dans le Souffle.

     Je suis conscient. 

     Conscient de quoi ?  → d’Être                              

     Conscient de qui ? → de l’Être

    Je suis « avec »,

     j’aime… quoi ? → l’Être qui Est ainsi

                      Qui ?  → l’Être qui est ce qu’Il est

    

     Où es-tu ? 

     C’est la seule question posée par l’Être et par la Vie.

     « Je suis là où Je Suis », où puis-je être ailleurs que là où je suis ?

 

     Pourquoi l’homme n’est-il pas « complètement là où il est » ? comme l’animal, l’arbre, le ciel… 

     Peut-être parce qu’il sait qu’« il n’est pas ».

     « Je me suis caché parce que je suis nu ; parce que je ne suis pas » (non sum).

     Parce que je ne peux pas être sans Toi « qui Est »…


[1] Alain de Libera, « Archéologie du Sujet », éd. Vrin, 2007

[2] Kant : Anthropologie d’un point de vue pragmatique, trad. M. Foucault, Paris Vrin 1984 – le texte est constitué de cours publiés en 1797

[3] Alain de Libera, op. cit. p. 42

[4] Jean-Yves Leloup, « L’Evangile de Jean », Albin Michel, 1989

[5] Cf. La Michna : Yoma 3, 8.  Cf. Tamid 7, 2.  Cf. Annie Jaubert : Approches de l’Evangile de Jean, p. 162, Seuil, 1976

[6] D’où le nom d’ « Eternel » que lui donne Calvin et certaines traditions protestantes.  Cf. L’institution de la religion chrétienne, I, XIII, 23.

[7] Cf. A.-M. Dubarle : « La signification du Nom » in Revue des sciences philosophiques et théologiques.

[8] E. Jacob : p. 38 à 43

[9] Rabbenu Schlomo – Yishaqc de Troyes (1040-1105)

[10] Cf. Nicolas Sed, « L’interprétation kabbalistique d’Ex. 3, 4 selon les documents du XIIIe  siècle » in Celui qui Est, Cerf, 1986

[11] Joseph Gikatilla, Portes de la lumière, chap. X, 1290 – Shaarey Orah, Edit. et F. Gottlieb, Jérusalem 1970

[12] Eckhart, cité par S. Breton in Tradition et dépassement de l’ontothéologie, « Être et Dieu », Cerf, 1986, p. 52

[13] Cf .  Actes des Apôtres : « En lui, nous vivons, nous nous mouvons,nous sommes. » (17, 28).

[14] Cité par Alain de Libéra in Celui qui Est, Cerf, 1986, p. 159

[15] Saint Bonaventure, coll. « De decem praeceptis », vol. 2, n° 12 (V, p. 512)

[16] In Hexaëmeron, Opera omnia, vol. 3, n° 13 (II, p. 345).  Cf. Grégoire de Nysse, La Vie de Moïse, Cerf, S.C. 1 bis, p. 370

[17] Louis Massignon, La passion de Hallaj, Gallimard, 1975, t.1, p. 168

[18] L’enseignement de Ramana Maharshi, Albin Michel, p. 119

[19] Nisargadatta : Je Suis, éd. Les Deux Océans, 1982, p. 29

[20] Ibid., p. 351

Jean-Yves LELOUP

Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires n° 20 - décembre 2007

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