MICHEL RANDOM

Le voyageur du sans-nom



Ce jour s’enténèbre, l’ami, le cher compagnon de route disparaît dans le feu ardent qui le réduit en poussière. Une foule d’amis attend dans le silence. Chaque seconde de ce recueillement crématoire est une éternité. Tout est si calme, si incongru, nous sommes présents dans l’absence tragique de l’autre, dans un recueillement où chacun macère sa solitude. Adieu Michel Camus, tu nous laisse l’ardeur de ton âme et l’intensité de ton silence si fraternel qui ne s’éteindra plus.

Car entre le silence et la question existe la voie étroite de la nudité infinie de l’Absolu : le Sans-Nom. Le connaissant avance dans la brûlure, la dévastation quotidienne de la question informulable, du mot imprononçable, et qui pourtant doit à tout prix surgir des abîmes du silence et s’exprimer.

Paradoxe de la poésie, de l’acte d’être source et d’en témoigner, malgré soi, le jaillissement sachant que n’existe que cette parole pour briser la muraille transparence et tragique du rien. C’était tout le drame de Michel Camus conscient de l’inutilité de toute parole et pourtant témoignant sans cesse de cette nécéssité où il faut être à chaque instant présence et éveil, sous peine d’être néantisé.

« Si l’homme intérieur doit faire quelque chose
avec toi ou en toi,
il faut d’abord que tu sois néantisé »
(Paraphrases hérétiques, p. 12)

Sur ce fil tranchant du mot, du nom, de la question imprononçable, avance Michel Camus. Parce qu’il est si vivant d’une vie ardente et contenue qu’il veut vivre tous les paradoxes du tiers inclus, comme disait Stéphane Lupasco. Il n’existe ni enfer, ni paradis, ni bien, ni mal mais cette contraction du paradoxe de l’être et du monde vivant qui ne s’exprime que dans le retournement créateur des contraires. Je ne suis ni de ce monde, ni de nulle part, je suis dans l’éternité et dans la chair temporelle de ce monde et c’est par cette blessure de la néantisation consciente que je me reconnais vivant.

Présence, écoute, silence, éveil : mots majeurs dans l’acte et la vie poétique de Michel Camus. La connaissance ne peut être qu’expérimentale au sens où l’entendait René Daumal à l’époque du Grand Jeu. Une réalité vécue est un éveil dans l’éveil. Si je me crois éveillé je dors, si la conscience n’est pas consciente d’être consciente, si elle n’a pas la rigoureuse certitude d’être ce rien revêtu du Tout, je suis un rêveur habité du bruit de mes pensées et de mes mots. Entre le fini et l’infini aucune distance, entre le passé, le présent, le futur aucune distance. La néantisation du rien et du Tout est un acte immédiat et opératif, une alchimie qui efface l’au-delà de la vie et de la mort dans l’éternel présent.

La verticalité du silence est connaissance de l’absolu en soi, mais l’absolu ne s’éclaire que dans la nudité de la question. La pure lumière vibre dans le non-être, le silence est donc science d’inconnaissance, parce que la beauté médite dans l’incréé.

« Ce rapport dissymétrique entre qualité et quantité, entre haute culture et inculture, entre lumière et ténèbres, entre conscience illuminée et inconscience enténébrée, est souvent perçu comme un monstrueux scandale » écrit Michel Camus dans « Metapoésie »

Mais qu’est-ce que la métapoésie ? « Par métapoésie, il faut entendre la poésie initiatique qui contient en germe sa propre gnose, sa propre mystique, sa propre philosophie vécue — et non pas conceptuelle », écrit Michel Camus.

« La métapoésie est l'art de « voir » l'Invisible dans le visible, le sacré dans le profane, l'Imperceptible dans le perçu, la surnature dans la nature ».

La vie balbutie dans la mort l’énigme imprononçable : être ce terrible vivant, ce vigilent de l’absolu intemporel en nous. Etre, pour à chaque instant, tuer le paraître, se dépouiller dans la parole nue pour faire à la mort l’offrande d’un être devenu pur cristal.

« Et si la vie est un miracle, pourquoi la vie de la vie (qui coïncide avec la mort de la mort) ne serait-elle pas un miracle de miracle de l’autre côté des apparences ? Où tous les noms seront (sont déjà) fondus dans le Sans-Nom ». (Aphorismes Sorciers)

Toute la métaphysique expérimentale de René Daumal, qui est le frère spirituel de Michel Camus, conduit au vide du vide, au non qui est ce non du non. La dimension ultime de l’être est naissance d’inconnaissance, de total abandon à toutes les apparences de l’être pour qu’existe au moment ultime, dans la mort de la mort, l’espace du non-être.

« Vacuité sans forme que la poésie appelle le « Silence vivant", écrit Michel Camus, à la source du regard intérieur, une intensité vécue sans langage, une intensité impersonnelle ou transpersonnelle (de « conscience intensificatrice de conscience » selon la formulation d'Abellio) qu'il est impossible de réduire, une sorte de conscience absolue ayant conscience de la relativité de tout, y compris de ses propres degrés de conscience ».

Ainsi la pure conscience s’illumine de ce qui est, de la « présence transcendantale de sa propre source ». Le paradoxe des paradoxes est la seule réponse, faire un saut au-delà du rien, au-delà du néant. De l’infini du rien surgit la fleur innommable, l’essence inconcevable, car « la conscience (…) se sait d’une autre nature que la vie et la mort »

C’est pourquoi quand l’impossible non-être devient le possible être quotidien. Michel Camus était un prodigieux vivant, actif, attentif à tout, présent dans l’amitié, la présence à l’autre, dans l’écoute et le don de soi. Il laisse la trace charismatique et innéfaçable de la noblesse du cœur et de l’esprit. Poète de l’éclair et de la fulguration du dedans, il restera à jamais l’ami fraternel, le compagnon de l’aventure intérieure, le complice de beauté qui donne et s’efface, qui ouvre les mains du respir et de la vie et indique discrètement la voie sans voie dans la complicité du sourire. Il n’y a de sens que dans l’inconnaissable, de communion que dans le point insondable et vibrant de l’unicité.

Il nous laisse ce « frôlement de l’aile fulgurante » qu’il évoquait à propos de la mort, et qui résidait dans la paisible fraternité de son être, dans la fulgurance de son pas tranquille. Il fut le compagnon de présence et le témoin de l’instant.. Une simplicité dense et apaisante dans l’intensité sereine de l’amitié fraternelle…

Il est difficile d’évoquer vingt-cinq années d’amitié, d’écrire sur l’absence d’une présence si aiguë. Le sillage d’un poète rend les mots aléatoires. Il importe que le don de sa Parole nous traverse à travers la présence du cœur. Michel Camus, témoignait de cette présence du cœur en citant fréquemment dans ses écrits les poètes et écrivains qu’il aimait : Roberto Juarroz, Adonis, Edmond Jabès, René Daumal, Jean Carteret, Raymond Abellio, parmi tant d’autres et certes, son ami incontournable, son frère de toujours, Basarab Nicolescu.

Il laisse une œuvre tramée de tous les degrés du silence, de toutes les intensités de la Parole naissante, vigilent de sa propre essence, une œuvre d’éveil et d’amour. Il fut et demeure ce chevalier secret du Graal intérieur, qui donne à l’autre le don fraternel, le pur amour de ce secret du secret. Il repose en nous dans l’infini de l’être, nous laisse son miroir des transparences et sa belle et pure conscience, celle de la lumière où la poésie du sens et du coeur efface la vie et la mort dans le devenir sans fin de l’être.

Michel Random


Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires n° 17 - Mai 2004

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