P. Quéau

la parole est à …

PHILIPPE QUÉAU




L'antonomase est une espèce de synecdoque dans laquelle on met un nom commun pour un nom propre. Quand les Anciens disent " le philosophe ", ils entendent Aristote. Quand les Latins disent " l'orateur ", ils comprennent Cicéron. Quand les Grecs disent " le poète ", ils pensent Homère. S'il était besoin d'une antonomase pour René Berger, je proposerais celle de " griffeur ", de griffeur de mots. Il a toujours rêvé griffer les mots, les égratigner, les marquer de sa griffe. René Berger, grand orateur, se méfie beaucoup des mots. " Les mots font violence à l'être " écrit-il, " en un sens le mot est viol ". Il rappelle volontiers que la parole et le diable sont " cousins ", que la parole est " bifide ", qu'elle est " distraction ", qu'elle " sépare l'être en deux ". Alors, pour se venger, pour nous venger, René Berger sépare à son tour les mots en deux afin de les recomposer autrement. Technologie devient " techno-urgie ", et sémiologie devient sémi-urgie, urgos (la production) s'opposant positivement au logos (le discours, la parole), ainsi mis en examen...

S'il griffe tant les mots, c'est parce qu'il réserve son amour au " voir ". La révélation qui l'habite, c'est qu' " il n'est que de voir ". Voir c'est créer. Suivant le chemin de Dante dans les derniers chants du Paradis, René Berger veut aller à l'amour par la vision. Mais comment doit-on voir? Que voir? Il aime à ce propos citer Léonard de Vinci : " L'esprit du peintre devra être à la façon d'un miroir ". C'est une phrase que je trouve très mystérieuse, beaucoup plus profonde qu'il ne semble. Elle évoque pour moi saint Paul, dans la première épître aux Corinthiens: " Nous voyons maintenant, à travers un miroir, en énigme. Mais alors, nous verrons face à face ". Ne nous y trompons pas, il s'agit bien là, au-delà des mots et des images, d'une quête radicale. Quête de l'évidence, quête de la vérité, quête de l'évidence enfin mise en évidence, enfin révélée. Nous ne connaissons ni le jour ni l'heure. Mais nous n'échapperons pas à l'évidence de la vision. Dans son livre Griffure, publié il y a 46 ans, René Berger écrivait de façon prémonitoire : " Il est des moments qu'on souhaiterait n'avoir pas connu, mais dont on sait qu'il est à jamais impossible de les renier. Ainsi quand l'âme, traversée de mille tourments, se cabre soudain, et ramassant ses forces dans un même spasme, s'apprête à faire front de toute part... Que le seuil soit encore brûlant de lave n'importe. C'est là qu'il faut enfin aller pour que se déploie écarlate et frémissante la sève vive qui nous conserve. Puisque l'évidence est fournaise ".

Quelle est cette évidence incandescente? Quelle est cette sève fontanière? Je vous propose quelques unes des braises trouvées par René Berger :

" On ne connaît que par radiation. Si je n'éclaire, j'obscurcis. Étincelle ou cendre. L'homme soleil ensemence. Chaque être est un soleil. Que tout acte soit radieux. "

Feu, braise, étincelle, soleil, le soleil comme métaphore divine, comme évidence visible de l'invisible.

En 1977, Jacques-Edouard Berger écrivait, lui aussi de façon mystérieusement prémonitoire: " En chacun de nous se consume comme une flamme sombre l'appréhension de notre propre fin. Par-delà le temps et l'espace, les portraits du Fayoum nous aident à recouvrer ce que nous avons perdu, ce dont nous ressentons cruellement le manque. Car la mort est inacceptable hors d'une vision qui l'assume. Étrange pouvoir que celui de ces visages de pénétrer l'impénétrable, de conjurer le vide des ténèbres, pour que l'absence, d'un coup d'ailes, se transforme en un présent infini. " Et il continuait avec ces paroles de braise: " Qui suis-je? Pour quelles raisons vivre sur terre? Vers quel terme, vers quel destin m'achemine cette vie, si pleine que je ne la vois même plus s'écouler, sauf à être frappé de stupeur quand meurt l'un de mes proches, sauf à être frappé d'angoisse par la question que je me pose, reprise jour après jour, déviée, occultée, refoulée ? ".

Mais il portait en lui la réponse, en puissance.

Dans son livre, Pierres d'Égypte, Jacques-Edouard Berger parle du temple que Séthi 1er éleva à Abydos en l'honneur, mais surtout à l'image d'Osiris, comme " un hymne de pierre qui exalte la passion du dieu " et qui la métaphorise par l'architecture. " Dès la porte franchie, écrit-il, le pèlerin comprenait qu'il était admis ici, non pas pour célébrer Osiris, mais pour s'associer à son destin, pour vibrer à ses épreuves, pour subir ses angoisses, pour se conforter à sa sérénité retrouvée... L'acte suprême de la quête du pèlerin: pénétrer dans l'obscurité du Saint des Saints. Se recueillir devant la barque sacrée, véhicule de l'énergie divine. Mais derrière la manifestation du dieu, il y a dieu. Les portes sont là pour rendre à l'évidence que le chemin se poursuit ".

Le chemin se poursuit. Il faut encore sortir, sortir au jour, ce qui désignent, pour les âmes élues, l'accès à la transcendance. Jacques-Edouard avait cette vision en lui. Désormais il l'habite.

Dans sa curiosité tous azimuts, René Berger s'intéressait récemment au projet ITER, " directement greffé sur le soleil ", selon sa propre expression. ITER est un miroir de notre civilisation. Ce projet de fusion nucléaire veut domestiquer les forces secrètes du soleil. Le soleil est une source infinie de métaphores, et nous pouvons voir en elles le meilleur miroir des civilisations qui se succèdent. Séthi ne rêvait pas de " domestiquer " le soleil. Il voulait se fondre en lui. Nous ne sommes, pauvres modernes, capables que de rêver la fusion des noyaux.

Il nous reste encore à comprendre comment " sortir au jour ", sortir du jour pour naître au jour, et la mort est notre meilleure leçon. Les morts naissent, ils ne meurent pas. Quant aux vivants, selon Pessoa, ils doivent considérer la vie comme une auberge où il faut séjourner jusqu'à l'arrivée de la diligence de l'abîme.

PHILIPPE QUÉAU

Responsable du Programme d'IMAGINA


Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 6 - Mars 1996

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