HORIA BADESCU

Un seigneur de la Vieille Cour



Nous nous sommes rencontrés à Liège, à l’occasion de la Biennale de la Poésie du 1993 mais je n’ai pas gardé en mémoire le moindre détail de ce moment-là.

En revanche, je me souviens parfaitement de son arrivée à Cluj, un an plus tard, pour participer, à mon invitation, au Festival International « Lucian Blaga ». Je le revois se baladant en ma compagnie dans les rues de ce charmant bourg roumain envahi par le crépuscule. Je revois la silhouette aristocratique que je retrouverais après quelque temps dans les rues de Paris, son large chapeau, son foulard élégant, sa façon si particulière de déambuler, semblant être toujours plongé en lui-même mais toujours prêt à faire écho aux signaux que le monde qui l’entoure aurait pu lui envoyer. Une silhouette qui semblait se découper d’une image, si familière à nous les Roumains, tirée de l’univers romanesque des « Seigneurs de la Vieille Cour », héritier comme ceux-ci d’un monde enveloppé dans la beauté de son ponant.

Je me souviens de la forte impression que cette personnalité complexe, cet esprit profond a faite là-bas, comme d’ailleurs partout où il était présent. Poète, philosophe, éditeur, Michel Camus était sans doute une personnalité complexe et complète. Car à l’intellectuel fin, à l’érudit, au sage - pour lequel la relativité, en tant qu’expression de l’indestructible identité, et la question, comme façon de celle-ci de rendre compte de soi-même, donnaient du sens à l’univers – s’ajoutait l’homme. Discret dans un monde d’insolence ; réservé dans un temps d’agressivité, mais sans se donner au plaisir de la solitude bien au contraire ; tourné vers lui-même non pas pour se regarder mais pour s’y retrouver en compagnie des autres. Ceux pour lesquels il avait le culte de l’amitié ; de l’amitié intellectuelle et humaine, sans les avoir jamais séparées.

De même que sa poésie ne sépare jamais l’âme du corps, ni la pensée de son incarnation affective dans l’horizon du poétique, là où l’Etre s’exprime comme sens et pouvoir créateur. J’ai pu le constater au premier contact avec sa poésie. Avec chaque lecture je découvrais ce jeu étonnant entre la pensée et son expression poétique, entre le projet imaginaire et sa fondation, cette gymnastique suicidaire entre le silence de la parole et la parole du silence que Michel Camus a pratiqué avec tant d’art.


Chaque fois, en le lisant, je me souvenais de ce qui dans la mystique byzantine donne sens à la monade guerrière : « Dieu, la mort et l’amour ne font qu’un », qui dans sa poésie devenait « l’émerveillement, le silence et l’amour ne font qu’un ».

L’émerveillement qui fait naître la Vérité, celui qui nous permet de le voir dans son lumineux éblouissement, dans son Etre qui est aussi à nous et au monde : « il suffit d’un rien, d’un éclair, d’un / instant toujours trop aveuglant, toujours / indéchiffrable ». 

Le silence, c’est-à-dire la parole d’avant la parole de même que la mort est la vie d’avant la vie. Le silence qui engendre le mot ainsi que la mort engendre la vie. Le silence du Verbe et de la mort aussi. Le silence qui n’est rien d’autre que la façon de l’Etre de se parler à soi-même : « Impensable, la déité du silence ne / peut se penser qu’en Dieu ./ Dieu ne pense que pour penser l’angoisse de son propre silence. »

L’amour dans lequel l’émerveillement et le silence ne font qu’un. L’amour dans lequel la vie et la mort se répondent l’une à l’autre, écho et dit essentiel, l’une engendrant l’autre. L’amour qui lie et tient ensemble ainsi que l’Etre infini dans son infinité. L’amour qui est la façon de l’Etre d’être soi-même. L’amour qui est le don reçu de l’humanité pour vivre sur cette terre son sacré et que Michel Camus célébrait par l’archétype de la mythique Lilith : « Etant la naissance et la mort/ je suis le monde et l’anti-monde / l’avant-naissance et l’après-mort / et puis la vie qui les traverse. »


L’émerveillement, le silence et l’amour : les trois thèmes fondateurs de sa poésie. Une poésie fascinante mais insensible à la fascination de l’ornementation et au baroque des paroles pour s’orner dans la rigueur du silence, là où la pensée fête sa transcendance dans l’immanence de l’imaginaire.

Transpoésie comme il l’appelait lui-même, « l’art de l’intensité de l’énigme. » Comment s’étonner alors que Michel Camus, qui admirait le Roumain Lucian Blaga, ait reçu le Grand Prix littéraire qui porte le nom de cet immense poète et philosophe du mystère ? Comment s’étonner qu’il se soit rapproché si naturellement et se soit attaché si fort à la poésie et à la culture roumaines, dans lesquelles il fut introduit par des personnalités de la taille de Stéphane Lupasco, Mircea Eliade ou Basarab Nicolescu ?

Quand je lui ai remis le Grand Prix Blaga, en 1995, je n’aurais pas pensé qu’il nous quitterait si vite! Je n’aurais pas pensé pas que pour cet esprit si vif et assoiffé de vie, pour cet ami cher, le temps aurait si peu de patience! Nous aurions eu besoin de sa raison, de sa sagesse, de son amour fraternel dans ce millénaire qui commence sous des signes si inquiétants. Le sort ne l’a pas voulu! Il va nous manquer. Il va me manquer.

Mais à Paris ou à Cluj, en passant dans les rues envahies par le crépuscule, je reverrai toujours sa silhouette aristocratique, son large chapeau, son foulard élégant, sa façon si particulière de déambuler, semblant être toujours plongé en lui-même mais toujours prêt à faire écho aux signaux que le monde qui l’entoure aurait pu lui envoyer. Une silhouette qui ressemble à une image, si familière à nous les Roumains, tirée de l’univers romanesque des « Seigneurs de la Vieille Cour », héritier comme ceux-ci d’un monde enveloppé dans la beauté de son ponant.

Horia Badescu


Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires n° 17 - Mai 2004

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