UN IMMENSE CHAGRIN ANTHROPOLOGIQUE

 

 « Pourquoi avez-vous du chagrin? »

Assis en face de moi, formant un U, des directeurs d’hôpitaux m’écoutent, apparemment attentifs. Peut-être sont-ils surpris car j’entame la présentation de mes travaux de recherche en racontant ma rencontre, quelques années auparavant, à Paris, avec des représentants d’un autre monde - celui des Kogi[1].

A la fin de cette introduction, on me demande : « Que deviennent ces Indiens? »  Je les informe qu’un chercheur[2], étudiant les changements en cours, montre comment un très vieux monde se meurt. Les mots que j’utilise (et le ton de ma voix je suppose) amènent une seconde interrogation : « Pourquoi avez-vous du chagrin? » Décontenancé, mais sans ressentir le besoin de me justifier, je confirme : « Oui, madame, j’avoue avoir du chagrin. J’ai un immense chagrin. »

 

Un processus, sans fin et sans finalité, de créations et disparitions de mondes

Les civilisations, rappelle Paul Valéry, sont mortelles. La disparition d’un monde étant naturelle, pourquoi avoir du chagrin? Nous savons que tout humain est condamné à mourir. Ce savoir empêche-t-il, diminue-t-il, notre chagrin lorsqu’un être cher disparaît?

L’histoire de l’humanité se présente comme une succession – un processus sans fin et sans finalité -  de créations et de disparitions de mondes. Naquirent puis disparurent : les mondes premiers, le monde égyptien, le monde aztèque, le monde grec, le monde romain, le monde chrétien (encore trop souvent appelé Moyen Âge), le monde soviétique, etc. L’exploration de l’histoire humaine nous apprend que les humains ne sont pas prisonniers d’un monde (de certaines croyances, d’un certain type d’organisation politique ou économique, d’une certaine esthétique, d’un certain rapport au temps ou encore à l’au-delà, etc.). L’Homme est un animal « ouvert », c’est-à-dire doté d’une « capacité créatrice de monde », infinie. Les humains sont des « créateurs de monde »[3].

Voyager, grâce aux ethnologues et aux historiens, dans l’histoire humaine, c’est constater que tout monde est éphémère. Comment peut-on croire que le nôtre est l’ultime étape de l’histoire de l’humanité?  La thèse de la « fin de l’Histoire »[4] sert à justifier ce monde : on veut nous faire croire que nous avons atteint, sinon le meilleur des mondes possibles, du moins le moins pire, d’où la nécessité de nous en contenter. Pouvons-nous prévoir le monde qui succédera au nôtre?

Nous préférons le mot monde aux notions de société, civilisation, culture. Nous avons besoin d’une idée plus large que celle de société puisque ce terme est devenu synonyme de pays, de nation ; or, différentes sociétés (pays) peuvent appartenir à un même monde. Le risque avec la notion de civilisation, c’est de croire que certains ensembles humains ne sont pas civilisés ou moins que d’autres. Les Kogi ne sont pas moins ou plus civilisés que nous, ils sont civilisés différemment. L’idée de monde présente l’avantage d’être neutre axiologiquement. Aujourd’hui, le réflexe est de parler de culture. Rappelons, qu’il s’agit d’une notion issue de la distinction nature/culture opérée par les ethnologues : « La nature – explique Claude Lévi-Strauss[5]c’est tout ce qui est en nous par hérédité biologique ; la culture, c’est au contraire, tout ce que nous tenons de la tradition externe et, pour reprendre la définition classique de Tylor (…), c’est l’ensemble des coutumes, des croyances, des institutions telles que l’art, le droit, la religion, les techniques de la vie matérielle, en un mot toutes les habitudes apprises par l’homme en tant que membre d’une société (…) tout cet univers artificiel qui est celui dans lequel nous vivons en tant que membres d’une société. » Notre approche recoupant largement cette conception, nous aurions pu opter pour la notion de culture. Mais, devenu à la mode et facile, ce mot est désormais problématique (on parle de culture d’entreprise, de culture de métier, de culture football, etc.).

Un monde étant donc un « univers artificiel », le monde kogi est tout aussi artificiel que le nôtre. Un monde est un ensemble singulier dans l’histoire humaine d’objets, de mots, de croyances, de tabous, de rituels, de peurs, d’espoirs, de rêves, d’histoires (nous appelons « mythes » les histoires des autres mondes). Un monde est un temps, un espace, un rapport à l’au-delà, un type de relations entre humains - par exemple, une manière de se saluer.

 

L’agonie en cours d’un vieux monde[6]

Les Kogi ne se saluent pas comme nous, ils ne se serrent pas la main. Chaque homme kogi porte constamment en bandoulière un petit sac contenant des feuilles de coca. Deux Kogi se saluent par un échange : chacun plonge sa main dans le sac de l’autre pour en retirer une poignée de feuilles qu’il met dans le sien. Chaque homme kogi possède un poporo - symbole de virilité, composé d’une calebasse et d’un bâton. La calebasse contient de la poudre de coquillage - l’essence de la fertilité. À l’aide du bâton, les Kogi extraient de la poudre pour la mélanger aux feuilles de coca qu’ils mâchent continuellement. Ensuite, ils frottent le bâton contre le col de la calebasse, déposant sur celui-ci des restes de poudre humide : ils disent inscrire ainsi leurs pensées. Tous les Kogi s’habillent de la même manière avec des vêtements blancs, tissés par les hommes. Chacun porte également un grand sac (mochila en espagnol), tissé par les femmes, contenant le poporo. Toutes les femmes kogi portent des colliers de perles rouges. Femmes et hommes kogi habitent séparés, dans des huttes « femelles » et « mâles ». Les Kogi vivent dans des montagnes, en Colombie, que nous, nous appelons Sierra Nevada de Santa Marta. Mais, ils ne vivent plus tous dans le même monde.

Il y a les Kogi qui vivent dans les villages les plus reculés, situés très haut dans la montagne, refusant autant que possible tout contact avec ceux qu’ils appellent les « Petits Frères » - les « civilisés », les « blancs », nous, des « enfants, dangereux et irrationnels » à leurs yeux. Ils demeurent près des « vieux », les « anciens », les mama – les sages de la communauté, les gardiens de la Tradition, de la Loi kogi (les chamans). Ils vivent au « coeur » de la terre du milieu (Senenùmayang), au-dessous des quatre mondes du soleil, au-dessus des quatre autres mondes sombres. Ils sont les « premiers hommes », se considèrent comme nos « Grands Frères ». Ils ne voient pas avec les yeux car la réalité ne correspond pas au visible selon eux. Pour mieux voir, les mama passent deux fois neuf ans dans l’obscurité. Leur principe de décision est la divination. Ils ne parlent pas « futur », ils vivent un temps circulaire. C’est un monde sans chefs (acéphale) : un Kogi n’imagine pas recevoir des ordres d’un autre Kogi. Dans ce monde, il n’y a pas de commerce, ni même de troc. Les Kogi ne possèdent rien à titre personnel, tout appartient à la « Mère » (la terre), qu’ils remercient par leurs offrandes. Chaque nuit, ils se retrouvent autour des quatre feux qu’abrite la hutte cérémonielle afin de se raconter, une fois de plus, leur histoire. De moins en moins nombreux, ces Kogi vivent dans le monde kogi - une communauté.

Il y a les Kogi qui ne connaissent plus très bien la Tradition, la Loi kogi. Ils s’éloignent peu à peu des mama, refusent leurs conseils, se méfient de leur parole. Désobéissant à la Tradition, ils sont de plus en plus nombreux, pour gagner de l’argent, à cultiver du café. Ils vivent sur une terre qu’ils ne sauraient décrire, sinon par quelques phrases confuses tirées de récits des « anciens » qu’ils entremêlent de résidus de siècles de tentative de christianisation. Dans leur monde, il n’y a pas de « Grands Frères » et de « Petits Frères ». Certains s’approprient des terres communautaires, les mettent à leur nom, les encerclent de barbelés. Ils font des offrandes, seulement par crainte. Surtout, ils voudraient bien que « le Monsieur de la coopérative cafetière (les) aide à cultiver du bon café ». Ils connaissent les prix, ou du moins les équivalences (en valeur), de certaines choses. Même si c’est à contrecoeur, ils obéissent à de nouveaux chefs. Il leur arrive de travailler pour d’autres Kogi en échange d’un peu de café ou d’argent. Dans ce monde, les Kogi ne sont pas tous égaux entre eux. Ces Kogi, qui ne savent plus trop qui ils sont et quel est leur rapport au monde, sont de plus en plus nombreux.

Enfin, il y a les Kogi qui gèrent les aides du gouvernement, qui travaillent pour les associations et les diverses fondations de soutien aux communautés indiennes ainsi que pour des entreprises de production de café, labellisées « commerce équitable » ou « culture organique ». Eux vivent en Colombie, dans la Sierra Nevada de Santa Marta. Ils parlent espagnol, roulent en voiture, portent montres et chaussures, vivent entourés de choses que l’on peut s’approprier. Ils connaissent les prix, calculent, parlent « futur », « argent », « propriété », « politique ». Souvent, ils ont une maison en ville et plusieurs terres dans la montagne. Ils parlent de leurs « droits », connaissent la comptabilité, emploient d’autres Kogi, leur versent des salaires. Ils n’ont pas de prise sur le monde puisque leur monde, celui dans lequel ils vivent, est entre les mains des « civilisés ». Ils vivent dans notre monde.

Même quand ils sont habillés de leurs vêtements blancs, qu’ils manient le poporo, qu’ils  habitent leurs huttes dans la Sierra, de plus en plus de Kogi cessent de vivre dans le monde kogi. Alan Ereira rappelle que les Kogi ont accompli cet exploit unique de survivre à l’arrivée des Espagnols et que, cinq cents ans durant, ils ont réussi à conserver leur monde[7]. Depuis quelques décennies, la population kogi s’accroît, son territoire également. Pourtant, le monde kogi agonise et, peut-être, bientôt ne restera-t-il qu’une sorte de musée vivant.

 

La mission de mort de notre monde

Tout monde se fixe une mission, le devoir que s’invente un monde étant, à ses yeux, la justification suprême de sa présence sur terre. Par exemple, les Kogi se considèrent comme les gardiens de la vie sur terre. Ils sont là pour préserver l’équilibre et l’harmonie du «  cœur du monde », l’entité unique et sacrée qui est leur demeure. Faisant continuellement des offrandes (dont ils souhaitent conserver le secret), ils commandent la réalité. Leur mission concerne toute l’humanité : tant qu’ils seront là et qu’ils accompliront ces offrandes, tous les humains sur terre, y compris nous les « Petits Frères », seront en sécurité.

Quelle est notre mission, celle de notre monde? La question peut surprendre. Pourtant, notre histoire n’est-elle pas celle d’humains désireux d’apporter la « vraie foi », la «civilisation», les «Lumières», le «progrès», la «modernité» aux autres humains – cela pour leur bien? Pour pouvoir faire bénéficier les autres humains de nos objets, de nos croyances, de nos connaissances, de notre organisation économique et politique, n’avons-nous pas combattu, interdit, puni, brûlé les leurs? N’avons-nous pas cherché à éradiquer les autres mondes? Cette histoire, nous la connaissons. Elle commence, il y a près de mille ans, avec les croisades et la Reconquête en Espagne ; elle se poursuit avec la Conquête du Nouveau Monde (explorations de Christophe Colomb, destruction de l’empire aztèque par Cortès, de l’empire inca par Pizzarro, etc.), la Conquête de l’Ouest par les Américains, la colonisation de l’Afrique, de l’Asie, de l’Océanie. C’est une histoire de violences, de destructions, de sang (massacres, épidémies transmises par les Européens, esclavagisme, ravages provoqués par l’alcool).

Le réflexe, parfois agressif, est de souligner que les conquêtes, la volonté de destruction d’autres mondes accompagnent toute l’histoire humaine. Bien entendu, il y eurent, par exemple, les conquêtes romaines (la guerre des Gaules conduite par Jules César et la destruction de Carthage), les grandioses invasions entreprises par Gengis Khan ou encore Tamerlan. Le monde grec qui a inventé la demokratia était esclavagiste. Cependant, il existe une différence majeure entre les mondes conquérants qui nous ont précédé et le nôtre. Tous les autres mondes se sont arrêtés dans leurs conquêtes, pas le nôtre. Par exemple, Rome stoppe son avancée dans la nord des îles britanniques et édifie un mur, le limes : rien n’empêchait sérieusement les troupes romaines de poursuivre leur marche en avant. On croit que c’est parce qu’il possède des connaissances techniques, une capacité d’organisation et des moyens militaires supérieurs que notre monde a pu et voulu conquérir la terre entière (ce pouvoir et ce vouloir étant tenus pour indissociables). Deux événements historiques, notamment, obligent à interroger cette croyance. Les Chinois disposent d’armes à feu et utilisent la boussole, dès le 11e siècle. Début du 15e, ils entament, grâce à de grosses jonques, de lointaines expéditions maritimes. Tout à coup, à partir de 1421, la Chine se replie sur elle-même. Comme le rappelle Fernand Braudel[8], à ce moment-là, le monde chinois avait la supériorité technique et militaire qui lui aurait permis de partir à la conquête de la terre. Si ce monde s’était lancé dans l’aventure, peut-être notre monde aurait-il était conquis et détruit. Autre rappel, Christophe Colomb ne maîtrise pas techniquement son voyage sur l’océan, il ne sait pas où il va, il a de la chance : son voyage révèle que, plus fort que tout, est le désir de découverte et de conquête.

Notre monde ne s’est jamais arrêté dans sa conquête des mondes, il ne s’est mis aucun mur à son désir. Cette histoire appelle une hypothèse dérangeante : notre monde est totalitaire. Eliminer tous les autres mondes sur terre, telle est la mission de mort qu’il s’est fixé. Comment tente-t-il, depuis le début, de justifier son totalitarisme, à ses propres yeux? Il se convainc que ses « valeurs » religieuses, économiques, politiques et autres (la vraie foi, le progrès, la connaissance scientifique, etc.) doivent être partagées - pour leur bien – par tous les humains sur terre, sans exception. Le totalitarisme et l’universalisme de notre monde sont indissociables. Aujourd’hui, n’est-ce pas au nom de la démocratie, du développement et des droits de l’Homme, valeurs qu’il juge universelles, que notre monde poursuit sa mission qu’il estime bienfaitrice?

Qu’arrive-t-il au monde kogi? Notre monde n’a pas l’intention de l’éradiquer. Au contraire, de bonnes volontés essaient de l’aider à survivre. Ainsi, grâce au soutien, au conseil et à l’intervention de fondations, d’associations, d’institutions gouvernementales et d’entreprises de « commerce équitable », les Kogi, pour la première fois de leur histoire, produisent du café (à l’intention exclusivement des « Petits Frères »). Ceux qui souhaitent la favoriser, se disent que cette production aidera ce monde à redevenir autonome. C’est oublier qu’elle exige une organisation propre à notre monde qui implique : la modification radicale de la relation à la terre (la « Mère » devient source de production, de propriété privée), un autre rapport au temps (apparition du futur, de la prévision, du hasard), l’abandon de croyances fondamentales (tout particulièrement celle en la mission des Kogi), la remise en cause de l’autorité traditionnelle (celle des mama), l’apparition de nouveaux modes de pensée (le calcul économique) et d’un langage (argent, prix, vente, achat, etc.). Surtout, avec cette organisation arrive l’individu – la menace suprême pour ce monde, pour toute communauté humaine en général. Les mama ont prévenu : il ne faut pas cultiver le café car c’est une plante interdite par la Tradition, par la Loi, une plante associée au malheur. Pendant cinq cent ans, les Kogi ont résisté aux violences physiques et aux tentatives de christianisation. Aujourd’hui, l’introduction de l’organisation fondée sur l’individu tue un monde millénaire. Les gardiens du monde kogi assistent, impuissants, à sa mise à mort.

Notre monde semble prendre conscience de la fragilité de la biodiversité, le désir de sauvegarder la diversité biologique (celle des plantes et des animaux) semble monter en son sein. Comment se fait-il que l’on ne veuille pas voir la fragilité des mondes humains, que l’on désire si peu sauver la diversité anthropologique? Pourquoi est-on si peu ému par la disparition de dizaines de langues, chaque année?[9] S’il n’y a plus qu’un monde sur terre, s’il ne reste aux humains qu’une seule manière de se saluer, pourrons-nous encore nous demander : qui sommes-nous? Que faire, puisque les bonnes intentions (nos aides en tout genre, le « commerce équitable », le « tourisme éthique ») contribuent à la disparition des autres mondes restants, puisque le baiser de notre monde est, toujours, celui de la mort?

Laisser vivre, laisser tranquilles les autres mondes. Cette attitude, n’est-elle pas très difficile, voire impossible, pour nous – les humains « modernes »?

 

 

Pablo SOBRERO et Andreu SOLE



[1] Cette rencontre, je la présente en ouverture de mon livre : Andreu Solé, Créateurs de mondes, Éditions du Rocher (« Transdisciplinarité »), Monaco, 2000.

[2] Pablo Sobrero.

[3] Cette théorie générale de l’histoire humaine, cette anthropologie je l’expose dans Solé (2000).

[4] Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, Éditions Flammarion, Paris, (« Champs »), 1992.

[5] Georges Charbonnier, Entretiens avec Lévi-Strauss, Editions Union Générale d’Éditions, Paris (« 10/18»), 1961.

[6] Les observations et réflexions concernant le monde kogi, qui suivent, sont tirées de : Pablo Sobrero, L’argent : une approche organisationnelle, thèse en cours.

[7] Alan Ereira, Le cœur du monde, Éditions Albin Michel, 1994.

[8] Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, 15e – 18e siècle, 3 volumes, Éditions Armand Colin, Paris (« Le Livre de Poche »), 1979.

[9] Claude Hagège, Halte à la mort des langues, Éditions Odile Jacob, Paris, 2002.

 

 

Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études Transdisciplinaires n° 19 - Juillet 2007

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