VERS UN ART DE VIVRE ET DE MOURIR EN PAIX

 

 

Le temps est aux dialogues. Le dialogue entre hommes et femmes de différentes religions et de différentes traditions est de la plus haute urgence, si nous voulons éviter les drames sanglants qui font la une de nos actualités.

Un thème de rencontre s’impose : celui de « l’art de mourir » des grands textes présentés dans « les Livres des morts » : le Bardo-Thödol tibétain, le Livre des morts des anciens égyptiens et l’Ars moriendi chrétien.[1]

 

La mort, c’est ce que nous avons irrémédiablement en commun et nous avons les façons les plus diverses de la célébrer, de l’accompagner, de l’attendre ou de la redouter. C’est le thème de nos plus simples convergences et de nos plus flagrantes oppositions.

De nouveau il nous faut apprendre à ne pas mélanger et à ne plus opposer, mais à « distinguer pour unir » si nous voulons éviter syncrétismes et sectarismes.

Au-delà de nos diversités de races, de religions, de milieux sociaux, il est bon de nous rappeler que nous sommes tous de couleur peau ou de couleur « glaise » (adamah en hébreu) ; ainsi l’intérêt de ces livres n’est-il pas seulement d’enrichir notre érudition comme le ferait un livre d’anthropologie classique ou d’ethnologie, mais d’ouvrir notre conscience et notre responsabilité face au thème de la mort.

Tout en prenant en considération les à priori et les conséquences d’un humanisme clos et désespéré, ils nous invitent davantage à un « humanisme ouvert » où l’homme ne saurait se réduire à la somme des éléments qui le composent ; comme l’ont souvent dit Elisabeth Kübler-Ross et Marie de Hennezel, la mort est « le plus haut moment de notre vie » et l’occasion, peut-être, de « passer » sur une autre fréquence. Ce « passage » n’enlevant rien à l’intensité et à la vérité du drame qui peut se vivre alors : en présence de la souffrance et de la mort, mieux vaut d’abord se taire.

Les amis de Job eurent cette décence. Voyant leur ami rendu méconnaissable par la disgrâce et le mal pervers qui le rongeaient, ils demeurèrent dans une assise silencieuse auprès de lui, rejoignant par leur silence ce lieu intime où les mots n’ont plus cours et où les larmes elles-mêmes sont vanité et perte de temps.

 

« Fixant les yeux sur Job, ils ne le reconnurent pas. Alors ils éclatèrent en sanglots. Chacun déchira son vêtement et jeta de la poussière sur sa tête. Puis s’asseyant à terre près de lui, ils restèrent ainsi pendant sept jours et sept nuits. Aucun ne lui adressa la parole, au spectacle d’une si grande douleur » (Job 2, 12-13).

 

L’attitude des amis de Job est significative, ils se comportent en bons thérapeutes :

- d’abord ils ont un cœur, un cœur qui a des sentiments, des émotions, et ils se donnent le droit de les exprimer. Leurs larmes ne sont ni feintes ni rentrées. Il y a en eux cet étonnement douloureux, cette compassion face à la souffrance d’autrui, la « déchirure du vêtement » symbolise les « conventions sociales » dans lesquelles on ne peut plus se tenir lorsque la douleur nous touche réellement ;

- puis il y a le silence, cette assise silencieuse auprès de la personne aimée, cette écoute sans conditions qui permettra à Job de s’exprimer, de dire sa peine, son désir d’en finir ; lui permettra même de blasphémer et de maudire le jour de sa naissance.

 

Ce n’est que lorsque la plainte deviendra trop amère et trop longue qu’ils se permettront de lui répondre, et c’est peut-être là qu’ils se montreront moins bons thérapeutes, leurs interprétations, au lieu de soulager la souffrance de Job, ne feront que l’y enfoncer davantage, car ils ne pourront se résoudre à ce face-à-face avec l’absurde et le manque d’explications devant la souffrance.

La souffrance la plus insupportable est celle à laquelle on ne peut pas donner de sens, les amis de Job comme Job lui-même sont confrontés à cet insupportable et c’est pourquoi ils se permettent toutes « ces explications », ces « diagnostics » qui sont tous des recherches d’une cause possible aux événements qui accablent Job (la perte de sa fortune, puis la perte de ses enfants, la perte de sa propre santé puis, petit à petit, la perte de sa raison, de la patience, enfin de la foi qui lui permettait de supporter l’Epreuve).

 

Ceux qui accompagnent la souffrance ou les différents écoles thérapeutiques et spirituelles qui veulent aussi lui donner un sens se conduisent parfois en « amis de Job », avec ce qu’ils ont de beau et de noble dans leurs attitudes mais aussi de limité et d’énervant dans leurs discours car trop souvent les explications du mal et de la souffrance se transforment en justifications et pire : en « accusations ».

On « explique » aujourd’hui parfois un peu facilement comment on se « fabrique » un cancer ou une autre maladie grave, cette explication ne nous rend pas toujours plus « responsables » mais toujours plus « coupables ».

Aussi devant la souffrance, la maladie et la mort, il ne s’agit ni d’accuser, ni de se lamenter (qu’est-ce que cela change !), ni de discourir, ni d’expliquer, mais peut-être d’abord de prier, si par prier on entend cette attitude proprement humaine, d’un être qui se recueille en son fondement pour écouter l’autre dans ce même fondement (de mon cœur à ton cœur), prier pour se préparer à agir et agir de la façon la plus juste possible.

Cette attitude ne s’apprend pas et ne s’enseigne pas[2], elle relève d’une certaine qualité d’être, de la maturité d’une personne délivrée de ses préoccupations narcissiques. Il est possible néanmoins de « se préparer à agir » et c’est dans cette préparation à l’action juste que peut se situer notre travail.

Il s’agira non seulement de s’interroger sur ce que les sciences contemporaines et un certain nombre de pratiques cliniques ont à nous dire sur le sujet, mais aussi d’interroger les grandes traditions de l’humanité dans leur quêtes immémoriales et leurs efforts à donner du sens à ce qui, au premier abord, apparaît comme absurde ou inutile.

 

Nous avons tous également une certaine image de l’homme et de sa fin, cette image ou ce « présupposé anthropologique » est issu de la culture, de l’éducation, de la religion, dans lesquelles nous avons évolué.

Ce présupposé, la plupart du temps, est inconscient, c’est-à-dire qu’il conditionne à notre insu notre attitude devant la souffrance et devant la mort et, que nous le voulions ou non, notre façon d’accompagner les mourants. Notre réflexion consistera à mettre davantage au clair nos présupposés : à en être plus libres, à reconnaître aussi ceux des autres, à les accueillir, à les comprendre, et à les intégrer peut-être à notre démarche.

Nous nous proposons d’analyser quatre grandes attitudes de l’homme devant la souffrance, la maladie, et la mort. Ces quatre grandes attitudes semblent se partager l’humanité ; si nous ne pouvons ici que les schématiser, cette schématisation ne doit pas nous faire oublier l’interrelation évidente qui peut exister entre ces quatre attitudes, il n’y a pas de modèle pur.

 

Première attitude : une attitude commune aux traditions bouddhistes mais qui n’est pas propre au bouddhisme (on la retrouve par exemple chez le Qohélet dans la bibliothèque hébraïque).

Dans ce contexte, la souffrance, la maladie, la mort sont plus ou moins considérées comme illusoires, elles appartiennent à la condition d’un être relatif, qu’on appelle généralement le « moi » ou l’« ego ». Ce moi ou cet ego n’est qu’un paquet d’empreintes, mémoires, projets et prétentions dont l’existence ne résiste pas à une « analyse méditante, rigoureuse et constante ».

 

Deuxième attitude : nous la retrouvons dans l’hindouisme mais aussi dans d’autres traditions.

Le plaisir, la souffrance, la maladie et la mort ne sont que des épiphénomènes, des enchaînements de causes et d’effets (karma) ; par notre action, nous pouvons renforcer ou épaissir la tension de ces chaînes (samsara) ou au contraire les alléger. Cet allégement provoqué par nos actes positifs peut nous conduire à la délivrance, une vie sans retour, déconditionnée des entraves de l’espace et du temps.

 

Troisième attitude : nous la retrouvons dans différentes formes d’humanisme athée traditionnelles ou contemporaines, attitude qui nous est assez familière en Occident.

Dans ce contexte, la souffrance, la maladie, la mort sont des scandales dont il faut se préserver et se délivrer à tout prix. La mort est la fin de la vie considérée comme irrémédiablement mortelle, c’est l’interruption d’un fonctionnement biopsychique ou neurophysiologique ; il n’y a rien d’autre que cette interrelation aléatoire de nos atomes et le jeu « sans règles » de nos synapses ; l’agitation angoissée de nos matières grises peut produire quelques élucubrations consolantes qui ne vaudront jamais un bon remède ou le calme retrouvé d’une camisole chimique et enfin d’un vrai cocktail lytique…

 

Quatrième attitude : l’attitude des traditions monothéistes.

Dans ce contexte la vie, la souffrance, la maladie, la mort sont des lieux de passages, des temps d’épreuves que nous pouvons « interpréter », c’est-à-dire auxquels nous pouvons « librement » donner du sens.

Le présupposé ici est que l’homme est libre et responsable, il ne subit pas son existence, il « l’oriente » et la mort elle-même pourra être considérée comme un passage dans un « espace-temps » (purgatoire, autres espaces-temps intermédiaires…) ou comme un passage dans un non espace-temps, ce que, dans la tradition chrétienne, on appellera la vie incréée ou la vie éternelle.

 

Ces quatre attitudes ne s’opposent pas autant qu’on l’imagine, chacune représente des milliards d’hommes et de femmes. Nous essaierons de découvrir ce qu’elles ont de complémentaires sans les confondre.

Nous pouvons nous sentir en accord, plus ou moins en résonance avec une attitude plutôt qu’une autre, nous pouvons totalement rejeter certaines… c’est notre inconscient, notre présupposé ou notre choix !

 

En quoi ces grandes attitudes de l’homme devant la vie, la souffrance, la mort, dans une humanité devenue aujourd’hui transculturelle, peuvent-elles enrichir, éclairer notre propre approche de la vie et de la mort ?

Reconnaissons déjà l’importance et l’influence que notre présupposé anthropologique inconscient va avoir sur notre comportement concret dans l’accompagnement des mourants ; par exemple, l’acharnement thérapeutique : il ne peut avoir de sens que dans un contexte humaniste ou judéo-chrétien.

Cette petite phrase : « Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir » que l’on répète si souvent, dans un autre contexte on l’entendrait plutôt ainsi : « Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’illusion, il y a de la souffrance. »

Il s’agira donc pour nous de montrer les applications concrètes de nos présupposés anthropologiques, que ce soit dans notre vie quotidienne, dans le monde médical et plus particulièrement dans l’accompagnement des personnes arrivées au terme de leur vie mortelle.

 

 

Jean-Yves LELOUP



[1] Jean-Yves Leloup, Les Livres des morts tibétain, égyptien, chrétien, Albin Michel, Paris, 1997.

[2] « Tout ce qui s’enseigne ne vaut pas la peine d’être appris », disait Victor Hugo.

Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires n° 19 - Juillet 2007

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