KENNETH WHITE

Lettre au Centre International de Recherches
et Études Transdisciplinaires


Entendons-nous d'abord sur le mot "poétique" qui, malgré les connotations amoindrissantes et la confusion qui l'entourent, reste un terme absolument nécessaire. Par "poétique", j'entends une dynamique fondamentale qui peut traverser la poésie, la philosophie, la science, et éventuellement la politique. Pensons au nous poetikos d'Aristote. C'est aussi une manière de "composer" (organiser, mettre en forme) qui est la force de l'esprit humain à ses grands moments, là où il entre, avec toutes ses facultés de perception et de compréhension, dans un large espace-temps. Si l'on ajoute à cette idée la suivante : que cette poétique de l'esprit humain correspond à une poétique du cosmos (du chaos-cosmos, du chaosmosŠ), nous sommes prêts à aborder la géopoétique, que j'ai appelée d'abord cosmopoétique (ou même biocosmopoétique), optant finalement pour "géopoétique" afin d'insister sur le fait que ce qui nous intéresse en fin de compte se passe sur la planète terre.

J'aime ce que dit Mandelstam à propos de Dante : qu'il était tout sauf "poète" au sens banal du mot, mais stratège de mutations.

Le mot de "géopoétique" m'est venu vers 1978 (lors d'un voyage au Labrador, compris symboliquement comme "le champ du grand travail" : laborare, adorare ), pour indiquer d'abord le "champ" dans lequel était entré mon propre travail (difficilement définissable, et se situant de moins en moins dans le contexte tout à fait dégradé de ce que l'on appelle la "littérature"), ensuite pour indiquer le champ vers lequel me semblaient converger certains développements dans la science et la philosophie à cette fin de XXe siècle.

Je suis les cheminements vers cette notion dans des livres-itinéraires (rien à voir avec ce que l'on appelle la "littérature de voyage", fourre-tout assez dérisoire) tels que La Route bleue ou Les Cygnes sauvages . J'en dresse la cartographie dans des livres d'essais tels que La Figure du dehors, L'Esprit nomade et, tout récemment encore, d'une manière encore plus développée, dans Le Plateau de l'Albatros - Introduction à la géopoétique . Et l'expression plus spécifiquement poétique de ce "champ" (matière linguistique dense et dansante) est consignée dans des livres de poèmes tels que Terre de diamant ou Atlantica .

Dès que j'eus lancé le mot, il sembla agir un peu comme un attracteur étrange . Il fut repris par d'autres, dans des contextes différents, pas toujours, et même assez rarement (notre époque est marquée par un mélange de paresse intellectuelle et une précipitation pseudo-communicative), avec la précision et les perspectives souhaitables.

C'est pour cela, pour garder au mot toute sa puissance, toute sa potentialité, qu'en 1989, j'ai décidé de fonder l'Institut International de Géopoétique, qui aurait sa revue, les Cahiers de Géopoétique .

L'Institut regroupe actuellement quelque trois cent membres venant de milieux et de disciplines divers. S'y trouvent notamment des biologistes, des psychologues, des philosophes, des géographes, des écrivains (à la hauteur de nos exigences) et des artistes plasticiens.

L'Institut a des centres (groupes, ateliers) dans plusieurs pays déjà, et d'autres sont en cours de formation. Je nommerai l'Atelier Géopoétique d'Aquitaine, situé à Bordeaux ; l'Atelier du Héron, qui se réunit au Rouge Cloître à Bruxelles ; le Centre de Géopoétique de Belgrade (j'y reviendrai), qui a lancé aussi une maison d'édition, Edicija Geopoetika ; le Centre de Géopoétique de Skopje, lié lui aussi à une maison d'édition. Mentionnons également l'Atelier Géopoétique de l'Amérique Nord, en voie de formation à Montréal ; l'Institut Écossais de Géopoétique, en voie de formation à Edimbourg ; l'Atelier Géopoétique des Caraïbes, en voie de formation à la MartiniqueŠ

Tous ces centres constituent ce que nous nommons "l'archipel".

L'Institut a organisé des colloques : "Approches de la géopoétique" (Pau, 1990) ; "Géographie de la culture" (Nîmes, 1991) ; "L'Autre Amérique ou l'en-dehors des États" (Nîmes, 1992). Cette année, du 8 au 12 juillet, il coorganise avec l'Université de Provence, une université d'été : "Géopoétique et arts plastiques".

Des expositions d'art plastique géopoétique ont eu lieu à Paris et à Saint-Malo. D'autres sont prévues, notamment à Bordeaux (automne 1994).

Trois numéros de la revue (chaque numéro comportent à peu près 160 pages illustrées) ont paru, le n°4 est sous presse. Pour donner une idée de la nature des articles, citons : "Introduction à la nouvelle topologie", "Géopoétique de la psyché", "Les pérégrinations géopoétiques de Humboldt", "Vers une écosymbolique de la planète", "Habiter l'espace", "Du surréalisme à la géopoétique", "La projection panocéanique"Š

Comme je viens de l'indiquer, l'Institut de Géopoétique a déjà un réseau international, et la géopoétique est, si je puis dire, "naturellement" (foncièrement) transdisciplinaire. Il est donc prêt, tous en maintenant la spécificité de ses préoccupations géopoétiques, à s'associer ponctuellement à tout mouvement et à toute manifestation allant dans ce sens : internationalisme, transnationalisme, transdisciplinarité.

J'ai évoqué, au début de cette lettre, une stratégie de la mutation. Voilà la question. Pour qu'une telle mutation puisse avoir lieu, il faut une pensée concertée (dépassant les débats confus), des œuvres d'envergure (dépassant la masse de la production littéraire et artistique), et une action de longue haleine.

Rien de tout cela n'est facile, mais la tentative d'aller dans ce sens peut être exaltante.

En conclusion à ce rapide exposé, peut-être puis-je citer une lettre qui vient de me parvenir d'un des centres de géopoétique créés en ex-Yougoslavie. Un des responsables du Centre de Skopje me dit son espoir qu'à partir de la géopoétique "un vent frais soufflera sur nos espaces troublés". Si je cite cette lettre, c'est pour montrer que des idées comme celle de la géopoétique, vue comme alternative à des idéologies bornées et conflictuelles, peut contribuer à ouvrir un nouvel espace de vie et de pensée.

C'est bien vers un nouvel espace culturel qu'il faut aller pour que le monde ne soit pas voué à une médiocratisation croissante entrecoupée de violences et de désastres.

KENNETH WHITE


Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 2 - Juin 1994

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