CHRISTINE MAILLARD

Dialogue des disciplines et
unité de la connaissance en Occident


Concepts, histoire, enjeux


Article publié dans Revue de la Psychologie de la Motivation, n°21 ("Le Dialogue"), premier semestre 1996.




Pour les cultures orientales comme pour les civilisations dites " traditionnelles ", jadis appelées primitives ou archaïques, l'unité de la connaissance est une évidence : les principes qui fondent la religion, l'art, la médecine, sont référés les uns aux autres en un réseau de correspondances. L'Occident quant à lui a fait, depuis plus de deux siècles, du savoir disciplinaire la condition même de la scientificité et de toute approche du réel. Délimiter les objets de la connaissance et forger des concepts appropriés à les saisir : tel a été l'effort essentiel de la constitution du savoir en Europe .

Et pourtant, en Occident aussi, de manière constante et récurrente, le dialogue des disciplines en vue de l'unité de la connaissance a constitué une visée, voire un idéal revendiqué au cours des siècles par des penseurs parmi les plus célèbres. Au niveau des individus comme à celui des sociétés et des civilisations, tout mouvement dominant est suivi, voire accompagné, de façon plus ou moins manifeste, par un mouvement inverse, qui finit par s'imposer à son tour quand l'heure est venue. Ainsi, l'effort pour diviser les domaines du savoir, pour isoler chaque objet et chaque plan de l'investigation par rapport à tous les autres a été accompagné, de manière souvent souterraine, par une tendance inverse, celle qui a cherché à envisager le lien entre les différents plans de la connaissance et aussi entre les diverses modalités de l'acte de connaître.


Éléments pour une histoire de l'unité de la connaissance

Il est possible de suivre dans l'histoire de la constitution du savoir les diverses phases de ce mouvement, qui semble émerger à nouveau aujourd'hui : tandis que les disciplines se spécialisent toujours davantage, donnant du monde une image toujours plus élaborée, tandis qu'elles pénètrent plus avant dans les multiples dimensions du réel, tout en donnant naissance à des savoirs de plus en plus hermétiques et à des langages accessibles aux seuls initiés, une voie parallèle se fait jour, visant à créer un espace où serait transcendée cette multiplicité. A la diastole - s'il nous est permis d'employer un langage goethéen - éclatement de la connaissance en de multiples points de vue, succède la systole, le recentrement vers le "cœur", en vue de l'unité.

Les moments transdisciplinaires[1] de la civilisation sont ceux qui tendent à élaborer des modèles de la réalité humaine et cosmique où les idées d'unité, de totalité et d'intégration prennent le pas sur celles de la réduction, de la dissociation. Tandis que le champ inter- disciplinaire propose une méthode pour le dialogue des disciplines, le champ trans- disciplinaire définit une attitude qui, par delà la théorie de la connaissance, concerne l'existence. Évoquons à titre d'exemple, l'un de ces moments, parmi les plus importants.

La deuxième partie du dix-huitième siècle voit l'apogée de l'époque dite des Lumières, une caractérisation bien éloquente pour un siècle qui se comprenait lui-même comme le plus éclairé qui ait été, comme celui qui allait en finir avec les superstitions et permettre à l'homme de vivre libre sous l'égide de la raison. Les Lumières, liées en France à des noms aussi célèbres que Voltaire, Montesquieu, Diderot, en Allemagne à ceux de Lessing et de Kant pour ne citer que les plus connus, ont fait advenir une révolution anthropologique et épistémologique sans précédent[2]. Sur le plan collectif, mais aussi au niveau des individus, elles ont apporté une conscience nouvelle, une nouvelle définition de la liberté, elles ont assigné à l'homme de nouveaux buts et des tâches nouvelles. Cette révolution sans précédent, dont les principaux idéaux nourrissent encore nos conceptions politiques, sociales ou pédagogiques, avait promu au rang de la plus haute des valeurs la raison, plus particulièrement sous la forme de l'entendement, principe séparateur par excellence, qui enseigne à ne pas confondre les objets, à les percevoir dans leurs différences. Aussi la scission des plans du connu caractérise-t-elle l'épistémologie du siècle des Lumières. La Nature n'est plus conçue comme animée par l'esprit, encore moins par les esprits élémentaires, mais comme la matière, un règne obéissant à des lois propres. Sur le plan du savoir, c'est l'époque de la naissance des disciplines au sens moderne du terme.

A cette phase de développement massif du savoir disciplinaire, succède très vite, à titre réactionnel, une autre phase, constituée par un ensemble de mouvements compensatoires, qui cherchent à retrouver la représentation d'une unité des plans du réel. Et c'est ainsi une véritable succession de courants transdisciplinaires qui marque la fin du dix-huitième et le début du dix-neuvième siècle en Allemagne, avec Johann Gottfried Herder(1744-1803), Johann Wolfgang Goethe (1749-1832), puis avec les Romantiques allemands, comme Novalis ou les frères Schlegel.

Cette pensée, qui se conçoit à l'époque comme dissidente, fait des notions d'unité et de totalité ses thèmes centraux. A l'hégémonie de la raison, de l'intellect dissociant, à une pensée que l'on peut appeler diabolique au sens étymologique du terme[3], ces penseurs opposent une culture du sentiment, de la sensibilité, des valeurs irrationnelles de l'existence ; ils cherchent à opérer le lien entre les divers niveaux de l'être, en une démarche symbolique. La philosophie, la psychologie et l'anthropologie de l'époque des Lumières, dans leur effort pour libérer l'homme des superstitions, avaient plus ou moins identifié la meilleure part de l'humain aux facultés rationnelles. L'une des caractéristiques de ces autres penseurs, qui sont nos ancêtres en transdisciplinarité, est leur volonté intégratrice, fédératrice, qui dans tous les domaines d'approche du réel, les incite à ne rien exclure, à vouloir toujours considérer l'Autre, que cet autre soit l'envers de la raison, l'autre que représente l'obscurité et le mal, ou encore une autre civilisation, très différente de la leur[4]. C'est à une connaissance intuitive, obtenue à travers l'expérience de la création artistique, de l'investigation scientifique ou de l'expérience religieuse, que visent ces penseurs.

Poète, Goethe est en même temps un chercheur pour qui ce que nous appelons la transdisciplinarité était une pratique quotidienne. Par ses études sur le règne végétal ou animal ou sur la théorie des couleurs, il a cherché à percevoir les harmonies secrètes de la nature. La science de Goethe est une science symbolique, qualitative, qui, dans la tradition de l'hermétisme, voit entre les règnes naturel, humain et divin un réseau de correspondances fondant l'unité du réel. Les phénomènes sont reliés pour lui à une idéalité qui les transcende, de même qu'au vingtième siècle, l'archétype sera pour Carl Gustav Jung un modèle fondant l'unité du réel. Dans l'oeuvre littéraire de Goethe, de nombreux personnages sont à la recherche d'une connaissance unitaire qui soit à la fois connaissance de soi, connaissance du monde et connaissance du sens .

C'est ainsi que Faust, au début de la pièce du même nom, se plaint amèrement, dans une tirade célèbre, du morcellement du savoir exotérique qui ne mène pas l'homme à la connaissance :

" Philosophie, droit, médecine, théologie aussi, hélas!
J'ai tout étudié avec un ardent effort,
Et me voici, pauvre fou, aussi avancé que naguère."
[5]

Faust choisira, pour accéder à une compréhension unitaire du réel, la magie, prototype de la connaissance ésotérique. Mais cette révolte de Faust n'est que le premier acte de la longue quête d'une connaissance unitaire dont l'ensemble de l'oeuvre de Goethe va porter témoignage, par ses tentatives visant à proposer une approche non séparée de l'intérieur et de l'extérieur, de l'un et du multiple, du physique et du psychique, de la matière et de la conscience. Ainsi écrit-il :

" Si l'œil n'était pas lui-même de nature solaire
Comment pourrait-il voir la lumière du soleil?
Si ne vivait pas en nous la force du Dieu
Comment le divin pourrait-il nous ravir?"

" Dans la nature se trouve tout ce qui se trouve dans le sujet
Et quelque chose qui va au-delà.
Dans le sujet se trouve tout ce qui se trouve dans la nature
Et quelque chose qui va au-delà. "
[6]


Fondements de l'attitude transdisciplinaire

S'il faut distinguer des stades et une évolution dans la visée à l'unité de la connaissance, s'il existe bien une histoire du paradigme transdisciplinaire, nous pouvons pourtant identifier des invariants présents dans tous ces moments quel que soit leur éloignement dans le temps, des idées qui constituent le bien commun de tout effort transdisciplinaire, qu'il soit d'hier ou d'aujourd'hui.

  1. C'est dans certaines conditions de civilisation qu'apparaît le besoin d'une unité de la connaissance. Certains contextes anthropologiques, religieux, voire socio-politiques, semblent plus propices que d'autres à son émergence. La conception qu'une époque se fait de l'acte de connaître et de l'objet de la connaissance est tributaire des options que cette époque prend sur le plan religieux, sur le plan de la vision du monde et de l'homme. Ainsi, il semble que le mouvement vers une unité de la connaissance s'opère plutôt dans les contextes religieux qui postulent la présence du divin dans le monde que dans ceux qui en font une instance transcendante. C'est souvent à proximité de mouvances panthéistes, mystiques ou dites hérétiques, plutôt que dans le cadre de l'orthodoxie dogmatique, que peut émerger une aspiration à l'unité de la connaissance. Loin des dogmatismes disciplinaires successifs, la trans-disciplinarité se conçoit comme une dissidence.

  2. Par-delà les différences entre les époques, il y a accord entre les divers moments transdisciplinaires sur l'objet de la connaissance et sur la manière de concevoir le sujet connaissant. A la nature, au macrocosme, qu'étudient les sciences de la matière, et à la sphère humaine, au microcosme, objet des sciences humaines - deux espaces perceptibles par les sens et par l'entendement - vient s'ajouter une troisième sphère de connaissance, que des temps plus anciens ont appelée la connaissance du divin, et qui fut l'apanage de la théologie. Dans notre univers sécularisé, dégagé de l'emprise du religieux, elle consiste en une interrogation sur le sens et les fins dernières. Ici, l'objet de la connaissance est un espace perceptible par l'intuition. Une connaissance unitaire serait celle qui , à travers chaque acte du connaître, donnerait accès en un seul mouvement à ces trois niveaux de la réalité : se connaître soi-même, connaître le monde et connaître le principe qui fonde leur sens.

Se pencher sur l'histoire de l'unité de la connaissance, c'est découvrir quels ont été, pour chaque époque, les principes qui ont permis de penser l'unité du monde naturel, du monde humain et du monde du sens. Dans le monde médiéval c'est Dieu qui représentait le concept unitaire en lequel convergeaient tous les autres objets du savoir. Aussi la théologie a-t-elle été jusqu'au début du dix-huitième siècle la science qui couronnait l'édifice d'ensemble du savoir. Puis, après l'amorce du processus de sécularisation au siècle des Lumières et la dépotentialisation du modèle théiste traditionnel, la nature a été ce nouveau concept fédérateur, qui permettait de parler à la fois du monde, de l'homme et même du sens, amenant une nouvelle réflexion sur le panthéisme et l'essor des philosophies de la nature. Avec la philosophie de l'inconscient de Eduard von Hartmann[7] et ses prolongements dans la pensée de Carl Gustav Jung, c'est l' inconscient qui a pu devenir au vingtième siècle un concept fédérateur à partir duquel il est devenu possible de penser les trois niveaux de la réalité[8]. D'abord projeté sur la transcendance, puis réintégré dans le monde manifesté, le principe qui permet de penser l'unité se trouve à présent sis en l'homme lui-même.


Connaissance de soi et ouverture à l'Autre

En tous ses moments historiques, la transdisciplinarité est autre chose encore ou davantage qu'une attitude scientifique ou qu'une nouvelle théorie de la connaissance. Elle a des répercussions sur les plans de l'anthropologie, de l'éthique, elle apporte des vues différentes sur l'éducation, sur les rapports de chacun avec l'autre, et possède des implications sur les plans civique et politique.

Opter pour une attitude disciplinaire ou pour une sensibilité trans-disciplinaire n'est pas sans rapports avec la conception que l'on se fait de l'homme, de son statut dans le monde, de son rapport à l'environnement, et à ses semblables : il n'est pas indifférent d'adhérer à une vision dissociative des plans de la connaissance, qui isole la sphère naturelle et la sphère humaine, la matière et la conscience, ou bien de considérer ces deux sphères en correspondance l'une avec l'autre et référées toutes eux à un sens qui leur est commun.

Dans la perspective de l'unité de la connaissance, connaissance objective et connaissance de soi vont de pair. Connaître est aussi se connaître, accroître sa compréhension du réel implique un devenir de la personnalité : tel est le thème récurrent dans les oeuvres d'esprit transdisciplinaire, que ce soit dans le " roman d'éducation ou de formation " de Goethe, Les Années d'apprentissage de Guillaume Maître [9] , qui relate l'histoire du développement d'une personnalité en quête de connaissance, ou dans la voie dite de l' " individuation " de Carl Gustav Jung, pour lequel l'identité résulte de la réunion des parties clivées du psychisme individuel[10].

Enfin, hier comme aujourd'hui, l'attitude transdisciplinaire s'accom-pagne d'une attitude transculturelle, visant à une approche unitaire des cultures dans la perception de leurs différences. L'idée cosmopolitique de tolérance était au fondement de l'humanisme transdisciplinaire de Herder, qui postulait dans ses Idées pour une philosophie de l'histoire du genre humain[11] que chaque ensemble culturel possède sa dignité propre et trouve sa place dans la totalité des cultures humaines, en dehors de toute idée de hiérarchie. L'idée d'une unité de la connaissance va de pair avec un nouvel humanisme fondé sur le dialogue de l'Occident avec les autres aires culturelles, avec l'Orient et avec les civilisations dites archaïques, qui cessent d'être dévalorisées au profit de la culture occidentale contemporaine. De même que les domaines séparés du savoir ne sont pas conçus sans être référés au tout, de même l'identité culturelle ne se définit-elle pas contre l'Autre, mais dans la reconnaissance implicite et apaisante d'une unité secrète que n'abolissent pas les différences.

CHRISTINE MAILLARD

Notes


[1] Cf. Basarab Nicolescu : Nous, la particule et le monde. Paris 1985.
[2] Sur la civilisation des Lumières, cf. les ouvrages de Georges Gusdorf, collection " Les Sciences humaines et la pensée occidentale ". Payot, Paris; en particulier les volumes IV, V, et VI.
[3] Diabolos = le séparateur; l'étymologie de "symbole" est sym-ballein = "jeter ensemble", réunir.
[4] Cf. Hartmut et Gernot Böhme : Das Andere Der Vernunft. Francfort-sur-le-Main 1985.
[5] J.W. Goethe, Faust. 1ère partie.
[6] Cité par Carl Otto Conrady : Goethe. Leben und Werk. 2 vol. Francfort-sur-le-Main 1988
[7] Eduard von Hartmann : Philosophie des Unbewußten. 1869.
[8] Pour cette conception de l'inconscient, cf. de C.G. Jung : La synchronicité, principe de relations acausales. In : Synchronicité et Paracelsica. Paris, Albin Michel 1988.
[9] Paru en 1795/96.
[10] Cf. C.G. Jung : Dialectique du Moi et de l'inconscient. Trad. fr. Paris, Gallimard 1964.
[11] Parues de 1784 à 1791.


Bulletin Interactif du Centre International de Recherches et Études transdisciplinaires n° 7-8 - Avril 1996

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