MICHEL CAMUS

Quelle Université pour demain ?


Hypothèse de travail : Coup de foudre du président de l'Université d'Utopia. Il s'est converti à la transdisciplinarité au congrès de Locarno et il a signé la Charte d'Arrabida. De retour à Utopia, il a pris les mesures concrètes suivantes:

communication à tous les enseignants du Manifeste de la Trans-disciplinarité de Basarab Nicolescu, du projet "L'évolution transdisciplinaire de l'Université" du comité de pilotage CIRET-UNESCO et des amendements proposés à Locarno, en demandant à chacun des enseignants de l'Université d'Utopia un compte rendu de lecture à une date limite. Sans aucune obligation de réponse. La lettre du président de l'Université d'Utopia contient quatre lignes en exergue :

Au-dessus de l'époque même,
bien que coexistant avec elle,
certains esprits font déjà partie de l'époque suivante,
celle qui n'est pas encore, mais devient.

Roger-Gilbert Lecomte.

Au vu des réponses:

* réunion des enseignants les plus intéressés à s'engager dans la recherche transdisciplinaire.

* acte de fondation de la première pierre symbolique de "l'Université Transdisciplinaire" à l'intérieur de l'Université multidisciplinaire. Et ce, par analogie avec l'autocréation de l'homme intérieur dans l'homme extérieur ou de l' homo sui transcendantalis unifié dans l'homme naturellement multiple. Cela implique l'expérimentation de la fructification d'un germe transsubjectif à l'échelle collective. Cela sous-entend que la complexité croissante de l'enseignement supérieur dans toutes ses directions et tous ses aspects phénoménologiques puisse être contrebalancée par un recentrage de l'homme sur sa propre richesse intérieure et par sa ré-orientation vers une simplicité d'être , de plus en plus vivante, consciente et intégrante.

* création de plusieurs ateliers de recherches transdisciplinaires (libres de tout contrôle idéologique, politique ou religieux) comprenant, dans chaque atelier, des chercheurs de toutes les disciplines. Y introduire peu à peu des chercheurs ou des créateurs extérieurs à l'Université, y compris des musiciens, des poètes et des artistes de haut niveau en vue de fonder les multicultures (scientifiques, humanistes, artistiques) sur l'expérience intérieure, autrement dit l' agriculture de l'âme , laquelle n'est vivante que dans l'autocréation et l'autotransformation orientée vers l'autoconnaissance.

* co-direction de chaque atelier par un enseignant en sciences exactes et un enseignant en sciences humaines ou en art, chacun d'eux étant élu par cooptation en toute transparence.

* répartition des voies de recherches entre les ateliers: études transculturelles, transreligieuses et autres; relations entre les enseignants; relations entre les étudiants; relations entre les enseignants et les étudiants; et autres questions soulevées ci-après, les mesures concrètes devant nécessairement être précédées d'un apprentissage des enseignants à l'éveil transdisciplinaire.

* exemple d'éducation interculturelle et transculturelle, interreligieuse et transreligieuse: par l'étude comparée de la poésie gnosique et mystique des grandes traditions orientales et occidentales: Rig Véda, Sutra Diamant de la Prajnâpâramitâ, poésie soufie (Hallâj, Rûmi, Ibn Irabî, Abd Al-Qâdir), Lao Tseu, Tchouang Tseu, poésie de Maître Eckhart et de Jean de la Croix, Angelus Silesius, Genèse hébraïque, Cantique des cantiques, entre autres.

* inventaire des données transdisciplinaires fondamentales (auto-apprentissage et autoconnaissance du corps, seconde naissance, auto-questionnement de la conscience sur l'énigme de son identité, sens de la présence humaine dans l'univers, but ultime de la vie, transfiguration de la mort, entre autres) et des degrés de transdisciplinarité (la sexualité n'est pas transdisciplinaire en soi, mais l'amour peut l'être en puissance).

* recherche d'un processus d'autotransformation intérieure des formateurs, les enseignants étant (comme les enseignés) des êtres de transition, des êtres inachevés contenant en eux-mêmes des potentialités inconnues d'évolution; étant aussi (en principe et pas toujours en fait) en état de recherche et d'éternel apprentissage sur la voie de l'autoconnaissance, mais à un autre degré d'évolution que les étudiants. Les uns et les autres étant ce qu'ils sont à leur propre stade d'autotransformation et d'autoconnaissance, les niveaux d'être et de conscience différents rendent la communication impossible à partir d'un seul niveau de langage. D'où la nécessité d'une recherche de niveaux de langage idoines. D'où la nécessité de souder la pédagogie à l'esprit de recherche (et d'imagination et d'invention et de création) de façon à en faire l'espace commun des enseignants et des étudiants. D'où la nécessité de créer, entre enseignants et étudiants, un mouvement d'interactions et d'interrogations vitales orientées vers le même but conscient : la fructification du germe transdisciplinaire. Il ne s'agit plus d'une science de l'éducation, mais d'un art de vivre, de créer, de muter et de renaître ensemble autrement. Un vrai projet transdisciplinaire rendrait les enseignants tolérants entre eux et coopératifs dans l'intérêt général. Cela implique un dépassement des égoïsmes et des rivalités ainsi que la fin du corporatisme archaïque des enseignants. La Commission internationale sur l'éducation pour le XXIème siècle présidée par Jacques Delors (Unesco, octobre 1995) va "jusqu'à imaginer une société où chacun serait, tout à tour, enseignant et enseigné". Ce processus ouvrirait, entre enseignants et étudiants, des rapports intuitifs (en amont du langage verbal) débarrassés de toute peur. L'attitude transdisciplinaire introduirait le respect des différences entre tous les niveaux d'être et de conscience.

* projet de création de Centres d'orientation transdisciplinaire destinés à éveiller des vocations et à découvrir la nature des possibilités enfouies en chacun. L'égalité des chances chez les étudiants se heurte forcément aux inégalités de leurs possibilités.

* travaux de réflexion sur les méthodes destinées à l'éveil et à la reconnaissance de la verticalité des niveaux de toute nature : -de perception, -de réalité, -de complexité, -de nature du langage, -de sens du langage (si- gnification symbolique ou compréhension métaphorique), -de silence, -d'intensité et autres, l'esprit de recherche ne pouvant s'épanouir qu'en s'ouvrant à la verticalité des niveaux. En la matière, la recherche est une expérience intérieure fondée sur l'autodidactie, l'auto-apprentisage, l'autodiscipline et l'autoconnaissance ainsi que sur le partage des expériences intérieures, du moins entre les chercheurs assez intersub-jectivement ouverts pour interagir entre eux.

* travaux de réflexion sur le principe de relativité de tout enseignement et sur la nécessité d'éviter toute absolutisation des vérités ou vision des réalités que cet enseignement entend transmettre. Le principe de relativité du langage permettant d'échapper à l'aliénation que dénonce Kierkegaard lorsqu'il dit que l'homme a tendance à absolutiser le relatif et à relativiser l'Absolu. Faire comprendre aux étudiants que toute discipline spécialisée (qu'elle relève de la chimie ou de la psychologie) doit se remettre en question, s'interroger sur ses fondements et sur son propre langage; que toute connaissance est fondée sur l'inconnaissance fondamentale du "Qui?" et du "Quoi?", autrement dit sur la double transcendance du Sujet inépuisable et de l'Objet insondable. D'où l'abandon des certitudes formelles en vertu de la conscience que tout fait énigme. Cela implique la reconnaissance de la toute-ignorance de l'homme devant le sans-fond infini de l'univers et de lui-même. Le rapport créateur au langage entre l'énigme du "Qui?" et l'énigme du "Quoi?" est une question clef de la transdisciplinarité et de la recherche de l'unité de la connaissance.

* travaux de réflexion sur la création d'un langage transdisciplinaire consensuel entre chercheurs ne pouvant communiquer entre eux, chacun étant coupé des autres par le langage spécifique ou codé de sa propre discipline. D'où la recherche d'une parole juste qui passe d'abord par l'intelligence du coeur (ou la justesse du sentir) avant d'être forgée par le feu de l'esprit. Il s'agit d'éviter que le langage soit séparé de la vie: inconnaissable en elle-même mais vécue à des degrés d'intensité divers; ou qu'il soit séparé du sentir ("La pensée ressent et le sentiment pense" disait Unamuno) et ce, afin de tendre à éliminer tout langage congelé ou fossilisé entre enseignants et étudiants. Cela implique le nettoyage du langage banalisé ou putanisé. "Nettoyer le langage", voilà ce qu'édicte le grand poète argentin Roberto Juarroz, en cela assez proche du décret d'un ancien empereur chinois: "Pour réformer les moeurs, il faut d'abord réformer les mots".

* exemple d'un langage rigoureux et novateur pouvant servir de flux porteur de sens dans le dialogue art-science, entre chercheurs en sciences exactes et chercheurs en sciences humaines : la phénoménologie transcendantale de la conscience fondée par le mathématicien Edmund Husserl - qui n'est pas une philosophie du concept, mais le vécu d'une métaphysique expérimentale de la conscience. L'opération de l'épochè est, par essence, transdisciplinaire.

* travaux de réflexion sur la massification des études universitaires qui engendre des catastrophes: sureffectifs de spécialistes provoquant un sous-emploi des ressources humaines, d'où: chômage, exclusion, fracture sociale, frustrations multiples. Cette question capitale devrait faire l'objet d'une approche transdisciplinaire pour mettre au point des critères de justice sociale et de justesse intérieure selon la nature de chacun. Cette question nécessite aussi la mutation de la notion de travail (synonyme de tripalium ) en esprit de recherche, de transformation intérieure et d'avancement ascétique, l'ascèse volontaire étant moins une souffrance qu'une jouissance ontologique. Cela nécessite une révision de l'échelle des valeurs du travail manuel, du travail émotionnel (artistique) et du travail intellectuel qui font partie du tout de l'homme et que celui-ci doit chercher à interconnecter en lui pour les rendre indissociables. Cela implique l'élaboration d'un projet d'introduction de nouveaux enseignements à l'Université ainsi que l'incitation à l'esprit de création à tous les niveaux.

* remise en question de la notion d'autorité extérieure (s'exerçant par la contrainte) pour la remplacer, pas à pas, par l'autorité ontologique fondée sur l'expérience intérieure et l'autoconnaissance. C'est la vérité d'être qui par sa présence fait autorité. La force silencieuse de l'exemple ou de l'attitude juste est le plus haut degré de l'enseignement. D'intuition immédiate, les étudiants reconnaissent les vrais maîtres lorsqu'ils sont à la fois maîtres à penser et maîtres à vivre. Nécessité de réintroduire en tout domaine de l'enseignement les dimensions de la vie et, dans la mesure du possible, de l'amour. Nécessité de rendre transparentes les questions refoulées, occultées, censurées par les méthodes pédagogiques dogmatiques en usage jusqu'ici, voire même parfois intolérantes. Nécessité de dépasser les rapports de force et de les remplacer par des rapports de vérité,de sensibilité et d'intelligence. Seule façon de tenter d'exclure des rapports humains la loi de la jungle ou la loi du plus fort sur le plus faible. Expérimenter le remplacement de l'autorité institutionnelle rigide qui, de haut en bas de l'échelle, pèse sur les enseignants par une certaine autogestion responsable à chaque niveau de responsabilité et encourager les représentants des étudiants à créer des mouvements et des pratiques d'autodiscipline collective.

* à partir d'un certain degré d'avancement des travaux à l'intérieur des ateliers de recherches transdisciplinaires, y introduire des étudiants motivés. Au préalable, introduire les représentants des étudiants dans les réunions d'enseignants ainsi que les représentants des enseignants dans les réunions d'étudiants. Il s'agit de mettre en pratique un principe de transparence destiné à évacuer les phantasmes et les peurs qui sévissent entre les deux communautés. Nécessité de remplacer la notion statique de "communauté" par la notion dynamique de "solidarité".

* création de lieux d'expression artistique et d'expression musicale ainsi que de lieux de silence ou de méditation transreligieuse et transculturelle. Il s'agit de compenser les pertes d'énergies dues aux excès d'activités ("la tyrannie du temps réel sur l'espace réel" selon Virilio) par la régénération des énergies dans l'immobilité et le silence, attitude que Don Juan Matus appelle "stopper le monde". Bref, échapper au vertige de l'accélération des événements par l'arrêt, par la distanciation, par la contemplation dans l'action. Il va de soi que la recherche transculturelle et transreligieuse concerne tout homme, au coeur de lui-même, indépendamment de sa nationalité, de sa religion, de sa culture, de sa fonction sociale,de son métier ou de ses aptitudes à faire fructifier ses talents. Non seulement tout homme, mais le tout de l'homme , car l'homme holistique est plus que la somme de ses parties. N'étant qu'une partie de l'homme, l'intelligence ne peut à elle seule comprendre le tout de l'homme . Le langage non plus ne peut le comprendre. D'où la nécessité de s'ouvrir à une nouvelle culture du coeur, du sentir , du translangage-du-silence comme du langage non verbal du corps : action de présence d'une "connaissance silencieuse" (dixit Don Juan Matus) traversant et dépassant tout langage formel. Tout langage clos sur lui-même, sans référent réel, sans ouverture vers le silence de ses fondations, est forcément générateur d'une "langue de bois" avec ses niveaux d'aliénation, de confusion, d'identification et de croyance naïve.

* révision du critère d'adaptabilité des études universitaires aux seuls besoins économiques de la société, lesquels marginalisent les besoins essentiels de l'homme. Les étudiants sont, par nature, les facteurs de résistance et de révolte contre tout système qui tend à s'opposer à leurs aspirations fondamentales. L'étudiant aspire, non seulement à se trouver lui-même (l'éternelle question du "Qui suis-je?"), mais encore à trouver sa juste place dans la société et dans l'univers. D'où la nécessité d'ouvrir le système pédagogique à l'évolution intérieure ou à l'autotransformation permanente orientée vers l'autonomie intérieure et la dignité transcendantale de l'être.

* mise au point d'un programme destiné à coupler tout cursus spécialisé avec un atelier de recherches en épistémologie transdisciplinaire qui, par définition, serait le même pour les sciences exactes et les sciences humaines (y compris la création artistique) et qui serait le lieu de rencontre et d'échanges des deux immenses domaines de la connaissance, l'un tourné vers le pôle du Sujet et l'autre vers le pôle de l'Objet.

* adhésion, dans chaque atelier, à un certain nombre de principes de base, à savoir:

  • les articles de la Charte de la Transdisciplinarité.

    - les quatre principes du processus d'apprentissage conçus par la Commission internationale de l'Unesco sur l'éducation pour le XXIème siècle: " apprendre à connaître, apprendre à faire, apprendra à vivre ensemble, apprendre à être ".

    - l'épanouissement de tous les niveaux de l'être humain. Comment l'Université peut-elle apporter des débuts de réponse aux faims fondamentales des étudiants les plus vivants : 1 la joie physique (quel temps consacrer au sport et aux rapports directs avec les éléments naturels?). 2 la joie psychique (quel temps consacrer aux émotions artistiques et musicales? Quid des problèmes posés par la sexualité en milieu étudiant?). 3 la passion de la recherche et le désir d'autotransformation (quelles méthodes employer pour combler l'abîme entre le savoir spécialisé et la vie, l'érudition et la culture vivante au sens d'expérience intérieure? Que faire pour éveiller le désir de conscience accrue et l'accès à ce que Spinoza appelle la connaissance du troisième genre?)

    - la visée d'un rapport harmonieux entre la vie extérieure et la vie intérieure des enseignants. Tout avancement dans ce domaine a force d'exemple. Nécessité d'aborder avec les étudiants la question de l'épanouissement des deux bouts du bâton : l'homme intérieur et l'homme extérieur. Nécessité de s'interroger sur les voies de passage et de mutation entre l'homme extérieur (horizontal ou naturel) et l'homme intérieur (vertical ou transcendental). Nécessité de faire comprendre aux étudiants que l'accomplissement de l'homme est impossible sans un rapport juste entre l'être et l' avoir , entre l'homme intérieur et l'homme extérieur. Leur inculquer la claire vision que pouvoir, fortune, gloire ou renommée, succès, réussite sociale, confort, sécurité sont des formes de l' avoir qui, sans éveil de conscience à la transcendance de l'être , engendrent sécheresse du coeur, névroses et pathologies de l'âme.

    - l'évidence que la patiente émergence de l'Université trans-disciplinaire dans les structures actuelles de l'Université multidisciplinaire n'est possible qu'à partir d'une nouvelle attitude intérieure vécue par un premier noyau d'enseignants et d'étudiants, provoquant au fil du temps la naissance d'autres vocations.

    - l'évidence de l'utopie du projet. Tout projet grandiose est utopique. La distance entre la vision et l'action peut paraître infinie. Toute création est célébration des noces de la vision et de l'action. La création d'une Université transdisciplinaire est affaire de passion aventureuse et imprévisible - comme dans toute création. Reste que sa nouveauté radicale n'est pas le fruit du hasard, mais d'une nécessité qui échappe à ses initiateurs, car la transdisciplinarité elle-même les traverse; elle émerge à un tournant inévitable de la roue du temps. Un tournant que Zaki Laïdi relie à l'émergence irréversible d'un nouveau changement de sens du temps mondial et de ses coups d'accélérateur. Nouveau paradigme, la transdisciplinarité ne peut s'incarner que par un coup d'accélérateur intérieur, un acte de foi et de confiance dans les potentialités encore inconnues de l'homme. La voie transdisciplinaire, c'est au fond une histoire d'amour, un coup de foudre.

  • MICHEL CAMUS



    Congrès de Locarno, 30 avril - 2 mai 1997 : Annexes au document de synthèse CIRET-UNESCO


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    Centre International de Recherches et études Transdisciplinaires
    http://ciret-transdisciplinarity.org/locarno/loca5c4.php - Dernière mise à jour : Samedi, 20 octobre 2012 14:39:54