EROS ET THANATOS

 

 

Parlons en bonne compagnie. Convions éros, le sujet est plaisant. Alors, par un automatisme de la pensée, thanatos est invité au festin. La messe est dite ? Allons ! Nous sommes au cœur d’une des questions les plus complexes qui se posent à la raison quand on essaie d’y voir clair sur les attelages qui nous conduisent. Sade et Georges Bataille ne sont mages que dans leurs antres. Il ne s’agit pas de nier le lien entre éros et thanatos, mais de savoir s’il s’agit d’un mariage, de deux pulsions opposées ou, si l’on veut sortir du binaire, de rencontres complexes dans un mouvement de vague.

Le spectacle du monde est un inextricable mélange de mort et de reproduction. « Si le grain ne meurt ... » Il meurt, et de sa mort surgit nouvelle vie. Le jardinier sait que les pousses ont des cadavres pour berceaux. Constater la nécessité des cycles n’est pas entraîner les pôles dans une même danse. Il n’y a pas non plus à nier le passage du feu dans la rencontre amoureuse. La question est de savoir quelle perte est présente dans le coït. L’expérience est là pour nous apprendre que cris ou soupirs de la rencontre ressemblent à ceux d’une chute. La « petite mort », dit-on. Il est certain qu’un abîme vient de s’ouvrir. Mais qui s’y est précipité ? Le désir, s’il est assouvi, prend quelques vacances. Pas de quoi convoquer la faucheuse. Cherchons ailleurs, et plus profond. C’est une part de soi qui s’est effondrée. La fusion, quand elle a lieu, implique l’effacement du moi fermé, du moi le plus individuel, du moi coupé des autres et du monde. Il se trouve lancé à la source même de la vie dans la brûlure du chaudron. Aïe ! Oui, une peau est tombée, les chairs mises à nu ont aboli fugitivement les frontières coutumières.

Les hindous ne s’y sont pas trompés avec Shiva dont le lingam est vénéré au cœur des sanctuaires. Shiva danse dans le cercle de feu pour recréer le monde. L’amour brûle. Il suffisait de s’entendre sur le mot mort. C’est une mue. C’est la même mort qui est nécessaire à la progression spirituelle, à cette différence de taille que, dans une vie spirituelle authentique, le vieil homme est peu à peu abandonné tandis que l’éros est habité par une soif de recommencements.

Nous n’avons pas, d’un élan naïf, évacué thanatos, nous avons reconnu sa présence dans le rôle d’un chirurgien. Pas plus. N’en est-il pas de même dans tous les domaines des activités humaines. Le bistouri est nécessaire à la création, la prière, le commandement ...

 

Il n’est pas dans mes habitudes de demander au docteur Freud de m’accompagner dans une de mes promenades. Je préfère aller chercher directement l’enseignement aux sources des mythes grecs ou interroger ceux de l’Inde. Dans la multitude et la complexité des figures, être obsédé par un aspect d’Œdipe n’est-il pas le signe qu’on aime mettre des tiroirs dans les caves ? La curiosité m’a néanmoins fait rouvrir Au-delà du principe de plaisir, publié par Freud en 1920, repris en français aux éditions Payot dans Essais de psychanalyse. Refusant ce qu’il nomme le « monisme » de Jung, et s’appuyant sur les données biologiques de son époque (c’est risqué), il pose que le but de la vie est de retrouver l’état initial jadis abandonné, l’« anorganique », le « non-vivant ». La pulsion de mort  présente en chacun serait donc une pulsion de retour qui obéirait à ce qu’il a observé chez les névrosés et qu’il désigne sous les termes de « compulsion de répétition ». A l’opposé, les pulsions sexuelles « qui indéfiniment tendent et parviennent à renouveler la vie.» Les rôles sont donc nettement séparés entre les « pulsions de vie » et « les pulsions de mort » même si, au cours du texte, Freud, dont la pensée n’a nullement la fixité de celle de ses épigones assoiffés de certitudes, se montre parfois hésitant, en tout cas nuancé sur les élans divergents qui nous habitent: « ... la tâche demeure de déterminer la relation des processus pulsionnels de répétition avec la domination du principe de plaisir.»

 

Retour à l’Inde. Dans le célèbre hymne cosmogonique du Rig Veda (X, 129), le désir, kâma, est à l’origine de la création qui se scinda en un principe masculin et un principe féminin. Pas question ici de la mort. Mais ce qui distingue la pensée indienne de celles issues de la Méditerranée, c’est que le désir, la shakti (énergie féminine), le maïthuna (l’union) sont érigés comme voies spirituelles. Dans le Veda, plus encore dans les Upanishad et, surtout, dans le mouvement tantrique, l’élan qui pousse lingam et yoni à se retrouver est un cadeau du ciel qui n’est revêtu d’aucune forme de péché. Les rituels tantriques proposent la sexualité comme moyen de libération. Devant le déferlement d’une sexualité dévoyée par les puissances marchandes, il est temps pour l’Occident de comprendre que par l’éros l’homme et la femme sont conviés à une cérémonie sacrée. Le « septième ciel », dit-on. Retenons le ciel.

 

Tout cela est vite vu, vite dit, j’en conviens. J’ai évoqué une promenade, ce fut une chevauchée. Elle nous a conduit à faire de Freud un allié (partiel et provisoire) et à suggérer à l’éros de sortir de la souricière où l’a enfermé sa prétendue libération qui n’est, en fait, qu’une autre manière de lui couper les ailes.

Kâma naquit le premier.

Ni les dieux, ni les ancêtres, ni les hommes ne peuvent se comparer à lui.

Il est supérieur à tous et à jamais le plus grand.

(Atharva Veda, IX, 2, 19)

Olivier GERMAIN-THOMAS

Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires n° 19 - Juillet 2007

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