PENSÉE DU COMPLEXE

ET COMPRÉHENSION DE L'UNIVERS AFFECTIF

 

Je vais me placer d’un point de vue phénoménologique. C’est dire que je n’aurai pas intention d’élucider ni de nourrir les concepts de conscience et d’inconscient, mais plutôt de les interpeller au vu des phénomènes affectifs que nous rencontrons et tentons de comprendre dans l’approche haptonomique. Je dis bien « comprendre » car il ne s’agit pas de confondre compréhension et explication. Quelle que soit notre connaissance du monde et de l’être, nous devons toujours réenvisager les phénomènes avec un regard nouveau. En fait, l’approche haptonomique permet de révéler et d’étudier des phénomènes affectifs qui bien sûr existent en l’humain depuis son origine, mais qui n’ont pas été étudiés de la sorte.

Si nos raisonnements, nos actions rationnelles, voire nos relations sociales codifiées, peuvent se satisfaire peu ou prou d’une analyse par notre pensée classique, il en va différemment de certains phénomènes affectifs dont la compréhension serait radicalement réduite, distordue par une telle approche.

Une part de la réalité affective de l’être gagne à être approchée par la pensée du complexe. Le champ de l’Affectif a des propriétés singulières, sous-tendues par des lois qui ne peuvent pas être réduites aux lois du champ rationnel-intellectif. Il existe un changement de niveau lorsqu’on passe du rationnel à l’affectif.

Basarab Nicolescu, en développant ce concept clé de changement de niveau, a débloqué le verrou qui a stoppé Stéphane Lupasco dans son approche de l’affectivité. Nous oublions trop souvent que la préoccupation première de Lupasco était l’univers affectif. Mais il dira lui-même que son concept de dynamisme contradictoire se trouve impuissant à éclairer les lois qui régissent l’affectif. Ce qui justifie que son ouvrage de synthèse ne puisse avoir eu pour titre L’univers affectif, mais bien L’univers psychique. Lupasco a été un visionnaire en élaborant son concept de troisième matière, mais avec elle, il a parlé de la psyché, tandis que l’haptonomie parle du thymos, l’âme affective.

Dans le temps qui nous sépare maintenant de lui, peu à peu a émergé un nouveau regard sur le monde et sur l’être, regard qui relève autant du comment, de la compréhension que du pourquoi, de l’explication. Il y a eu les fractales de Benoît Mandelbrot, la théorie des catastrophes de René Thom, les théories du chaos, la physique et la logique quantiques, le Troisième terme inclus et le changement de niveau de Réalité de Basarab Nicolescu. Les vécus affectifs que nous constatons et étudions, révèlent qu’il y a un changement de niveau de Réalité lorsque la personne passe du monde de la rationalité à celui de l’affectivité. (Deux niveaux de Réalité sont différents si, passant de l’un à l’autre, il y a rupture des lois et rupture des concepts fondamentaux).

Pour ce qui nous intéresse, l’affectif relève des lois de non séparabilité, de non prévisibilité, de sensibilité aux conditions initiales, d’actualisation des potentialités de l’être matriciel premier. Les phénomènes émotionnels et les sentiments répondent à la supra localité, à la réversibilité du temps, dans la mesure où il peut y avoir retour libératoire à un antérieur, à un avant les traumatismes psychoaffectifs.

Dans ce contexte de quelle conscience et de quel inconscient s’agit-il, lorsque des êtres vivent des phénomènes affectifs répondant à de telles lois ; lois que notre entendement premier a des difficultés à intégrer ?

A ce niveau de réalité de l’être affectif (que nous nommons en haptonomie le Réel de l’être), peut-on encore conserver les termes de conscience et d’inconscient ? Et si oui, y a-t-il encore sens à les dissocier ? Et si nous les associons, ne créons-nous pas une fusion fatale pour l’un et pour l’autre ?

Ne faut-il pas, plutôt, trouver moyen à transcender ces termes comme le quanton a permis de transcender l’onde et la particule ?

Il y a un chiasma logique entre conscience et inconscient dans certains vécus affectifs, comme il y a un chiasma logique entre onde et particule dans le monde quantique. Les vocables du niveau inférieur, dans leur entrelacs au niveau supérieur perdent leur sens et en gagnent un autre. En outre, comment dépasser cet entrelacs-même pour exprimer globalement la spécificité du niveau supérieur ? Les physiciens quantiques ont mis trente ans pour se comprendre et élaborer le concept de quanton. Combien de temps nous faudra-t-il pour explorer le dépassement de tels entrelacs dans l’univers affectif ? Dans l’univers affectif, nous en sommes à explorer le comment des phénomènes et cela pour ma part d’une manière trans, c'est-à-dire avec le regard que permettent des concepts nés dans d’autres champs de la connaissance.

Comment exprimer l’apparent paradoxe d’un rayon lumineux : onde granulaire ? Comment exprimer le paradoxe de certains vécus affectifs qui semblent être, à la fois, conscients et inconscients ?

Plusieurs auteurs ont bien sûr tenté cela. Je prendrai pour exemples Bruno Bettelheim qui parle de Cœur conscient et Frans Veldman qui parle de Savoir non conscient.

Par Cœur conscient, Bruno Bettelheim tente de rendre compte des situations extrêmes vécues en déportation où l’humanité des êtres humains défie même le concept d’humanité. Il raconte comment un groupe de déportés sont amenés à assister au supplice d’un de leur camarade mal voyant qui est contraint par un S. S. de plonger à plusieurs reprises dans un fossé boueux pour y repêcher ses lunettes, cela jusqu’à l’épuisement fatal. Nul d’entre eux ne bronche, ni même le frère du malheureux, car tous savent que le moindre mouvement d’empathie sera suivi de l’exécution de plusieurs membres du groupe. Comment se lient à ce moment précis la conscience pour la survie de l’être supplicié et celle pour la survie des autres membres du groupe ? Que se passe-t-il dans leur cœur, dans leur âme affective ? Cette âme affective qu’en haptonomie nous appelons le thymos, en référence au thymos des Anciens grecs, comprend aussi bien : le sens éthique – le bon pour l’autre, pour l’humanité – la droiture, la bravoure et la thymesthésie, c'est-à-dire la capacité perceptive de son soi-affectif et du rapport de celui-ci au reste du monde.

Par Savoir non conscient, Frans Veldman exprime une autre instance que la conscience et l’inconscient et dont émergeraient des facultés d’humanité, non sues consciemment par nous, mais sues par notre âme affective, par notre thymos. Ces facultés ont la singularité d’émerger et de s’actualiser seulement dans des moments existentiels et de grande intensité émotionnelle, lorsque la vie est en danger ou lorsque des rencontres d’une haute intensité d’amour surgissent. Il s’agit bien d’un savoir et non d’une connaissance, car cette faculté n’est pas acquise ni développée par un apprentissage. Elle siège au plus profond de l’être et se révèle à l’être-même dans un instantané prélogique, c'est-à-dire sans mise en œuvre d’une intention pour cela.

Frans Veldman souligne comment dans des situations existentielles extrêmes, où la vie est en danger, un être peut poser un acte sauveur de la vie d’un autre ; acte qui sera qualifié de bravoure ou d’héroïsme alors même qu’il a émergé de manière non décidée. Cet acte, dans l’après-coup, surprendra son auteur lui-même par sa justesse, son adéquation. Il s’agit de la mise en œuvre d’un savoir que la personne ne savait pas enfoui au tréfonds d’elle-même.

Venons en à rendre plus concrets, ou plutôt plus vivants, ces propos généralistes.

 

Une fulgurance qui submerge conscience et inconscient : la levée d’engramme négatif

Au cours des haptopsychothérapies, peuvent survenir des phénomènes qui se caractérisent par leur rareté et leur fulgurance et qui défient les concepts mêmes de conscience et d’inconscient.

La levée d’engramme négatif[1] est un événement soudain qui entraîne un basculement dans un nouveau champ de vécu, vers une nouvelle manière, plus libre, d’être au monde. A son sujet, les patients parlent spontanément de bouleversement, de chambardement, de renversement, de chavirement.

Dans les jours qui suivent cet événement soudain et de forte intensité, la personne en parle comme d’un jalon sur son trajet de vie : un avant et un après. «Avant je ne voyais pas comment résoudre mes difficultés. Et maintenant, je ne sais pas ce que je n’arrivais pas à résoudre». La problématique même n’a plus cours. Certains vécus de levée d’engramme sont à tel point émotionnels, qu’ils restent à jamais présents, vivants à tout instant de la vie de la personne : «Je ne l’oublierai jamais ».

La levée d’engramme négatif est un événement insécable, bien qu’il soit parcouru par tout un trajet émotionnel. Dans ce temps fulgurant (en quelque dix secondes ?) se produit une montée d’angoisse, suivie, à l’acmé du «danger», d’une fonte de l’angoisse accompagnée d’une jubilation. A l’acmé, la blessure traumatique, envisagée comme inéluctable dans la montée d’angoisse, n’a pas lieu, il y a, au contraire, évanouissement du danger. La personne sort abasourdie, mais libérée de ce tourbillon événementiel.

Les sensations de douleur et de souffrance sont, dans cet instant, vécues à l’identique dans la corporalité de ce qu’elles ont été vécues dans l’enfance, fût-ce même à une époque très éloignée, y compris prénatale.

La levée d’engramme négatif s’inscrit dans la modélisation des événements soudains faite par René Thom dans sa théorie des catastrophes. Les figures de catastrophe montrent comment une discontinuité fulgurante peut se préparer et survenir dans un paysage événementiel paisible, où il ne se passe rien en apparence, mais où, cependant, des forces œuvrent en sous-jacence.

La levée d’engramme négatif a les caractéristiques d’une catastrophe, dans le sens où un événement soudain entraîne un bouleversement (mais ici un bouleversement libératoire) dans la vie de la personne. Le travail psychothérapique œuvre en sous-jacence, jusqu’à ce qu’une résistance cède sous la poussée de la force de vie qui, bien que sauvegardée, se trouvait enfouie, bloquée dans les profondeurs de l’être. Il y a un avant et un après phénomène, comme lors de la rupture du verrou rocheux qui retient un lac de montagne. La personne ne dit plus : «Je ne peux pas», elle dit : «Je ne pouvais pas». Elle jaillit d’un passé de l’impossible et surgit dans un présent de possible. La levée d’engramme crée une ponctuation, un jalon sur le chemin de vie.

D’autres personnes disent « Je ne savais pas que cela existe ». Le « cela » renvoie à l’événement de la levée d’engramme. Elles ne savaient pas qu’un tel événement peut exister. Elles ne savaient pas non plus qu’elles avaient en elles la capacité de se libérer.

Je veux ici souligner le caractère non conscient pour la personne de sa capacité d’émerger de l’enlisement du passé et de survenir dans un nouvel espace psychoaffectif où ce qui n’était pas possible devient possible. Se révèlent à elle-même ses propres ressources de vie. Dans l’après-coup, la personne découvre qu’étaient présentes en elle les forces résolutives du traumatisme psychoaffectif. Doit également être souligné le caractère supra local de cet événement, bien qu’il ait lieu dans un ici-et-maintenant, il peut rester vivant dans tout le temps de la vie.

Mais après un tel événement, il n’est pas rare que se développe un sentiment d’étrangeté, comme si le voyageur affectif parvenait dans un espace inconnu, vide de sens pour lui, vide d’historicité. Vient le sentiment d’émerger dans un désert, dans un espace vide, dans un espace blanc. Les personnes représentent, par des dessins, des espaces homogènes : jaune du désert, jaune de la plage, bleu de la mer, bleu du ciel.

 

Un vide-plein reliant à l’être matriciel premier : l’espace de liberté

Ainsi, dans une telle phase caractéristique de « désencombrement » émerge un sentiment de vide, de désert. Ce vécu très singulier souligne que la personne quitte une existence de dépendance aux causes de ses souffrances pour émerger dans un espace de liberté – liberté qui ne peut aller sans défis ni sans risques. Cette libération des entraves du passé, du charivari des sentiments contraires, des obstacles indépassables, n’est pas toujours vécue dans la sérénité. La perte des anciens repères, même lorsqu’ils étaient des enfermements, peut toujours être source d’appréhension, de crainte, de peur. Ce nouvel état désempare parfois par le vide qui l’habite. Il peut également être vécu comme une mise à l’écart du monde, En effet, la personne est encore sans historicité dans ce nouvel espace de vie qui s’offre à elle, espace qu’elle souhaitait, mais qu’elle méconnaît. Le monde passé perd son sens, avant que les valeurs propres de l’être n’émergent.

Il est passionnant de constater que cet espace de liberté affectif renvoie au concept de vacuité des philosophies orientales et à celui de vide-plein quantique. C’est là que peut advenir du nouveau. Cet espace de liberté peut être présenté comme le « calme de la vie ».

Par ailleurs, peuvent apparaître à tout instantané de notre vie quotidienne ce que Frans Veldman a nommé un still-point – une localité spatio-temporelle – une suspension du fatras de la vie, une clairière d’espace-temps infinitésimale où peut naître une innovation.

De tels espaces-temps de vacance instaurent une haute sensibilité aux stimulations et sollicitations. C’est particulièrement le cas lors d’invitations et sollicitations émotionnelles dans le domaine des relations affectives.

Le still-point représente un état d’extériorisation minimale où siège une disponibilité intérieure maximale autorisant une sensibilité optimale (et juste), tant physiologique qu’affective. Les antennes perceptives, au service de la sensorialité, de la sensitivité, de la sensibilité et de la sensualité affective, sont dans leur plus juste disponibilité (prêtes à informer l’humain), au service d’une réactivité adaptée face aux stimulations, sollicitations, offres qui lui viennent du monde et des êtres qui l’entourent.

Le still-point haptonomique, en tant que lieu d’où sourd le devenir, est un lieu de liberté où peuvent s’exprimer l’intuition, la spontanéité, l’activité créatrice. Bien que localisable comme espace-temps événementiel, le still-point appartient à une supra localité, car pouvant à tout instant être appelé à sa propre actualisation.

Le vécu phénoménal qui habite ces espaces-temps très singuliers, est hors la conscience et l’inconscient. Il sourd d’un lieu d’où jaillissent les inattendus. Néanmoins, il existe une cohérence dans la succession des ici-et-maintenant, une cohérence qui est à comprendre aussi par rapport aux origines de l’être. Je veux parler des potentialités originaires dans le germe (à la fois originaires, originelles, originales). Comme si chacune des actuations de la personne était comme une bulle émergente, manifestant, révélant un même fond de l’humain, de cet être humain-là. L’être matriciel premier n’est jamais épuisé par l’historicité, et tout peut être remis en mouvement. Cela relève de la logique quantique. Au-delà de l’espace et du temps, l’ici-et-maintenant est en lien tant avec l’historicité qu’avec l’origine, avec les potentialités originaires.

Etant donné l’acuité perceptive instaurée par le still-point, il se peut que l’on garde vivant, toute notre vie, l’évènement qui s’est lové là dans ce still-point. Aussi, un still-point instaure une haute sensibilité et présente des propriétés de supra-localité. Son vécu peut être réactualisé à tout moment du futur, car restant toujours un vivant.

L’espace de liberté, évoqué précédemment, relie l’être au champ de ses potentialités, hors et au-delà des contraintes et limitations entravantes qui trop souvent font peser une chape annihilante sur son univers affectif. C’est la permanence des potentialités comprises comme valeurs profondes éthiques et esthétiques, qui plante le décor, la toile de fond, la virtualité d’un chemin de vie d’où vont émerger, dans le temporel, l’ensemble des actes liés entre eux par cette cohérence de fond qui, elle, est intemporelle.

Par être intemporel, je veux qualifier l’ensemble des potentialités de l’être qui lui sont données en germe à l’instant de sa conception. Ces potentialités «sont» en elles-mêmes, de fait elles échappent au temps, elles «sont» de manière ontologique dans un présent constant durant tout le chemin de vie.

Indépendamment de son historicité d’individuation psychoaffective, l’être possède en primauté, déjà dans son germe – en potentialités – l’ensemble des donnés qui fondent ses dons et facultés. C’est en ce sens que l’être est intemporel, car l’être matriciel (premier) est toujours là, présent tout au long de la vie de l’individu. Cette intemporalité de l’être assure la cohérence de notre chemin de vie, nous liant à notre origine, tel le vide-plein quantique actuel de notre fond d’univers microphysique relié aux potentialités du vide cosmique originaire.

 

Une âme vivante qui bouscule notre conscience de l’espace-temps

Il y a chez l’être humain plusieurs motricités. La psychomotricité est, elle, une motricité de découverte du monde. Elle s’exprime de manière spécifique chez chaque être humain, au point d’être considérée comme exprimant l’influence du psychisme sur la motricité. Elle est dépendante de la singularité du développement psychique de chaque personne. Elle a une part déterminante dans le développement de l’intelligence chez le jeune enfant, car elle favorise l’émergence d’une représentation spatio-temporelle de l’environnement, cela en autorisant les expériences d’exploration, dont les vécus sont intériorisés.

Mais j’aimerais souligner qu’il existe aussi une motricité de mouvement affectif – une thymomotricité – s’exprimant spontanément dans les élans affectifs. La thymomotricité se révèle dès la naissance, bien que non épanouie dans toute sa gamme expressive. Et tout laisse à penser qu’elle est déjà à l’œuvre dans le giron – lors des mouvement de rencontre que fait l’enfant et que la mère perçoit comme très différents des mouvements qui sont seulement au service d’une motricité tendant à se dégager d’une position inconfortable.

Elle est un « se-mouvoir » qui émerge du thymos, de notre âme affective.

Cette thymomotricité est particulièrement émouvante dans les premiers instants de la vie, lorsque le nouveau-né se meut dans cette nouvelle géographie affective, hors du giron, lorsqu’il va à la recherche du téton. A cet instant, comment dissocier instinct et intuition, conscience de cela et inconscient ? Savons-nous de quoi il s’agit ? Dans quelle mesure c’est-il déjà développé dans le giron une connaissance de cette mère-là et de ce père-là ?

Quelle mémoire est-elle déjà se structurant aux diverses étapes du développement embryonnaire puis fœtal ? Existe-t-il une conscience de cela ? Si la singularité ultime de la conscience de l’humain est la conscience d’avoir conscience, le nourrisson a-t-il déjà les prémices d’une conscience de la conscience ? Quelle est la singularité de la conscience humaine comparée à celle du dauphin, du chimpanzé, de l’éléphant ?

Les manifestations phénoménales de l’affectivité humaine sont à la fois fascinantes et quelque peu déroutantes car elles lient avec bonheur le plus archaïque et le plus subtil.

A ce titre l’acte d’allaitement est particulièrement démonstratif. Il est en mesure de nous emporter vers des archaïques et des subtils qui appartiennent les uns à la phylogenèse, les autres à l’ontogenèse, ouvrant aussi à un espace-temps qui joue de la logique du per et du trans.

Comment démêler dans les comportements de tendresse maternelle et dans les gestes prévenants et pleins de délicatesse, ce qui relève de l’humain et ce qui relève de l’humain mammalien ? Les mammifères nous surprennent par l’attention à leur progéniture, et plus particulièrement les félins et les grands primates nous attendrissent par leur tendresse.

Savez-vous que de manière plus lointaine, dans le passé de l’arborescence évolutive, les dinosaures pré-mammaliens étaient en train d’inventer (pour nous ?) le tendre giron.

Quittant leurs côtes abdominales ils gagnaient en souplesse, pouvaient se coucher sur le flanc et présenter ainsi le moelleux de leur ventre comme lieu d’accueil pour leurs jeunes.

Ainsi l’invention du giron a précédé l’invention de la gestation. Le giron comme lieu d’accueil a vu le jour avant la matrice comme lieu de développement biologique.

Il n’est pas un mystère que dans l’espace transpersonnel entre mamelon et lèvres du nourrisson se joue une alchimie relationnelle de haute qualité éro-sensuelle. Ce qui attire mon attention est la consistance onctueuse du lait maternel qui joue le rôle de liant.

Nous nous trouvons dans cette intimité, en présence d’une mise en jeu des facultés affectives de perception haptique que Frans Veldman nomme Persensus et Transsensus

Cela m’amène à évoquer le magistral changement de niveau exprimé part Frans Veldman.

Dans le monde rationnel les facultés de perception dans la distance (ou plutôt « au-delà de ») sont dissociées. La première (Assensus) nous permet de percevoir plus loin que le contact tactile, mais à partir de ce contact, tel de percevoir l’extrémité d’une baguette que nous tenons. La seconde (circumsensus) nous permet de percevoir au loin dans l’espace, sans contact nécessaire, tel le trapéziste entre deux trapèzes.

Or, dans le monde de l’affectivité, le sentiment d’amour transcende la réalité physique qui a force de loi dans le monde de la rationalité. Il n’y a plus de sens à dissocier la perception de l’état émotionnel (interne) de l’autre dans son contact (faculté de perception haptique tactile affective nommée Persensus) et la perception de l’état émotionnel de l’autre lorsqu’il est dans la distance (faculté de perception haptique spatiale affective nommée Transsensus).

F. Veldman a fini par exprimer l’entrelacs tactile et spatial de ces deux facultés haptiques, par la notion globale de Consensus haptonomicus. En passant du rationnel à l’affectif, la distinction entre proximité (incluse dans le Persensus) et distance (incluse dans le Transsensus) n’a plus de sens. On s’ouvre à une supralocalité de perception affective. C’est dire que l’être aimé, qu’il soit à notre contact ou loin, est vécu dans la même sensibilité, comme si l’un et l’autre étaient dans un même espace affectif. Comme si le vécu affectif de cosensualité et de cosentiment, n’avait plus rien à faire de la distance physique. La réalité de distance physique est abolie. Est vécue une spatialité émotionnelle de senti et sentiment, qui transcende l’espace et le temps.

J’ajouterai que le temps est ouvert, là (dans cet ici-et-maintenant) le vécu affectif se développe dans un sentiment d’intemporalité, parce que ce qui se vit dans cet espace-temps entre deux êtres chers, peut les nourrir pendant un temps de vie, voire toute leur vie. Il y a des événements de relation émotionnelle entre des êtres qui vont toujours rester là, vivants, tout le temps de vie. L’événement émouvant est engrammé en un souvenir vivant. J’aimerais dire plus : au-delà d’un souvenir vivant, il est un perçu-toujours-vivant.

Dans le cas de la tétée, de l’allaitement, le perfusé du mamelon entre les lèvres et le transperçu (perception déjà distanciée par l’onctuosité du lait) de la tendresse maternelle ne font qu’un.

L’onctuosité du lait prend le relais, en tant que medium, du liquide amniotique lorsque l’embryon « flottant entre deux eaux » percevait sa mère alentour.

Dans le monde de l’affectivité l’espace relationnel peut prendre consistance au-delà de la réalité de la consistance physique. Dans l’engagement affectif intense, la réalité physique de proximité et de distance qui les sépare et la consistance physique de l’air sont transcendées.

Tout se passe comme si, dans la distance, l’autre était déjà un proche, mais un proche-à-venir. Cela appartient à l’émotionnel affectif, ce qui nous émeut.

Quand on voit l’autre, là-bas, on le vit déjà comme s’il était là, on le sent. C’est ce sentiment très émouvant, tendre et joyeux, qui lie deux êtres aimants allant à la rencontre l’un de l’autre. Pensons à ces vécus existentiels de femmes qui voient leur compagnon revenir de la guerre. Pensons aux retrouvailles avec un être cher échappé d’une catastrophe, d’un fait de terrorisme. Pensons aux êtres s’aimant et qui se trouvent, se revoient, s’approchant l’un vers l’autre après un vécu existentiel où la vie était en danger. C’est cela dont il s’agit. C’est un vécu de transcendance où l’espace et le temps deviennent supralocaux. Cet événement restera vivant toute la vie. Chaque personne va vivre cela en sa corporalité animée, l’un l’autre se lient en une corporalité-de-rencontre. On ne peut plus dissocier les deux êtres dans l’espace-temps.

Les êtres accèdent alors à un sentiment d’appartenance à un « tissu affectif » lequel transcende les limites physiques du corps, et donne consistance et cohésion à l’espace trans-relationnel aimant. C’est probablement cet au-delà de soi senti (sensoriel), et mieux encore vécu dans le sentiment (affectif), qui a donné naissance au concept intuitif de « chair du monde ».

Pour les phénoménologues – avec en premier lieu Merleau-Ponty –, la chair du monde opère comme un tissu conjonctif relationnel entre les humains, une potentialité globale, omniprésente dans l’étendue du monde, et qui prend son intensité localement dans la relation transpersonnelle de l’ici-et-maintenant. Le monde, espace de vie émergé de la conscience humaine, devient le lieu d’une virtualité charnue, ayant consistance et pouvant en tous lieux et temps devenir le substratum local d’une expérience expérientielle transpersonnelle. La chair du monde – pourtant sans matérialité attestable – devient tant « élément du monde » qu’ « élément de l’Être » – cela au sens vieilli du terme « élément », que l’on attribuait à la terre, à l’eau, au feu et à l’air.

« L’espace, le temps des choses ce sont des lambeaux de lui-même, de sa spatialisation, de sa temporalisation, non plus une multiplicité d’individus distribués synchroniquement et diachroniquement, mais un relief du simultané et du successif, une pulpe spatiale et temporelle où les individus se forment par différenciation. »

Le sentiment de chair du monde ne peut que me renvoyer à l’expression de la vie dans la mythologie chrétienne. Alors que le Nouveau testament parle d’âme incarnée, l’Ancien testament parlait plus justement et de façon phénoménologique d’âme vivante. L’âme et la chair étaient indissociables.

Aussi, il n’est pas étonnant que derrière le concept de chair du monde des phénoménologues apparaisse en filigrane celui d’Âme du monde déjà évoqué par Aristote, souvent repris depuis part les philosophes et développé de nos jours de manière spécifique par les psychanalystes Jungiens. L’Âme du monde, un concept cher à Michel Cazenave.

« Chaque paysage de ma vie, parce qu’il est, non pas un troupeau errant de sensations ou un système de jugements éphémères, mais un segment de la chair durable du monde, est prégnant, en tant que visible, de bien d’autres visions que la mienne ; et le visible que je vois, dont je parle, même si ce n’est pas l’Hymette ou les platanes de Delphes, est le même numériquement que voyaient, dont parlaient Platon et Aristote »

Puisqu’il faut bien clore ce débat passionnant et pour rester au niveau phénoménologique auquel j’ai tenu à placer cet exposé, je terminerai par ceci.

Les lignes de force, les fluctuations d’intensité, les colorations affectives se dessinent dans une spatialisation et une « temporalisation », dans ce lieu-là de l’expérience humaine empirique. Là se jouent les affects qui tissent le tissu affectif entre l’un et l’autre et en le monde.

De fait, l’être humain est apte à développer un perçu qui se déploie selon un espace-temps continu. Ce continuum perceptif spatio-temporel inclus tout à la fois :

- la perception des corporalités animées, unies en « corporalité-animée-de-rencontre » ;

- la perception de la localité spatio-temporelle où se déploie l’événement relationnel ;

- avec éventuellement, une extension de la perception à l’ensemble de l’espace Terre (et monde) voire de l’univers.

Il s’agit d’un sentiment à la fois « profond » et « hyperbolique » d’appartenance à la Vie.

La conscience humaine, découvrant de manière réflexive la valeur aimante de l’humanité, s’est forgée une Représentation des valeurs éthiques et esthétiques du monde, et aussi de l’être humain comme étant intégré au monde, c’est-à-dire comme naissant et participant au monde qu’il a fait naître.

En parlant d’humanité, je ne veux pas parler de l’Humanité au sens de l’ensemble des humains, mais de la part d’humanité-aimante qui habite chaque humain et qui s’extend en un sentiment humain d’appartenir à une même communauté de sentiment – à une même âme communautaire. L’Âme vivante du monde.


[1] Les engrammes ont une charge émotionnelle telle, qu’ils éveillent un enjeu existentiel. Ils peuvent être gravés pour toute la durée de la vie et garder une influence majeure à long terme. Ils sont dits positifs s’ils sont d’une qualité confirmante pour l’être humain. Ils sont dits négatifs s’ils découlent au contraire d’une expérience dévalorisante ou d’une épreuve anxiogène causant un traumatisme «infirmant». L’engramme négatif enferme l’être dans des limitations et entrave l’expression joyeuse de son désir de vivre.

 

Jean-Louis REVARDEL

BIBLIOGRAPHIE

 

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Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires n° 20 - décembre 2007

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