LUDOVIC BOT

Editorial



L’avenir est structurée par l’éducation qui est dispensée aujourd’hui, ici et maintenant. On trouve cette évidence dans la courte section intitulée Evolution transdisciplinaire de l’éducation qui termine la réédition en 2002 de Nous, la particule et le monde, ouvrage fondateur de la vision transdisciplinaire et ayant contribué à la répandre très largement [1]. Aujourd’hui, la transdisciplinarité est peut-être devenue une notion à la mode, elle n’est certainement plus taboue. Elle est débattue dans de nombreux colloques et figure dans des déclarations institutionnelles.

Il nous semble cependant que la question de l’éducation transdisciplinaire reste, notamment en France, trop souvent réservée aux chapitres conclusions et perspectives des ouvrages de chercheurs ou d’intellectuels ou aux frontons des institutions d’enseignement et de recherche, au détriment de traductions concrètes sur le terrain éducatif. Nous avons voulu par ce numéro donner la parole à ces traductions, espérant faciliter l’échange de pratiques et d’expériences entre enseignants allant, pourquoi pas, jusqu’à faciliter une formation réciproque de tous par tous. Les dimensions collectives et parfois triviales de l’éducation sont évidentes. Comme tout projet éducatif, la transdisciplinarité ne peut rester à l’état de pensée ou d’intention. Elle doit devenir rencontres et expériences concrètes.

Ce numéro débute par quelques questions essentielles qui concernent toute expérience pédagogique. En nous appelant à prendre conscience du non-intentionnel, Mariana Lacombe nous invite d’abord à rester en alerte sur ce qui, dans nos attitudes d’enseignants, pourrait trahir nos bonnes intentions. René Barbier souligne ensuite l’importance de la question du sens de la vie dans nos enseignements, question posée de plus en plus directement à l’enseignant par les jeunes, élèves et étudiants. Dans le troisième texte, Sœur Martha Seïde réfléchit sur la notion d’éducation chrétienne et sur son actualité depuis le Concile Vatican II, tentant de discerner ce que la transdisciplinarité peut apporter à une éducation ouverte sur les religions et respectueuse de leur diversité. Hélène Trocmé-Fabre livre enfin un modèle qui, bien qu’élaboré a priori dans le cadre de l’apprentissage des langues, intègre des connaissances de biologie et de sciences cognitives et pourrait donc concerner de façon générale tout processus d’apprentissage.

Viennent ensuite quatre textes témoignant de formations qui ont directement comme objet de former à des compétences transdisciplinaires. Qu’il s’agisse de former des acteurs sociaux dans le domaine de la déficience mentale ou de la prévention des incapacités au travail. Qu’il s’agisse de former au développement durable ou aux relations internationales. On voit mal comment un cadre disciplinaire pourrait permettre d’atteindre de tels objectifs de formation, qui cherchent des compétences professionnelles dont nous avons pourtant très concrètement besoin. Comme par hasard, ces quatre expériences possèdent une forte dimension internationale ou nous viennent de l’étranger. Est-ce pour mieux souligner le retard français en la matière ou l’utilité de la transdisciplinarité pour aborder des questions transnationales ?

Les six textes qui suivent sont plus directement consacrés à la pédagogie, à la didactique des sciences, à des réflexions sur l’enseignement ou sur la formation des enseignants. On y témoigne d’expériences pédagogiques ayant eu lieu à tous les niveaux de l’enseignement et dans plusieurs pays. Les pédagogies actives prennent une place non négligeable dans ces témoignages. Entretenant des liens pas toujours explicites avec la transdisciplinarité, ces pédagogies sont à rapprocher des expériences de Leon Lederman saluées à la fin de Nous, la particule et le monde. On note également que les sciences physiques, chimiques et biologiques, sont majoritairement représentées dans ces six textes. Sans doute est-ce là un signe parmi d’autres que la sur-spécialisation disciplinaire, plus importante dans ces sciences qu’ailleurs, atteint un paroxysme posant de réelles difficultés pour leur enseignement. Les inquiétudes sur la baisse dans tous les pays occidentaux des effectifs étudiants dans ces disciplines montrent l’importance des expériences pédagogiques rapportées ici et laissent penser qu’elles devraient se généraliser. La transdisciplinarité pourrait alors se présenter comme un élément capital pour la sauvegarde et la transmission des connaissances disciplinaires.

Le numéro s’achève par deux témoignages très concrets. Dans le premier témoignage, deux enseignants-chercheurs se réclamant de la transdisciplinarité cherchent ce qui est commun à deux enseignements apparemment aussi différents qu’un cours sur atomes et moléculesà destination d’élèves ingénieurs et un cours sur les décisions du dirigeant d’entreprise à destination de professionnels venus se former au management. Dans le second témoignage, Marc-William Débono livre sa réflexion sur la valeur éducative d’une expérience collective de chercheurs, le groupe des plasticiens, en ayant à cœur d’en tirer des leçons utiles pour d’autres ou pour d’autres temps.

A l’heure où la transdisciplinarité devient heureusement une notion de plus en plus répandue, ce dernier texte nous met en garde devant le paradoxe qu’il y aurait à l’institutionnaliser. C’est une autre leçon éducative à tirer, dans la mesure où la reconnaissance intégrale de la transdisciplinarité ne serait pas forcément un bienfait : elle pourrait tomber dans le piège institutionnel. L’idéal : une transdisciplinarité reconnue et pratiquée, mais que ces partisans tentent de garder cet abord naïf et libre de la découverte. La transdisciplinarité reste une pratique de tous les jours. Ce numéro témoigne de l’émerveillement et des difficultés. Peut-être aidera-t-il quelques enseignants, formateurs ou éducateurs à traverser le rubicond qui sépare nos discours de nos engagements les plus quotidiens ?

Il me reste à remercier notre président, Basarab Nicolescu, pour le soutien sans faille qu’il a apporté à ce projet de numéro du bulletin du CIRET consacré à l’éducation, ainsi que tous les auteurs qui ont répondu à l’appel lancé en novembre 2003. Merci également à Denis Lemaître, directeur du laboratoire des Sciences Humaines pour l’Ingénieur de l’ENSIETA, pour le soutien matériel apporté par le laboratoire à la publication de ce numéro et pour sa bienveillance personnelle à l’égard de notre initiative.

Ludovic BOT
Membre du CIRET
Coordinateur de ce numéro
Brest, le 15 février 2005


NOTE


[1] Basarab Nicolescu, Nous, la particule et le monde, Monaco, Editions du Rocher, Collection « Transdisciplinarité », 2002.


Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires n° 18 - Mars 2005

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