MARIANA LACOMBE

Les décollectionneurs : Pour une pédagogie du risque



« Dans le nord – j’hésite à l’avouer – j’ai aimé une femme,
vielle à pleurer, « vérité » s’appelait cette vieille dame… »

F. Nietzsche in Oeuvres Complètes,
ed. Robert Laffont, Paris,1993.


Mes recherches, de la Maîtrise au Doctorat, ont eu originairement pour but l´évaluation formative des attitudes non intentionnelles, qui ont lieu au cours d’une relation pédagogique ayant pour mission la transmission des lois, des valeurs et des contenus de savoir de la culture occidentale. Les relations pédagogiques étudiées ont eu lieu aussi bien dans le contexte de l’éducation formelle et scolaire qu’en dehors du cadre, en général rigide, de l’institution scolaire.

Après une étude qui s’est poursuivie pendant une dizaine d’années en France et au Brésil, et une patiente observation métacognitive, on perçoit que les attitudes non-intentionnelles expriment la subjectivité de chacun au cours d’un parcours d’apprentissage et que leur apparition déclenche ce que Paul Ricoeur désigne par des jugements prima-facie (1), c’est-à-dire des jugements ultra-rapides qui expriment la désirabilité ou l’indésirabilité d’une intention et d’une action. Elles se manifestent sous les formes les plus variées de ce que E. Levinas (2) définit comme passivité, crainte, tremblement ou ce que S. Freud (3) désigne en tant que résistances : lapsus, blocages, dénis, agressivité envers soi-même ou envers les autres. En ce sens, les attitudes non-intentionnelles peuvent rendre difficile le dialogue au cours d’une relation pédagogique : soit entre l´enseignant et les élèves, soit de chacun à lui-même ou entre les différents membres d’un groupe qui vivent un parcours de formation, y compris de formation de formateurs.

Cependant les attitudes non-intentionnelles expriment également les découvertes inédites qui peuvent être faites, seul ou à plusieurs, lorsque pendant un processus de développement la subjectivité de chacun possède un cadre, un espace vide, où cohabitent la liberté de parole et l’interdit de la violence physique et psychologique. Cet espace vide autorise un dialogue ouvert et franc, au cours desquels des points de vues, voire des logiques différentes, peuvent s’articuler et configurer autrement le monde.

Les attitudes non-intentionnelles nous renvoient donc à :

La surévaluation du désir

1. La dévaluation du désir.

2. La découverte et à la transformation du sens rendues possibles par le dialogue entre plusieurs membres d’un groupe, entre des groupes différents, ou simplement d’un sujet avec lui même, l’ouverture à une concordia mundi.

La surévaluation du désir

A partir de la définition du désir formulée par Jacques Lacan dans ses Ecrits, le désir se traduit par l’écart entre le besoin et la demande (4). En effet, le désir humain est complexe, c’est pourquoi il est si difficile de l’inclure dans nos réflexions. Il exprime à la fois les besoins vitaux d’un organisme vivant (besoins de protection, de nourritures terrestres, d’affection) et une demande de sens, de comprendre et d’être compris rationnellement.

Or le désir humain semble surévalué, par le sujet et/ou par le groupe, lorsque a lieu une surévaluation de la demande de sens en dépit de la satisfaction des besoins vitaux d’un être vivant. La préférence inconditionnelle d’autrui à soi-même, du bonheur des autres à son propre bonheur, traduit une pensée éthique millénaire, qui invite à l’acte gratuit, au désintérêt, à l´oubli de soi, à la non-reconnaissance et à l’acceptation du pire, au primat du moral sur le matériel, du collectif sur l’individuel. E. Levinas définit cette pensée éthique comme un autrement qu’être ou un au-delà de l’essence (5), une sorte d’idéal de sainteté où le sujet se vide de lui-même, se décentre, pour céder la place à l’autre et signe la préférabilité inconditionnelle d’autrui.

Cette attitude admirable et élevée, adoptée par les héros célèbres ou anonymes qui ont construit la culture occidentale, pleinement compréhensible dans des contextes où la survie des valeurs humaines qui garantissent la transmission d’une loi et d’une culture permettant de faire a-deux-venir l’humanité dans l’homme est menacée, semble également une attitude ambiguë et difficile, qui mérite d’être contextualisée, étant donnés les massacres, les malentendus et les sacrifices inutiles qu’elle a engendrés et continue d’engendrer. Si elle semble annonciatrice de générosité à prime abord, elle peut receler également les germes d’un mouvement d’auto-destruction. En effet, cette attitude soulève des problèmes lorsqu’elle devient un impératif catégorique, un devoir de sacrifice, lorsque ironiquement l’amour inconditionnel devient condition, en dépit de la santé physique et psychologique d’un organisme humain, dans le contexte absolument banal d’un examen de fin d’année, comme par exemple le baccalauréat. Alors, nous assistons ou prenons part à des rythmes de travail insensés, à la formation de classes élitistes où seuls les plus endurants gagnent, nous mettons en place des examens aux allures sacrificielles qui conduisent au stress, à l’exclusion des uns et à l’exaltation narcissique des autres. G. Deleuze va jusqu’à décrire le système éducatif comme un processus d’endettement qui se déroule dans un théâtre de cruauté(6). Or cette relation d’endettement des uns vis-à-vis des autres instaure une relation au savoir de domination-soumission, qui constitue un sérieux obstacle à la liberté et à la joie du dialogue et une entrave à l’équilibre nécessaire pour le bon développement de l’humain. Bien-sûr, le développement de la personne engendre toujours des crises, celles-ci peuvent toutefois être vécues sereinement, comprises comme des occasions d’apprentissage et porteuses d’espoir.

La dévaluation du désir

A l’inverse de la situation précédente et comme réponse à celle-ci, la dévaluation du désir renvoie à la surévaluation des besoins vitaux de l’organisme vivant en dépit de la possibilité d´élaboration du sens dont le désir est porteur. La dimension sacrificielle de l’éthique occidentale a été durement critiquée par F. Nietzsche, qui revalorise le travail magistral de l’instinct de survie, le dépassement de soi par soi, rendu possible par un corps sain dans un esprit sain et qui rend possible l’acquisition d’un Gai savoir. Le philosophe écrit : faire du mépris du corps le salut de l’âme constitue la recette assurée pour parvenir à la décadence (7).

Cependant la transgression d’une éthique sacrificielle ne nous conduit pas toujours à l’avènement d’une philosophie nouvelle. (Outre le fait que l’apologie du surhomme peut conduire au fascisme). Tout au long d’un parcours de formation, lorsque pour de multiples motifs (avouables et inavouables), le désir ne parvient pas à accéder au sens, la pulsion qui meut le désir peut se retourner contre soi-même ou contre les autres (voire déclencher un mouvement simultané de destruction de soi-même et des autres). Ceux qui sont ainsi visés sont les garants de la loi et de la culture occidentale. On assiste alors au cours du parcours d’apprentissage à la mise en place d’un processus de dévaluation de soi-même, des autres, ou des valeurs véhiculées par la culture occidentale, car pour de multiples raisons le sens des valeurs et la portée de cette culture ne sont pas compris, à cause des sacrifices ou des abus qu’elle impose et justifie.

En effet, pour qu’un désir puisse accéder librement au sens et s’humaniser, quelques constats sont nécessaires et importants pour tous ceux qui vivent en tant qu’éducateurs et éduqués une relation humaine, c’est-à-dire une histoire, en Occident, mais également dans d´autres contextes culturels : en Orient, en Amérique du Nord, en Amérique du Sud…

1. Le désir humain est à la fois porteur d’un désir de comprendre et d’être compris, mais également d’assouvir les besoins vitaux de son organisme. Et lorsqu’on permet l’expression du désir, on doit prendre en compte la complexité et la richesse de sa structure. Celle-ci atteste de l’existence à la source du désir humain d’une pulsion épistémophilique, c’est-à-dire d’une pulsion qui souhaite comprendre et qui en fonction de sa reconnaissance ou de sa méconnaissance, par soi-même et par les autres, peut la conduire à se transformer en pulsion de vie ou en pulsion de mort. Or la demande de sens à la source du désir ne peut s’exprimer et se développer harmonieusement que dans le contexte de l’interdit de la violence physique et psychologique. Ce cadre de sécurité est indispensable pour l’acquisition du langage qui va autoriser chacun à résoudre la difficile équation posée par son désir.

2. La structure complexe du désir humain nous conduit à faire deux constats : d’une part, nous ne devons pas omettre que l’organisme vivant qui exprime une demande de sens et qui souhaite comprendre et être compris, possède aussi des besoins physiques qui doivent être satisfaits et sans lesquels il ne saurait se développer harmonieusement. D’autre part, il semble absurde et douloureux de réprimer les besoins vitaux d’un organisme, de le blesser, de l’agresser, afin que la demande de sens contenue dans les lois, les valeurs, les savoirs d’une culture précise soit entendue.

Le rôle éthique des objets de savoir dans le contexte de la recherche transdisciplinaire

J’ai donc analysé comment l’objet de savoir construit à deux ou à plusieurs peut assumer un rôle éthique de médiation entre des positions antagonistes de surévaluation ou de dévaluation du désir, dans la mesure où la page blanche (mais également les photos, les peintures, les collages, le chant, les blasons, etc.) constitue à la fois un lieu tiers, une zone de non-résistance(8), et se situe dans une zone proximale de développement des sujets impliqués dans la relation. En ce sens, la création commune des objets de savoirs, voire même leur simple circulation, peut assumer un rôle important dans la recherche transdisciplinaire et transculturelle, car c’est cette création en commun, ou cette écoute de la différence, qui peut donner naissance à des sens nouveaux, qui prennent en compte et respectent la diversité des cultures humaines, mais également du vivant, tout en créant les conditions du développement humain en harmonie avec la nature d’où il émerge. A partir des exemples de dialogues puisés dans des contextes divers, dans l’enseignement supérieur, dans le contexte de la classe de Philosophie, mais également au cours du dialogue entre collègues de plusieurs disciplines différentes, entre plusieurs chefs de département, dans le contexte de la formation des formateurs, (mais aussi hors du contexte de l´Institution, avec les Indiens Guaranis), cette recherche s’est ouverte sur une conscience nouvelle : la conscience du non-intentionnel, c’est-à-dire du sens tiers, inédit et parfois sublime, qui est le résultat du croisement de désirs, des savoirs et qui atteste de la capacité du développement humain, la capacité de se mettre d’accord. Ce sont ces objets de savoir patiemment élaborés en commun qui peuvent nous permettre de ne pas désespérer d’une utopie pragmatique : trouver du sens ensemble.

J’ai pu ainsi témoigner que lorsqu’on prend plaisir à rédiger un texte, à préparer un cours, à raconter une histoire, à faire un dessin, à s’offrir en partage à travers la culture, le résultat est meilleur que dans la contrainte, la honte, la menace, la peur ou le sacrifice.

Bien-sûr, l´élaboration commune de la connaissance implique l’éveil à l´éthique, mais une éthique possible, qui respecte l’intégrité physique et psychologique de chacun, sa liberté de parole, la richesse de sa subjectivité, de son histoire, les rythmes de son corps et de son cœur. C’est alors que le transfert a lieu : l’objet de savoir prend vie, il est habité, la poésie veille, la toile parle, le blason protège, le chant pleure de joie, les écrits saignent, fleurissent et portent en eux les traces de l’humain. Or ces objets culturels, tiers, habités, ne sont-ils pas parfois capables de nous réconcilier avec les autres, avec nous-mêmes ? Je n’ai jamais connu Kant ou Nietzsche personnellement, mais à des époques différentes de mon histoire, leurs écrits ont bouleversé ma vie. Sans les avoir jamais vus, ils me semblent chers et familiers.

Mariana LACOMBE
CETRANS, São Paulo, Brésil


Références


(1) Ricoeur, Paul, in Soi même comme un autre, Le Seuil, Paris,1993.

(2) Levinas, Emmanuel, Entre nous ou Essai sur le penser à l´autre, Grasset. Paris, 1991.

(3) Freud, Sigmund, O mal estar na civilização, São Paulo, Imago, 1988.

(4) Lacan, Jacques, Ecrits, Le Seuil, Paris, 1988.

(5) Levinas, Emmanuel, Ibidem.

(6) Deleuze, Gilles, O que é a filosofia ? São Paulo, Editora 34, 2001.

(7) Nietzsche, Friedrich, Oeuvres Complètes, Ed. Robert Laffont, Paris, 1993.

(8) Nicolescu, Basarab, Manifesto da transdisciplinaridade, São Paulo, Triom, 1999.


Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires n° 18 - Mars 2005

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