E. Morin

la parole est à …

EDGAR MORIN




Nous sommes en cette heure de l'histoire où le mot mystérieux de réalité virtuelle nous indique que l'imaginaire se moule de plus en plus sur le réel et que le réel lui-même se moule dans l'imaginaire ; ils se renvoient, se confondent. Le réel ne devient pas seulement surréel comme il l'a été si souvent, mais selon le mot de René outre-réel. C'est l'heure des nouvelles machines qui prennent intelligence et vie, qui s'infiltrent dans nos intelligences, qui fabriquent cet outre-réel, autrement dit c'est l'heure du Berger, c'est l'heure de notre Socrate.

René Berger, 80 ans, le zéro accolé au huit clignote, parce que je le vois à la fois ayant 8 ans dans ses 80 ans et 80 ans dans ses 8 ans. Et effectivement, il a gardé ce génie de l'enfance qui sort parfois et où s'allie la conscience à la spontanéité. Mais je ne me bornerai pas à dire que Berger est un enfant âgé de 80 ans ; pour être un peu plus complexe et je me souviens qu'à un très beau colloque à Cita Di Castello, consacré à l'enfant Mozart ou plutôt dont l'enfant Mozart était le terme qui pouvait nous amener à nous interroger sur la génialité, sur la génialité évidemment de l'enfance, j'avais dit que chacun porte en lui tous les âges de la vie, que l'on est frappé de voir le nouveau-né avoir une sorte de gravité de vieillard et que l'enfance, l'adolescence subsistent chez l'adulte et bien entendu réapparaissent parfois chez l'homme quand il quitte les activités dites normales de l'adulte. Mais on a beau avoir tous les âges de la vie, l'enfance, l'adolescence y sont compartimentées, y sont refoulées et je terminais en disant que ce qui serait souhaitable, c'est que si on demandait à quelqu'un quel est ton âge, il puisse répondre : j'ai tous les âges de la vie. René peut répondre parfaitement de cette façon.

Il y a chez René Berger, je l'ai dit, cette source vive de l'étonnement, de la curiosité et de l'émerveillement et cette source qui dans l'adolescence devient une recherche active et devient une ardeur, et qui malheureusement s'éteint chez la plupart et devient refoulée, comme je l'ai dit, et qui est si vivante chez Berger. Et c'est pour cela que je répète, que je réitère ce que j'ai dit: c'est le plus jeune d'entre nous.

Mais bien entendu, il n'a pas oublié d'être adulte, dans le sens où ce terme signifie pensée et action réfléchie. Bien des adultes ne sont pas adultes, et, bien, Berger l'est aussi. Mais alors, je dirais 80 ans, on dit mais c'est un vieux, un vieux si peu vieux et je crois que l'âge effectivement qui est là sans rien faire perdre de la qualité vitale de Berger, cet âge l'a de plus en plus socratisé. Et je dirais aussi que toutes ces qualités, curiosité, amour de la vie donnent chez lui une aptitude au bonheur, cette chose que chacun devrait avoir et surtout aptitude au bonheur nécessaire quand on a subi dans la vie de très grandes épreuves, ce qui arrive à chacun de façon singulière, ce qui est arrivé aussi à notre ami. Je crois que l'aptitude au bonheur c'est aussi l'aptitude à la souffrance, mais garder cette source là c'est une sorte de don et je pense au message que nous donne Berger et c'est pour ça que je pense que l'épanouissement permanent de Berger est un exemple.

Aussi je ne peux conclure qu'en disant : suivons le bon Berger.

EDGAR MORIN

Sociologue et philosophe
Directeur de Recherche au CNRS


Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 6 - Mars 1996

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