LA MORT, LE SACREMENT

Les Romantiques allemands, et Novalis en particulier, tenaient que les fragments étaient la meilleure expression possible de toute pensée globale : elle y échappe au  système, et sa forme d'éclats la maintient toujours ouverte sur le mystère de l'infini. Devant parler de la mort, on comprendra derechef que je choisisse justement cette forme des fragments.

 

 

            Il y a plus de trois siècles, La Fontaine écrivait :

                       La Mort ne surprend point le sage

                       Il est toujours prêt à partir ...

                                               (Fables, VIII, "La Mort et le Mourant"

            Stoïcisme classique - ou épicurisme revu, qui nous apprennent que la mort n'est rien qu'un accident ? Il faudrait y  aller regarder de plus près - mais enfin, aujourd'hui, je ne sache point d'homme vivant qui soit "prêt à partir". Le cri que j'entends surtout, ce serait plutôt, sur ce point : "Encore un peu ... Encore un peu de temps !" Comme si, d'une vie si peu enviable, on devait, sinon la perpétuer indéfiniment, tout du moins l'allonger autant que faire se peut : prolongement d'un présent dont on ne sait se défaire, continuation de mon être comme un ultime trésor, renoncement à l'immortalité de mon âme, et peut-être encore mieux, à son éternité, pour l'illusion narcissique de quelques jours de rab.

            Si la pulsion de vie n'était rien, en fin de compte, que le masque en ce monde de la mort véritable ?

 

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            Car enfin, entendons-nous ! Que n'a-t-on reproché à Freud, après son Au-delà du principe de plaisir, d'avoir dressé le couple d'Eros et Thanatos, de la pulsion de vie et de la pulsion de mort !

            D'abord, je ne suis pas sûr que la vie et l'éros soient vraiment la même chose : le pouvoir de la mort gît au coeur de l'éros, sans quoi, me semble-t-il, il ne vaudrait pas grand chose.

            Mais allons encore plus loin. Lacan a proposé d'entendre Todestrieb comme instinct de mort. Ce qui est cent fois plus riche. Et permet d'envisager que le but de la mort n'est pas le nirvana à la mode Schopenhauer que Freud envisageait, mais une affirmation vitale au-delà de l'existence que nous connaissons d'habitude.

            Comme si, en bout de course, dans la danse réciproque d'Eros et Thanatos, il n'y avait pas d'amour sans passer par la mort - mais qu'il n'y avait pas de mort, si on la comprend dans son coeur, qui ne soit comme le porche de l'Amour le plus vif et d'une vie exhaussée.

 

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            De Dostoïevski, dans les Religiöse Betrachtungen (Zurich, 1964) : "Je sais, je sens que ma vie touche à son terme, et pourtant, même à la fin de ce jour, je sens aussi que cette vie terrestre passera dans une vie nouvelle que je ne connais pas encore, néanmoins déjà si désirée : le désir que j'en ai fait trembler et frissonner mon âme en la remplissant d'un profond effroi, mon coeur en pleure de joie, et mon esprit rayonne."

 

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            En 1957, Georges Bataille écrivait : "Le verbe vivre n'est pas tellement bien vu, puisque les mots viveur et faire la vie sont péjoratifs. Si l'on veut être moral, il vaut mieux éviter tout ce qui est vif, car choisir la vie au lieu de se contenter de rester en vie n'est que débauche et gaspillage."

            Comme s'il n'y avait de vie, précisément, que hantée par la mort - ou pour être plus juste : orientée par la mort, habitée par la mort dans le coeur de son coeur, travaillée par la mort dans sa dépense la plus folle, qui lui fait rendre sa note et, dans la pratique exaltée de la joie devant la mort, se transforme dans ce don où, nous dépouillant de nous-mêmes, nous pouvons découvrir que la mort, dans son mystère, est le plus grand sacrement.

 

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            D'ailleurs, avez-vous déjà vu, allongée sur les draps de son lit mortuaire, la dépouille de celle que vous aviez tant aimée ? Le corps s'est détendu, et avant de se raidir, a gagné un délié qu'il n'avait jamais eu. Mieux, la figure est apaisée, toutes les tensions passées s'en sont évanouies, un grand calme est venu transformer le visage - et vous finissez par comprendre que cette paix si visible est le témoin le plus sûr que, quand la mort est passée, on est peut-être enfin guéri de devoir vivre la vie.

 

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            Et pourquoi faisons-nous de cette mort impavide, le signe comme éclatant de notre obscénité profonde ?

            Je n'ai rien, au contraire, contre les soins palliatifs. Ni non plus, à vrai dire, contre les sociétés d'assurances. Mais enfin, aujourd'hui, on prévoit tout à l'avance (le pléonasme, ici, acquiert toute sa valeur) ; on règle son départ comme on prévoit une croisière et on gère son trépas comme son portefeuille en bourse...

            Au fond, il faut mourir de nos jours comme on nous enjoint de vivre : dans l'affirmation douce - mais têtue - de soi-même, et ce serait un scandale de ne pas "bien" mourir, ce serait le scandale qui laisserait tout à nu le scandale de la mort, cet impensé radical qui occupe le centre de toute vie quelle qu'elle soit.

            Cette façon déguisée de ne plus manifester du respect pour les morts, mais de les tenir en respect pour en rester à l'idée que nous sommes immortels ... Comme si l'immortalité la plus vraie ne se construisait pas, précisément, sur la mort acceptée!

 

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            On a presque toujours dit que, à l'acmé de l'amour, dans la jouissance véritable, dans la jouissance déchirante comme un éclair dans la nuit, nous avions l'expérience de notre petite mort.

            Ce qui en revient à dire aussi, si les mots ont un sens, que la Mort est le signe du plus grand des amours.

 

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            Cet étonnant dialogue dans le Clara de Schelling :

            "Vous devez vous représenter [...] que l'âme dans la mort s'élève à l'état d'âme spirituelle ?

- Assurément, dis-je.

- Et l'âme dans la vie présente n'aurait été qu'une âme corporelle ?

- Bien sûr.

- Mais comment pouvez-vous affirmer cela, dit-elle, puisque l'âme entretient dès à présent un commerce avec des choses supra mondaines et célestes ?

- (...) L'âme devient spirituelle après la mort, comme si elle ne l'avait pas été auparavant ; nous aurions dû dire que le spirituel, qui est déjà en elle, et qui apparaît ici davantage entravé, est libéré et domine l'autre partie d'elle-même, celle par quoi elle est plus proche de ce qui est corporel, et qui est dominant en cette vie."

            Que je complète aussitôt par cette citation de Fechner, dans Le petit livre de la vie après la mort :

            "A la mort de l'homme, ... l'esprit s'épanchera librement par toute la nature. (...) Plus que de sentir son corps baigné dans le souffle du vent et les flots de la mer qui l'enveloppent, il le sentira frémir au sein même de l'air et de la mer; en se promenant, il ne contemplera plus forêts et prairies de l'extérieur, mais forêts et prairies seront la sensibilité même du promeneur."

 

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            Autrement dit - et si, à travers la mort, je devenais moi-le-monde ? Un autre moi, bien entendu, dans un monde renouvelé : le je  subtil de Dieu qui se dévoile dans son plan.

 

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            D'où cette idée qui s'impose : le symétrique de la mort est-il bien notre vie, ou ne devrions-nous pas plutôt penser la parenté dialectique de la naissance et de la mort - de ces seuils à passer, de ces étapes initiatiques où notre vie n'est rien d'autre que la route parcourue d'un passage à un autre : le long, si long passage qui sépare deux passages ?

            Et ce n'est sans doute pas pour rien qu'on ne naît plus, ni qu'on ne meurt plus aujourd'hui chez soi : ou est-ce le prix à payer de ce mythe exorbitant que nous devons, dans cette vie, nous sentir toujours bien ?

            La mort, ce sacrement qui fait de notre vie l'aventure de notre âme ...

Michel CAZENAVE

Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires n° 19 - Juillet 2007

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