ROGER MUNIER

Michel



Michel Camus était mon éditeur et mon ami. Ce n’était pas là choses distinctes. Elles ne faisaient qu’un pour moi, et pour lui aussi, je pense.

Dans une direction commune avec Claire Tiévant, il était d’abord un éditeur éclairé, à la recherche de nouveaux talents, ou d’auteurs reconnus, mais qui correspondaient à son optique, je dirais presque à sa vision. Lettres Vives, leur maison, ne fut pas, et le demeure, une maison parmi d’autres, et cela dès qu’elle fut créée. Michel autant que Claire la voulaient ouverte aux textes attestant chez leur auteur une présence différente au monde, émanant d’un foyer intérieur porteur d’une vision, souvent brûlante. Son catalogue déjà vaste en témoigne qui rassemble des noms aussi proches dans leur différence, et pour m’en tenir aux plus connus, que ceux de Raphaële George, Pierre Bettencourt, Claude Louis-Combet, Marcel Moreau, Jean-Luc Parant, Christian Bobin ou, dans le domaine étranger, Roberto Juarroz, Herberto Helder, Antonio Ramos Rosa. Acquérir un ouvrage publié à Lettres Vives, c’était et cela reste s’engager dans la voie d’une expérience spirituelle de lecture, s’ouvrir à des domaines intérieurs d’une nouveauté vivace. Et cela dans de beaux objets, d’une grande qualité d’édition : riche papier, typographie soignée, qu’il était agréable de tenir en mains. Et, j’ajouterai, d’une diffusion attentive. Ce point mérite d’être souligné. Je n’ai personnellement jamais connu d’éditeur qui se soit soucié autant du lancement d’un ouvrage que ne l’a fait Lettres Vives à la parution d’un des miens Le Visiteur qui jamais ne vient. Michel mobilisait tous les échos dans la presse littéraire où il avait de nombreux amis, pour qu’on parle des livres qu’il éditait. Oui, éditeur soigneux, attentif, il le fut, avec un dévouement inlassable où il entrait autant de souci professionnel que d’amitié sans faille pour ses auteurs. Michel fut d’abord un ami pour tous ceux qu’il édita.

C’est avant tout le souvenir chaleureux que je garderai de lui. Michel m’était proche comme peut l’être un ami. J’aimais sa tension d’esprit. C’était un visionnaire, soutenu par une conviction intérieure des plus fortes. Je ne partageais pas toujours ses vues, mais elles m’impressionnaient. Nous avions en commun une connaissance approfondie de maître Eckhart dont il adoptait comme spontanément les avancées les plus extrêmes. Il suffit, pour s’en convaincre, de relire les recueils d’aphorismes-poèmes où il rassemblait les cristallisations de sa vie profonde. Là était la source de son comportement avisé et serein dans la vie courante et, je crois, de sa bonté. Michel était un homme bon, et si la bonté a quelque rapport avec la sainteté, je lui trouvais parfois - je ne crains pas de le dire - une sorte de sainteté dans ses rapports avec les autres, d’une générosité surprenante.

Je lui reste attaché, par-delà sa disparition d’entre nous, comme à celui qu’il fut d’abord pour moi de son vivant et, dans cette disparition même à jamais demeure : « Michel », mon ami.

Roger Munier


Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires n° 17 - Mai 2004

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