B. Nicolescu

la parole est à …

BASARAB NICOLESCU




Tout a commencé entre nous par des coïncidences.

Il y a dix ans, après la lecture de mon livre Nous, la particule et le monde, un ami physicien, Elliot Leader, professeur à l'Université de Londres, m'a suggéré d'en envoyer un exemplaire à un critique d'art suisse, René Berger. Il l'avait rencontré à une école internationale de physique, à Erice, en Sicile et pressentait qu'un contact fécond pourrait s'établir entre nous. L'enthousiasme sans réserves de mon ami m'a déterminé de suivre aussitôt sa suggestion.

Le 8 juillet 1985, je recevais la première lettre de René Berger : " Cher Monsieur, Illustration métaphorique du principe de non-séparabilité : Elliot Leader vous parle de moi comme d'un " lecteur idéal " ; je parle de votre livre à mon ami Michel Thévoz, conservateur de la collection de l'Art Brut à Lausanne, qui est justement en train de vous lire... Je termine votre ouvrage en retrouvant, c'est le cas de le dire, Stéphane Lupasco que j'avais rencontré autrefois à plusieurs reprises chez Suzanne de Conninck à la Galerie de Beaune... ". Il finissait sa lettre en écrivant : " J'aime, moi aussi, rôder dans la Vallée de l'Etonnement, souvent en compagnie de mon cheval, Astronome... ".

Peu de temps après, en mars 1986, la vie allait nous offrir l'occasion de nous rencontrer dans un lieu magique, à Venise, lors du colloque La science face aux confins de la connaissance - Le prologue de notre passé culturel, organisé par l'UNESCO en collaboration avec la Fondation Cini.

De la place qui était la mienne - celle de l'animateur du colloque - j'ai observé avec grand intérêt comment René Berger s'est intégré immédiatement au noyau agissant qui se forme au début de tout colloque relativement restreint. Je fus intrigué par ce que je ressentais alors comme une violence cachée. Avec un charmant sourire, avec des mots d'esprit qui émaillaient sans cesse ses interventions et comme protégé par ses vénérables cheveux blancs, René Berger énonçait de dures vérités qui normalement auraient dû faire sursauter ses interlocuteurs. Pourtant ceux-ci l'écoutaient avec ravissement. Je me suis demandé d'où venait cette violence cachée. Etait-elle la manifestation d'une volonté de domination ou, tout au contraire, était-elle le signe d'une orientation intérieure inflexible ? Je devais trouver la réponse beaucoup plus tard, en 1991.

Ce qui m'a frappé aussi chez René Berger, ce fut son intérêt authentique pour la science de pointe. Il m'était clair que cet intérêt était motivé non pas par une recherche d'honorabilité mais par l'identification d'un axe solide de réflexion intellectuelle. Dans un entretien qu'il a accordé pendant le colloque à Sven Ortoli et qui fut publié par la suite dans un livre collectif, René Berger disait : " ... cette physique quantique m'émerveille et m'émeut. Tout comme je suis émerveillé devant Carpaccio et sa Légende de Sainte Ursule... Je ne distingue pas entre une émotion de type scientifique et une émotion de type esthétique. Elles ont une racine commune, qui est précisément cette dimension esthétique " (La science face aux confins de la connaissance - La Déclaration de Venise, Editions du Félin, 1987).

Un an plus tard, René se trouvait tout naturellement parmi les cinquante-deux personnalités que j'ai sollicitées comme membres fondateurs du Centre International de Recherches et Etudes Transdisciplinaires (CIRET). Ainsi a commencé une amitié rare, fondée sur une extrême exigence. Il nous est arrivé d'entrer en conflit, à propos de tel point de théorie ou de tel point d'action, mais chaque fois notre amitié sortait renforcée.

Ensuite, René m'a introduit dans son temple - le colloque de Locarno, organisé en marge du Festival de Vidéo-Art de notre ami, le " magicien "; Rinaldo Bianda. Au début, je fus dérouté par le discours militant de René Berger sur le rôle des nouvelles technologies dans l'art d'aujourd'hui. Je ne voyais pas la finalité de ce discours et son optimisme débordant me semblait quelque peu naïf. Mais, en même temps, j'étais attiré par l'atmosphère de ce colloque, engendrée par la présence de René. Je ressentais ce colloque comme une musique de chambre dans le concert international de recherche de ce qui est à la fois nouveau et durable à notre époque. René m'a invité à m'exprimer sur différents sujets - les niveaux de Réalité, les nouvelles logiques, la création d'une université à caractère transdisciplinaire - et je fus ravi de constater l'approfondissement progressif du caractère transdisciplinaire du colloque de Locarno. Au cours des années j'ai découvert enfin ce que René cherchait : une dimension verticale qui, à la fois, est en accord avec notre temps et qui donne sens à notre temps, dimension verticale qu'on peut dénommer, sans aucune connotation religieuse, le sacré.

L'épreuve de 1991 nous a rapprochés encore plus. Nous participions tous les deux à un colloque à Paris menacé d'insignifiance par le mélange de niveaux extrêmement différents. J'ai vécu alors une expérience inoubliable. En véritable maître de maïeutique, René m'a donné un conseil concret, précis et très précieux, qui m'a aidé à introduire un certain ordre dans ce colloque un peu chaotique. Dans une longue discussion intime, René m'a fait comprendre la nature de ce qu'il appelait, de ses propres mots, sa violence rentrée, attitude qui m'avait tant frappé en 1986. Un chercheur de vérité est toujours fragile, car il se remet continuellement en cause, tout en gardant toujours la même orientation intérieure, liée à la dimension verticale du sacré. La violence rentrée m'est apparue alors comme une manière d'être dans ce monde, qui protège cette orientation, qui la garde vivante.

J'ai eu ensuite la chance de découvrir la famille de René, lors d'une de mes visites à Lausanne.

J'ai tout de suite éprouvé une grande affection pour Rose-Marie, car j'ai senti que l'activité créatrice de René et de Jacques-Edouard se nourrissait de sa présence protectrice, de son respect pour cette dimension verticale sans laquelle rien dans ce monde ne peut avoir un sens.

La rencontre avec Jacques-Edouard fut d'une grande intensité. Sur le pas de la porte il m'a exprimé sa grande reconnaissance. Très surpris, je lui ai demandé : " Pourquoi ? ". " Depuis qu'il vous connaît mon père devient de plus en plus jeune. Il est animé de plus en plus de projets ". La prophétie de Jacques-Edouard s'est réalisée, car Edgar Morin vient d'appeler René " le plus jeune de nos contemporains ". Je sens que Jacques-Edouard est ici, parmi nous, et qu'il est heureux de ce qui se passe aujourd'hui.

Permettez-moi d'évoquer un dernier souvenir.

En juin 1993, pour fêter ma première visite en Roumanie après vingt-cinq ans d'absence, j'ai organisé à l'Institut Français de Bucarest un colloque trans-disciplinaire, " Le temps dans les sciences - Que fait le temps à l'affaire ? ". Malgré un méchant accident à la jambe, René était là, appuyé sur son bâton. Il m'est impossible de décrire la joie provoquée par sa présence, à un moment si symbolique de mon existence. De plus, René était porteur d'un message de Jacques-Edouard - un magnifique miroir magique, très ancien, venu de Chine. Depuis, ce miroir accompagne notre vie de tous les jours à la maison, par sa présence vivante.

Nous avons vécu, ensemble, bien d'autres aventures et moments de grâce sur cette voie de la transdisciplinarité qui nous unit.

Comment conclure ce témoignage ?

Je crois qu'il s'agit de l'achèvement d'un cycle, dont le point de départ est le poète de Griffures. René est, dans ma vision, tout d'abord le poète qui incarne la dimension esthétique, tout en l'enrichissant sans cesse par l'approche transdisciplinaire. Avant-hier, j'ai ouvert au hasard Griffures et j'ai trouvé les mots suivants :

L'idée est embuscade. Ou refuge. Piège ou paresse.

Ces mots ont été écrits en 1949. Sont-ils encore valables aujourd'hui, quand René nous a habitués à des gerbes de cinq idées par minute et de mille idées par repas, discussion ou livre ?

René s'est éloigné, certes, du poète de Griffures. Mais il esquisse aujourd'hui un retour. Quand j'ai vu de mes propres yeux cette merveille qu'est le musée sur Internet bâti par René en collaboration avec un informaticien visionnaire de l'Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne, je me suis dit qu'il y a, oui, un retour à ce qu'il y a au delà de l'idée, des idées, un retour à cette dimension verticale, intangible mais toujours présente dans le monde trouble qui est le nôtre.

Le cycle ne forme pas un cercle mais plutôt une spirale et je sais que René va nous entraîner dans l'avenir, à nouveau, d'étonnement en étonnement.

BASARAB NICOLESCU

Physicien théoricien au CNRS


Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 6 - Mars 1996

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